Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 La Vie Marocaine Illustrée 1932

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Pierre AUBREE
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MessageSujet: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Dim 15 Jan - 12:04

page de couverture



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 13:30

page 1




SOMMAIRE

Portrait dédicacé de SA MAJESTE LE SULTAN DU MAROC.
Autographe et Photographie de M. le Maréchal LYAUTEY.
Portrait   et  Lettre  Autographe   de  M. Lucien  SAINT, Résident Général de France au Maroc.


I. - LES PASTEURS, par Maurice LE GLAY.
II. - DE RABAT..., par J. GOTTELAND,  Directeur Général de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Antiquités
III. - LA LUTTE ANTIPALUDIQUE AU MAROC, par le Docteur. COLOMBANI,   Directeur   Général  de   la   Santé   et   de l'Hygiène Publiques.

IV. - LA RÉNOVATION DE LA MUSIQUE MAROCAINE, par Prosper RlCARD. Chef du Service des Arts Indigènes.
V. - UNE VILLA CUBISTE DANS LA PALMERAIE DE MARRAKECH
par J. BORELY, Directeur du Service des Beaux-Arts et des Monuments Historiques.

VI. - LE TOURISME MAROCAIN A L'EXPOSITION COLONIALE,
par Marc de MAZIÈRES, Président de la Fédération des Syndicats d'Initiative et de Tourisme.
VII.   - MARRAKECH POUR L'HIVER, par Jean GALLOTTI.
VIII.  - MARRAKECH, poèmes, par Alphonse METERIE.
IX. - L'ATLAS BERBERE ET SES KASBAHS, par Jacques FELZE (Primé au Concours de Noël de la « Vie Marocaine Illustrée », 1er Prix).
X. - TATOUAGES DE FEMMES BERBERES, par G. F. BONS.
XI. - LES VILLES COTIERES DU SUD MAROCAIN, par le Lieutenant GOEVAERS.
XII. - LES ARTS MAROCAINS ET LEURS INDUSTRIES, par Jane de MAZIERES.
XIII. - COFFRES D'AUTREFOIS, par J. DERCHE.
XIV. - L'ADORATION DES MAGES, par Rémy BEAURIEUX.
XV. - PEINTRES DU MAROC, par Jean BALDOUI.

Textes de : François BONJEAN - Fr. BERGER - L. DELAU - F. GENDRE - DAROUED.
Contes Nouvelles et Poésies de : René EULOGE - R. BOUTET - G. LE-BAULT - M. NORMAND - P. BELLANDEAU (Composition primée au Concours de Noël de la « Vie Marocaine Illustrée », (2e Prix).





Dernière édition par Pierre AUBREE le Lun 16 Jan - 15:59, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 13:39

page 2

 


SOMMAIRE (suite).

II

XVI. - LE MAROC AU TRIPLE FRONT, par JEAN CELERIER.
XVII.   - EN ATTENDANT L'OUVERTURE DU MOLE DU COMMERCE, par   Et. JACOB, Ingénieur   Civil, E.P.C.
XVIII. - L'AVENIR DU SPORT AUTOMOBILE  AU MAROC, par J. LETELLIER.
XIX. - L'ESSOR     DES    AILES    CIVILES   DANS    LE    CIEL MAROCAIN, par Jean WlLMS.
XX.  - MEKNES, VILLE D'AVENIR, par M. BOUQUET, Chef des Services Municipaux de Meknès.
XXI. - LES GRANDS CHANTIERS DU MAROC.
XXII. - LE CHEMIN DE FER A VOIE NORMALE DE FÈS A OUJDA.
XXIII. - LA REGIE DES TABACS AU MAROC.
XXIV. - LE PORT DE CASABLANCA.
XXV. - L'OFFICE CHERIFIEN DES PHOSPHATES.
XXVI. - LES PORTS DE MEHEDYA, KENITRA ET RABAT-SALE.
XXVII. - L'ENERGIE ELECTRIQUE DU MAROC.
XXVIII. - L'AVIATION COMMERCIALE AU MAROC.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:18

page 2 bis





TABLE  DES   ILLUSTRATIONS

COUVERTURE (héliogravure), par MATTÉO BRONDY.
LES PASTEURS, quatre BOIS GRAVES, de JEAN HAINAUT.
JOUEURS   DE   FLUTE   ET  DE   TAMBOURIN,   sanguines,   de Henri PONTOY.

Cinq planches HORS TEXTE d'Illustrations en couleur :
I. - RABAT. LA VILLE ARABE, fusain de Jean HAINAUT.
II.  - TATOUAGES DE FEMMES BERBERES, composition, de Gilbert F. BONS.
III. - LE JEUNE FASSI (Trichromie). de Henri PONTOY.
IV. - ETUDES DE NU. par Jean BALDOUI.
V. - GOUACHES. DE M. VICAIRE et Mme DROUET-REYEILLAUD.
Illustrations de G.-F. BONS, BRINDEAU, LlVET, NÉRI.
Dessins à la plume de Jean Th. DELAYE.
MINIATURES de ABD EL KRIM EL OUAZZANI.
Reproduction d'une planche de Jacques MAJORELLE :  « LES POUPEES MAROCAINES ».
Vignettes en couleurs, de H. LlVET.


A   NOS    LECTEURS

Au début de sa cinquième année d'existence, la Vie Marocaine Illustrée, offre aujourd'hui à ses lecteurs un numéro important où elle a voulu grouper l'élite des travailleurs intellectuels du Protectorat ; elle leur offre aussi, par une série d'articles et d'études consacrés à son économie, l'image fidèle de l'effort français au Maroc et son œuvre.
Nos lecteurs voudront bien réserver à cet ouvrage qui a l'ambition de les intéresser, de leur plaire, et de présenter dans la branche de l'activité du livre et de l'édition au Maroc, un progrès nouveau, l'accueil sympathique qu'ils ont toujours témoigné aux numéros premiers et plus humbles de la Vie Marocaine Illustrée, anciennement la Terre Marocaine...
Avant tous ceux qui ont bien voulu participer si spontanément à cette publication, à qui vont, indistinctement, nos sentiments de gratitude, nous avons l'honneur et le devoir de citer respectueusement S. M. le SULTAN, M. le Maréchal LYAUTEY, M. Lucien SAINT, dont la triple autorité s'est inclinée sur la Vie Marocaine Illustrée, pour lut donner un précieux encouragement.
A tous les collaborateurs de ce numéro, aux artistes de la plume et du pinceau, au personnel et aux dirigeants dévoués des Imprimeries Réunies, à la Direction de la Photogravure Franco-Marocaine, aux firmes commerciales et industrielles de la place qui ont soutenu et appuyé notre effort, en particulier à la Vacuum Oil Cie, qui a autorisé et facilité la reproduction sur notre couverture d'une toile acquise par elle, vont tous nos remerciements.
A nos lecteurs, amis et collègues qui veulent bien apprécier notre œuvre, nous offrons ici, l'expression de notre sincère et vive reconnaissance.

LA VIE MAROCAINE ILLUSTREE.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:21

page 3



SA MAJESTE CHERIFIENNE SIDI MOHAMED

SULTAN   DU   MAROC


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:23

page 4



LE MARÉCHAL LYAUTEY.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:26

page 5



MONSIEUR LUCIEN  SAINT

MINISTRE   PLÉNIPOTENTIAIRE
Commissaire Résident Général de France au Maroc


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:28

page 6



RÉSIDENCE    GÉNÉRALE    DE    FRANCE   AU    MAROC.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:39

page 7




LES PASTEURS

Les pages qui suivent ont été extraites de l'ouvrage de Maurice le Glay, édité superbement par la Maison Berger-Levrault avec les bois en couleurs par lesquels Jean Hainaut a puissamment exprimé "les espaces décevants de l' Atlas tragique".


PREFACE

...Et maintenant, j'arrive au modeste ancrage que je présente ici au lecteur Français. Il est, certes, osé pour un auteur de parler ainsi de son œuvre avant que le public l'ait jugé. Je le prie de ne voir ici qu'un éclat de sincérité un peu naïve, si l'on veut. Les Pasteurs peuvent étonner par leur structure et par le fond même du sujet, par la façon dont je le mène en le coupant comme une suite de vues cinégraphiques. Il n'est peut-être pas inutile de m'expliquer.
J'ai écrit Les Pasteurs tout d'une traite, à la faveur de quelques jours de repos et de méditation. Il est certain que je devais être plein de mon sujet depuis longtemps. En réalité, c'est une tranche de ma vie que j'expose, tranche employée à suivre, à noter toutes les péripéties qui marquent l'existence des Berbères du Moyen-Atlas soumise, comme l'on sait, au grand rythme oscillant des transhumances pastorales. Décrire de celles-ci les phases diverses, à la faveur des événements heureux ou cruels qui les remplissent, dire comment les accueille ou les subit l'indigène très primitif qu'est le montagnard berbère, tel fut mon but.
Je ne voulais pourtant pas quitter pour le genre didactique la formule qui m'est familière du récit imagé. Ce furent nos vieux classiques qui m'indiquèrent le mode à prendre. Je venais de relire les bucoliques grecs et latins et avais fini par Hésiode, quand la réflexion me vint que les bergers d'Arcadie et du Latium devaient étrangement ressembler aux enfants berbères que je connaissais si bien. Mon étude préliminaire et les rapprochements quelle m'autorisa expliquent comment me vint l'idée d'adopter, pour peindre des pasteurs modernes, mais primitifs, une double forme classique, grecque par le récitant, latine par le dialogue.
Mon récit prétend donc montrer l'existence de deux petits bergers, que la vie nomade promène, plusieurs années de suite, dans toute l'épaisseur du Moyen-Atlas. Sur leur piste peineuse, ils grandiront, souffriront, combattront, s'aimeront et tout cela dans la norme traditionnelle, la seule qu'ils peuvent connaître. Jean Hainaut s'est imposé de longs et pénibles séjours en montagne pour dessiner les épisodes dans l'atmosphère même où je les avais placés. Grâce à lui, Les Pasteurs, œuvre modeste en soi, revêtira le caractère d'un document ethnographique vrai. C'est du moins ce que nous avons voulu, comme aussi, de faire connaître la plus sauvage et rude légion de ce Maroc splendide où les destinées africaines de la France, vont chaque jour s'épanouissant. Que ceux enfin, de nos lecteurs qui s'étonneraient de la rudesse de certaines images, veuillent bien se rappeler que mon récit se déroule à des altitudes qui dépassent parfois deux mille mètres et ne descendent jamais à moins de mille.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 16:41

page 8



(Le Narrateur, Ichou et Itto. enfants berbères)

I

ICHOU.— Regarde, le couchant, regarde, Itto ; nous allons voir comme hier le soleil disparaître derrière le cèdre mort du mont brûlé.
ITTO. — Oui, on pouvait croire que le feu prenait dans les branches. Comme le vent, à l'heure du couchant, devient frais !
ICHOU. — Voilà ! tu n'as pas regardé et le soleil est parti.
ITTO. — J'ai regardé ; il n'est pas passé derrière l'arbre mort ; il n'a pas fait du feu dans les branches.
ICHOU. — Pourquoi parles-tu toujours du feu ?
ITTO. — J'ai froid, est-ce l'hiver qui revient ?
« Je voudrais mettre mes jambes dans les cendres chaudes. Vois les tentes du douar, là en bas- De toutes sortent des fumées qui s'étalent.
ICHOU. — Mais non, c'est le nuage du soir qui tombe du ciel.
ITTO. — Non, ce sont les foyers où les femmes cuisent le manger des hommes. Si on allait leur demander de regarder comment elles font ?
ICHOU. — Tu n'en as pas le droit, Itto. Tu n'es que l'orpheline du douar. Tu es mieux ici qu'à te faire rabrouer par les gens. Moi, je ne suis que le captif de la tribu et je garde les moutons avec la petite Itto.

LE NARRATEUR
Allons, il est l'heure ! Au flanc des monts voici les troupeaux en marche vers les parcs entourés de blocs et de ronces où ils passeront la nuit. Les moutons, ce sont de grosses pierres rousses qui avancent sur le sol roux. Cela glisse tout d'une pièce dans le paysage triste que l'obscurité menace. Et les centaines de pattes sous lesquelles bruissent les cailloux, remplissent le val d'un crissement continu. On dirait de l'eau passant très vite en nappe mince sur un lit de galets.
L'ombre a rempli le cirque étrange où se plaquent, en taches carrées, les tentes noires des pasteurs ; elle envahit les croupes volcaniques ; elle éteint les dernières lueurs obliques des cimes.

ICHOU. — Itto, toi tu vas compter les moutons avec des petites pierres- Moi, je vais aller au douar ; je volerai de la viande cuite, car on a égorgé aujourd'hui devant la tente du chef. C'est un hôte de Dieu qui demande alliance. Toi, tu compteras les moutons dans le parc, puis tu réveilleras la braise qui dort dans notre trou.
ITTO. — Je veux compter avec des glands, c'est plus joli.
ICHOU. — Tu compteras avec des pierres, parce que les glands, on les mangera et après, ont ne saura plus le compte des moutons.
ITTO. — Ne tarde pas, j'ai faim ; la nuit est sur nous.
ICHOU. — Tu ne dois pas avoir peur de l'hyène : ce n'est pas l'heure.

LE NARRATEUR
Le douar des pasteurs est noyé dans l'ombre et les fortes toiles qu'ont tissées les femmes aux bras nerveux et tatoués, les toiles s'alourdissent de l'eau dont est pleine la nuit. Car l'air, à ces altitudes, sec, brûlant ou glacé le jour, l'air c'est toujours du nuage qui se condense et se précipite dès qu'a disparu le soleil. Ouvrir la bouche, c'est boire autant que respirer. Dieu fait bien ce qu'il fait ! Sous l'épais nuage dont se double la nuit, les hommes, réunis chez le chef, peuvent causer sans crainte. La faible lueur du foyer qui les éclaire et réchauffe, ne va pas au-delà des piquets de tente. Dehors, les chiens rôdent et les guetteurs épient l'inquiétant silence du pays de la peur.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 18:04

page 9



ICHOU. — Itto, c'est moi ; voici ton pain et de la chair, pour que tu manges à ton tour. Moi j'ai mangé ; où es-tu ? Te voilà assise dans le foyer. Je te sens toute frottée de cendres, tes jambes, ton ventre ; Dieu t'a-t-il frappée, vraiment ?
ITTO. — Mon frère Ichou, la cendre est douce et tiède, mon frère Ichou.
ICHOU. — Essuie tes mains pour manger. Où est-elle ta main ? En bas les hommes parlent ; on voyagera bientôt, car la neige a été vue derrière nous sur les hautes cimes. Alors les anciens de toute la tribu tâcheront de se voir pour décider le jour et indiquer les routes. Déjà, deux fractions se sont battues pour ce motif. Tout le monde voudrait la meilleure part. Ne jette pas l'os dans la cendre ou bien je te corrigerai ; on le retrouvera demain. Maintenant, viens sous la peau de mouton. La bénédiction sur toi Itto : tu es toute chaude. Il faudrait, d'ici l'autre lune, passer les cols. Des guerriers ont pu acheter des cartouches à Moulay Idriss et puis, Sidi Ali, le marabout a promis sa baraka ; mais il ne tient pas toujours sa parole. Voilà que tu dors, alors je dors aussi. Tu es si petite et tu es si chaude ! Bénédiction de Dieu et des Saints !

LE NARRATEUR
Il est aussi telle autre année où la vague oscillante des nomades meurt avant d'arriver. Proie facile, harcelée sur les flancs par d'autres groupes guerriers qui ont besoin aussi de passer pour vivre, elle s'est heurtée enfin au refus des tribus riches du pays d'hivernage. La plaine d'habitude tremblante à l'approche des Berbères a, cette fois, réagi ; et le douar a été refoulé dans une haute vallée où la neige, en tourbillons épais a étouffé les moutons, effondré les tentes, tué de froid et de faim les petits enfants, anéanti la volonté des hommes. Dieu l'a voulu. Et, pour achever le désastre, des pillards sont venus qu'ont suivis les femmes échappées à la mort. Maintenant sur le douar enseveli, plane le vautour et tournoient les corbeaux. Puis, viendront les chacals et, dans la nuit, l'hyène hérissée, pleureuse immonde.

ICHOU. — Bénie sois-tu, Itto, d'avoir retrouvé ce trou dans la muraille rocheuse.
ITTO. — C'est celui où nous avons passé des jours au précédent voyage. Tu avais disparu en cherchant à pousser les moutons vers la forêt voisine. Je connais bien tes traces depuis que je les suis. Je t'ai trouvé étendu dans la neige ; un maudit t'avait étourdi d'un coup de bâton. Je t'ai traîné jusqu'ici. Je t'ai réchauffé de mon haleine et de toute la force de mes bras. Nous avons un peu de grain.
ICHOU. — Mais je ne te vois pas, Itto : sans doute la neige amoncelée a fait de ce trou une tombe.
ITTO. — Sans doute, mais où sont les hommes et les femmes qui, affolés ont fui de tous cotés ? J'ai entendu les cris des mères et des filles qui maudissaient Dieu, et le Chérif, et même Sidi Ali le Saint.
ICHOU. — Nous verrons reparaître ceux qui auront pu gagner la forêt. Le douar renaîtra: on repartira vers le soleil, les femmes enfanteront, fileront la laine.
ITTO. — II en est une qui n'enfantera pas, cette Aïcha auprès de laquelle tu te rendais la nuit. Je l'ai vue morte dans la neige.
ICHOU- — Allons ! travaillons à sortir de ce trou. Nous irons dépouiller les morts pour posséder leurs vêtements ; nous recueillerons les armes perdues. Vois ! déjà le jour luit au travers de la neige plus mince. Viens ! emparons-nous de ce qu'on laissé les morts et préparons-nous à lutter contre ceux qui voudront aussi ces choses.
ITTO. — Je veux, pour ma part, un vêtement de laine et des bracelets d'argent.
ICHOU. — Tu les auras ; c'est le prix de la vie d'un homme sauvé de la mort, c'est la loi.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Lun 16 Jan - 18:14

page 10



LE NARRATEUR
Mais il est des heures bonnes aussi, par-exemple, lorsque les vagues successives de nomades en retour d'hivernage, couronnent les crêtes au revers Sud de l'Atlas Moyen. Devant eux ondulent les formes   rondes   ou   coniques des
volcans éteints dont le ruissellement a modelé les contours, poli les scories et rendu généreuses les terres acides. Puis, cela meurt dans la grande, pauvre et malheureuse vallée caillouteuse, la Moulouya, chère à tous malgré sa tristesse parce qu'elle fut, dans les âges, la première étape des foules affamées venues du désert vers le Moghreb et la vie. Et, au-delà, fermant l'horizon aussi loin que l'homme peut voir du levant au couchant, le grand Atlas dresse sa chaîne altière bordée de granit rosé qui se fond en violet dans le ciel bleu.
Et tous ceux qui n'ont pu trouver place au banquet des terres moghrabines, les tard-venus que le printemps ramène au gîte ancestral, s'éparpillent, retrouvent le coin coutumier et vite, vite, se mettent à gratter le sol avare dont le grain peut-être les aidera à repartir encore et toujours vers la terre toujours refusée.

ITTO. — Mon frère Ichou, voici le beau lac silencieux aux rives désertes, le lac aux eaux fraîches et profondes, mon frère Ichou.
ICHOU. — Sais-tu. Itto, la vertu des eaux du lac ? Si tu la sais, dis-la.
ITTO. — Mon frère Ichou, y viennent les femmes qui ont eu des filles et veulent un garçon pour en faire un guerrier.
ICHOU. — Sais-tu, Itto, ce qu'il y a au fond du lac ? Si tu le sais, dis-le.
ITTO. — II y a le père des moutons, le maître de la fécondité des troupeaux.
ICHOU. — Mais un jour, Itto, des femmes de notre peuple furent insolentes, jetèrent des pierres dans le lac et troublèrent le roi, le père des moutons.
« Depuis ce jour, aucun troupeau n'est plus venu paître les rives du lac, car, parfois. le roi pousse la tète hors des eaux et appelle les moutons qui se précipitent dans l'abîme et y disparaissent. Baigne-toi, Itto, moi, je veille, les moutons sont loin du lac.
ITTO. — Mon frère Ichou, la lune pleine et brillante dépasse les grands cèdres et me baigne de sa clarté. L'eau est douce à mes membres lassés, je suis bien, mais fais que j'entende ta voix sous les arbres. Si le roi des moutons m'emportait, que ferais-tu ? Je m'étire et je tords mes cheveux. Entends-tu mes bracelets d'argent qui tintent ?
ICHOU. — J'entend l'eau qui dégoutte de ta noire chevelure et tombe dans le lac. Un autre homme rampe là-bas sur la rive et tente de s'approcher. Reviens, Itto, vers Ichou ton frère, pour éviter du sang.
ITTO. — Me voici. Pourquoi tuerais-tu cet homme, Ichou ?
ICHOU. — Que de fois   ai-je   tiré, que de fois as tu tiré toi-même sur les hommes qui rôdaient vers les moutons du douar  ?  Or, moi, Ichou, j'ai dans le troupeau une gazelle, c'est Itto
ITTO. — Ichou, j'aime ta colère. Je n'ai jamais connu, comme les autres les caresses qu'on donne aux enfants. Ta rude voix, ta main qui frappe parfois, quand un autre approche, sont pour moi des caresses, c'est ainsi.

LE NARRATEUR
La fonte des neiges, les semailles, puis vient le court printemps des altitudes qui font face au soleil. Alors, tandis que les troupeaux se multiplient, l'eau des neiges fondues, la chaleur rapidement croissante, suppléent à la pauvreté du sol. Partout l'herbe croît, mais si vite que le grain peut à peine mûrir avant que dessèche la plante. C'est ainsi. Durant quelques semaines, la nature, affolée d'ardeur, pousse la sève dans les fibres, fait bouillonner le sang aux artères humaines. C'est le moment des danses, des liesses, des assemblées houleuses aux latries ancestrales, c'est l'époque des épousailles. Tout au long des douars échelonnés aux flancs de la vallée ardente, les grands tambours berbères, que manient des mains fiévreuses, battent l'air de leur dom ! dom ! sourd, qui pourtant de si loin s'entend, rappel guerrier et rythme d'amour!



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mar 17 Jan - 8:51

page 11




Vie et Mort des Myopores

L'automne de cette année 1931, fertile en calamités mondiales, aura vu condamner et impitoyablement mettre à mort, les myopores de Rabat. Mort récente, vieille nouvelle, mais durable prétexte, si l'on y consent, à la rêverie mélancolique des poètes, à la méditation des philosophes, ou plus modestement, aux propos des « vieux » R'bâtis, de ceux qui ont déjà des souvenirs marocains, et qui aiment à les évoquer.
La sécheresse tranchante d'un Arrêté Municipal, quelques lignes dans nos quotidiens, quelques couplets candides de nos plus distingués chroniqueurs, voilà toute la littérature de ce fait divers...
Pourtant, c'est une émotion véritable qui saisit les habitants de la cité à l'annonce de la fatale nouvelle. Si nous étions encore à l'âge de la poésie, si le climat du Maroc était favorable à des inspirations vécues et non artificielles, senties et non provoquées par un laborieux effort vers un pittoresque de mauvais aloi et une couleur locale, affreusement banale, c'est une ode à la manière de Du Bellay, ou quelques stances harmonieuses qui auraient dû jaillir de l'événement.
Non sans quelque brutalité, il a effacé d'un jour à l'autre un trait caractéristique du visage urbain, et s'il n'oblige pas à de graves réflexions, peut-être voudra-t-on bien tolérer qu'il en suggère quelques-unes, en cette fin d'année propice aux rêvasseries.
On disait : les myoporums, sans affectation de pédantisme, mais sans doute parce que cette implantation en pleine terre marocaine d'un arbrisseau emprunté à quelque lointaine Malaisie était le fait des Services techniques compétents. L'homme de la rue de la Marne et la dame de l'avenue Berriau avaient adopté naturellement le mot savant pour désigner la plante inconnue dans les jardins de France.
Haies verdoyantes, épaisses et drues, jalousement ceintes autour des petites villas blanches, n'étiez-vous pas un beau symbole de nos besoins français ? Besoins impérieux de planter, de faire pousser, de voir grandir, sous nos yeux, de saison en saison, de la verdure et des frondaisons ? Intolérance de nos yeux qui souffrent d'être entraînés malgré eux, à l'infini, sur des horizons dépouillés et nus, jaunes en été, multicolores au printemps, mais toujours illimités, sans découpages, sans clôtures, sans propriétaires visibles. Désir plus aigu, plus profond des petits paysans de France, que nous sommes tous, ou presque, de s'enfermer dans un chez soi, au plus vite, à tout prix.
Sentiment à la fois ridicule et touchant, déraisonnable en apparence, et raisonnable profondément, de toute la profondeur des instincts qui défendent la vie de s'éteindre.
Deux rangées d'arbres le long des grandes routes, fut-ce des eucalyptus, si ceux-là seuls peuvent s'enraciner et tenir tête au vent du large, — fût-ce sur deux cents mètres de part et d'autre de l'oued ou de la source : on les regarde pousser et on les arrose en nourrissant le secret espoir de voir passer entre ces deux rangées de maigres plumeaux, qui finiront bien par devenir de vrais arbres, deux gendarmes à cheval, deux gendarmes habillés et équipés comme ceux de France. Et des haies vertes, des haies de n'importe quoi, des haies de myoporums si cet arbrisseau vivace est seul capable de prendre et de tenir...
Ainsi Rabat, et les autres villes neuves, et les centres de colonisation ont pris en dix ans un aspect imprévu, habillant et meublant en grande hâte le bled nu qui leur fut départi, l'habillant, autant que possible, — autant que le siroco, et le chergui, et la sécheresse périodique le permettent, — à la française. Puis, derrière ce mur ou ce voile, vite un potager, au moins des salades, et des fleurs, et autour du foyer bâti, une vie privée, étroite et resserrée, pour avoir plus chaud : le Maroc est un pays froid: une vie intime, à la française, qui n'étouffera pas les ambitions, les vues d'avenir, les audaces, qui, bien au contraire, les réchauffera, les couvera, les mûrira.
Bientôt, les myopores grandissent : il faut chaque année tailler et rogner. Mais il poussent autant et davantage par en bas que par en haut, et l'on ne peut réduire leurs racines, tortueuses, puissantes, qui tuent les salades, étiolent les fleurs, font avorter les fruits. On les supporte encore parce qu'on les aime toujours, pour le passé rude qu'ils rappellent, pour le souvenir des premiers efforts et des premières joies, vieux serviteurs devenus encombrants. Le R'bâti nouveau venu s'en étonne : il comprend mal que les beaux jardins et les vergers, sont nés grâce à eux, et d'abord sous leur couvert. Il les voit, hélas, tels qu'ils sont, sans beauté et sans grâce.
Enfin, par un singulier caprice du sort, ces plantes d'une famille authentiquement médicale, et qui a pour spécialité de guérir la scrofule et les maladies de peau, est atteinte à son tour d'une véritable peste. Rapidement, ses feuilles se dessèchent, se racornissent, s'émiettent. Ce qui fut la première parure verte de la ville, devient en un rien de temps une lamentable défroque. Les myopores, irrémédiablement contaminés, sont un danger public : ils communiquent leur mal aux plantes mêmes qu'ils ont couvertes des brutalités du vent, du soleil et de la pluie : les plus robustes géraniums demandent grâce. Il faut agir. Monsieur le Maire ne manque pas à ce devoir.
Pendant huit jours, quel massacre ! Ou ne saurait trop admirer la discipline civique de la population, le zèle des agents qui se multiplient pour assurer l'exécution immédiate des ordres donnés. A peine observe-t-on que certains services publics restent seuls à les ignorer. A peine est-il permis de noter quelques défaillances sentimentales : ici ou là. on se refuse à arracher, à condamner sans appel ; dans l'espoir d'une improbable rémission, ou se borne à rendre la haie, dépouillée de ses moindres rameaux, et copieusement badigeonnée de blanc, invisible derrière le mur bas.
On peut dire cependant que les myopores ont vécu. Des monceaux de branches et de brindilles s'accumulent devant les portes, le long des murs, sur la voie publique, proie offerte aux meskines indigènes : femmes el enfants se précipitent et font provision pour l'hiver. Bientôt ils refusent de couper sans autre rétribution que le butin ; il y en a trop. Tout Rabat, en ces soirs de Noël, se chauffe au myoporum.
Et le R'bati. au milieu de son petit jardin ouvert à tous les vents, à tous les yeux, se demande s'il aura recours au lantana, ou au géranium grimpant pour rétablir l'indispensable clôture, et la dresser cette fois, moins tyrannique et plus jolie.
L'âge du myopore (le mol n'est pas dans le petit Larousse, mais il est dans le grand, comme disent les amateurs de mots croisés) est révolu.
On avait couru au plus pressé; on n'avait ni le choix, ni le temps ; on ne voulait pas attendre. En somme, le résultat cherché a été atteint. Maintenant, le Maroc peut voir venir. Il peut attendre que des plantes plus délicates prennent le temps de grandir, il peut s'installer dans un confort moins illusoire. Mais a-t-il le droit d'oublier ou de mépriser les myoporums ? Nous proposons qu'une avenue de Rabat, où il n'y en a plus (où il n'y en a peut-être jamais eu, qu'importé ?), soit appelée : « Avenue des Myoporums ».
J. GOTTELAND


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mer 18 Jan - 8:46

page 11 bis

page manquante

planche hors texte d'illustration en couleur :

Rabat. La Ville Arabe, fusain de jean Hainaut.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mer 18 Jan - 9:35

page 12




LA LUTTE ANTIPALUDIQUE AU MAROC

par  le   Docteur   COLOMBANI
Directeur de la Santé et de l'Hygiène Publiques au Maroc

La volonté médicale doit pouvoir s’appuyer sur l'assentiment des hommes pénétrés de leur devoir de santé et instruits par nous des moyens de l'accomplir.
Professeur Léon Bernard.


Les lois qui régissent la lutte contre le paludisme sont simples : pour éteindre les foyers de malaria, il suffit de supprimer les conditions locales de pullulation anophélienne, c’est-à-dire les points d’eau où le moustique pourra évoluer pendant sa vie larvaire — et de détruire le virus paludéen en guérissant les malades.
Sans moustiques, sans malades, le paludisme ne peut plus exister.
De plus, la malaria n‘existe que dans les pays pauvres à population mal nourrie. (Le remède du paludisme est dans la marmite, dit le proverbe toscan).
Dès que les Français purent reconstituer les grandes lignes de la topographie médicale marocaine (1) qui avaient été brouillées par les mobilisations rapides de masses indigènes aux premiers temps de l’occupation, ils furent frappés de la formidable ampleur que prenait au Maroc, le problème de la lutte antipaludique.
De vastes territoires, tels que la plaine du Gharb, recouverte d’immenses merdjas, les vallées des grands fleuves et de leurs affluents, les plateaux parsemés d’innombrables dayas offraient aux moustiques des conditions très favorables de pullulation. Le nombre des paludéens chroniques se chiffrait par centaines de mille, peut- être par millions.
La population rurale était pauvre, mal nourrie, vivait sous la tente ou le chaume, près des points d’eau qui lui apportaient d'innombrables générations de moustiques, et dans une ignorance absolue des règles élémentaires d’hygiène. De plus, son semi nomadisme compliquait fort la lutte, puisque les paludéens nomades pouvaient apporter leur sang infecté aux moustiques anophèles des régions assainies ou saines, et leur donner ainsi le moyen d’essaimer le germe du paludisme.
Ainsi donc le problème embrassait le statut physique de toute une race, l’avenir économique et social d’une grande partie de la population indigène, et par voie de conséquence, l'avenir de la colonisation. Il ne s'agissait de rien moins que de modifier le régime des eaux de surface de régions entières, de traiter et de guérir des centaines de mille de paludéens, de protéger les populations indemnes.
Avant tout, il fallait étudier les données du problème, sérier les recherches, les tâches à accomplir et lutter, au mieux des possibilités, avec les armes les plus efficaces.
Le premier point (grands travaux ) était du ressort de plusieurs organismes : Direction des Travaux Publics, Direction de l'Agriculture, Direction de l'Hygiène Publique.
Les deux autres (traitement des paludéens et protection de la collectivité), de celui des Services de la Santé et de l'Hygiène Publiques.

TRAVAUX D'ASSAINISSEMENT

Les grands travaux d'assainissement destinés à modifier l'hydraulique superficielle de vastes territoires sont toujours très onéreux. Il fallait évidemment sérier les efforts à accomplir et les faire porter d'abord :
sur les points les plus peuplés en européens, exposés à présenter des formes de paludisme grave.
En liaison étroite avec le Service de l'Hydraulique (Direction Générale des Travaux Publics ) et celui de la Colonisation (Direction Générale de l'Agriculture ), avec le haut appui de la Résidence Générale, un programme fut tracé : assainissement des centres de colonisation au fur et à mesure de leur peuplement.
Là, ces grands travaux ne se justifiaient pas seulement par leur intérêt hygiénique et sanitaire, mais aussi par leur but économique. Ils répondaient à une mise en valeur des terrains, à leur mise en culture, à la renaissance agricole des territoires assainis.
L'assainissement des centres urbains fut entrepris et se parfait encore :
Kénitra vit assécher les dangereuses merdjas qui l'environnaient.
Rabat, colmater les salines du Bou Regreg,

(1)    Les premiers renseignements que nous ayons sur le paludisme remontent à 1647 :
« Les Difaïts dirigèrent une expédition contre les Espagnols d’El Mamoura (Média). L’armée dut abandonner le siège, une épidémies- « s’étant déclarée dans ses rangs. En même temps la fièvre tierce décimait la garnison espagnole ». (H. de CASTRIES : Sources inédites de l’Histoire du Maroc). (Archives de France, T. III, page 618).


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mer 18 Jan - 9:50

page 13



Carte d’enquête antipaludique. Un secteur de lutte dans la région du Gharb.
( Vallée du Beth )


Meknès, régulariser son oued Bou Fekrane,
Fez, Casablanca, assainir leurs banlieues immédiates, etc...
Dans le bled, autour des centres da colonisation et dans les régions livrées à la colonisation, les oueds furent curés, drainés ; on créa même souvent un radier médian destiné à assurer le libre cours des eaux stagnantes ; le drainage des merdjas, des dayas fut entrepris soit par déclivité, soit par drainage vertical ; lorsque le drainage fut jugé impossible, on tenta le colmatage.
Des travaux de vaste envergure furent entrepris dans la vallée basse du Sebou, dans la plaine du Sais, dans les Zenattas, etc..., destinés à rendre aux eaux leur cours normal ou à assécher les marais.
Ces régions étaient- elles définitivement assainies pour cela ? Evidemment non. Les grands travaux d’assainissement sont rarement d’une efficacité radicale et immédiate, ils ont pour résultat de transformer de vastes gîtes à moustiques inaccessibles en petits gîtes accessibles, sur lesquels il faudra intervenir par des mesures destructrices des larves de l’insecte... Il est aussi dangereux pour un colon d’avoir à proximité de sa ferme un canal mal entretenu, envahi par la végétation et mal curé, que d’y avoir une merdja ou une daya. Mais il lui est infiniment plus facile de détruire les larves de moustiques d’un canal que celles d’une merdja...
A côté de ces grands travaux et de leur entretien, de l’exécution de ces petites mesures anti- larvaires, dont l’importance est capitale, la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques, par ses médecins régionaux, aidés du concours des autorités de contrôle, quelquefois de celui de l’initiative privée, fit exécuter en bien des points l’assèchement des petites dayas, l’aménagement des points d’eau, la surveillance des petites irrigations.
Dans les villes, sous son impulsion, et le contrôle direct des médecins des bureaux d’hygiène, des arrêtés municipaux furent pris, qui constituaient en quelque sorte, une législation urbaine du paludisme.
Dans le bled, temporairement, et en attendant les grands ou petits travaux d’assainissement, ou pour compléter leur efficacité, la Direction de la Santé faisait distribuer de l’huile lourde aux colons. Des poissons friands de larve, les Gambusia (1), poissons très voraces et d’une prodigieuse fécondité, étaient mis dans les oueds, les bassins, les séguias, etc... et contribuaient, sans nécessiter aucun effort de la part de la population, à l’assainissement du pays.

L’AMENDEMENT DU RÉSERVOIR DE VIRUS
Ces mesures, aussi importantes qu’elles soient, n’étaient évidemment que des mesures anti-anophéliennes. Il fallait ajouter à leur action la lutte contre le germe paludéen, le « virus » : c’est- à-dire obtenir la guérison de plusieurs centaines de mille paludéens chroniquement atteints (réservoirs de virus).
Ces milliers de paludéens ne sont d’ailleurs pas tous des malades : le mal est souvent bien toléré. L’organisme de l’indigène acquiert à la longue, au cours des réinoculations successives annuelles ou pluriannelles de virus, par piqûres répétées du moustique, une sorte d’immunité, de prémunition contre le paludisme à forme de fièvre tierce ou quarte.
La grosse rate, l’anémie caractérisée par la pâleur de la peau et des muqueuses sont souvent les seuls témoins de l’infestation palustre et disparaissent le plus souvent à l'âge adulte.
Mais l’indigène, quoique ainsi prémuni, n’en reste pas moins un porteur de germes dangereux pour son entourage, puisque l’anophèle pourra puiser dans son sang l'hématozoaire, germe du paludisme, qu’il essaimera par la suite dans le sang des sujets sains.
La lutte fut commencée sur les malades des infirmeries indigènes, mais elle ne prit vraiment d’ampleur que lors de l’autonomie de la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques.
Cette Direction eut pour premier souci de constituer un stock important de quinine à sa Pharmacie Centrale de Réserve (plus de 4.000 kilogs) et, surtout, de mettre le remède à la portée de tous, européens et indigènes.
Outre la Quinine d’Etat vendue à prix fixe, dans tous les bureaux de tabacs des villes et du bled et dans toutes les pharmacies, elle céda le précieux médicament aux colons et aux chefs d’entreprises, à la moitié du prix coûtant. Elle la répandit largement dans ses formations de la ville et du bled (infirmeries et hôpitaux indigènes, dispensaires, etc...).
Elle la céda aux Sociétés de Prévoyance indigène qui, par l'intermédiaire des Contrôles civils ou militaires, la distribuèrent à titre gratuit aux indigents.
Mais, en tribu, la quininisation des paludéens réservoirs de virus par absorption journalière était impossible sans une surveillance étroite et, partant, très difficile à réaliser.

(1) Des réserves de Gambusias existent dans plusieurs régions et à l’institut d’hygiène de Rabat. Ces poissons sont fournis gratuitement aux demandeurs par l'intermédiaire des Médecins Régionaux.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mer 18 Jan - 10:16

page 14


- Institut d’Hygiène de Rabat : Laboratoire de parasitologie.

- Institut d’Hygiène de Rabat : salle des travaux pratiques. Quelques indigènes au travail.


On eut alors recours aux injections intramusculaires de quinine. 600.000 de ces injections furent ainsi pratiquées en 1928 et prouvèrent, lors de cette épidémie, leur grande valeur curative. Mais, pour donner des résultats, cette double action curative et préventive doit être continuée pendant de très nombreuses années. Il faut en effet lutter non seulement contre l’infestation primitive, mais aussi contre les réinfestations successives, éventualité si fréquente chez des sujets vivant en milieu impaludé et ne prenant pas ou ne sachant pas prendre de précautions contre le mal.

PROTECTION DE LA COLLECTIVITÉ
De toutes façons, il fallait, en attendant que les mesures prises aient atteint leur pleine efficacité, protéger la collectivité.
Dans les villes, dans les agglomérations situées en zones malariques, la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques préconisa la protection mécanique des administrations et des écoles (grillages, treillis, portes à tambour) et surtout la quininisation préventive.
Cette quininisation, facile à réaliser par la prise quotidienne de deux dragées de quinine d’Etat, fut facilitée aux chefs d’entreprises et aux colons, par l’octroi de quinine à la moitié du prix qu’elle coûte au Protectorat.
Par la quininisation quotidienne et régulière de leurs ouvriers, les colons conservaient leur main-d’œuvre et contribuaient en même temps à l’amendement du réservoir de virus.
Dans les lotissements ruraux, les futurs lots de colonisation, une enquête sanitaire fut instituée, destinée à rejeter du programme les terres dont l’insalubrité paraissait trop grande, ou pour lesquelles des travaux d’assainissement hors de proportion avec leur intérêt économique devraient être exécutés.
Enfin, la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques s’efforçait, par une large diffusion des notions actuelles de lutte anti- paludique, de faire pénétrer ces notions d’hygiène dans la masse: Conférences locales et régionales, souvent faites par le Directeur de la Santé et de l’Hygiène Publiques lui-même, habituellement suivies de projections ; conférences en arabe ; tracts, brochures répandus à l’extrême et, en plein accord avec la Direction de l’instruction Publique, par l’instruction antipaludique des enfants des écoles (leçons sur les dangers du paludisme, ses causes, les moyens de s’en préserver).

La longue série des efforts réalisés par la Direction de la Santé et de l’Hygiène Publiques en vue de préserver le Maroc des différentes épidémies qui le menaçaient, devait logiquement aboutir à la création d’un organisme de défense, l'institut d’Hygiène du Maroc (1), aboutissant de toutes les prophylaxies, centre d’étude, d’enseignement et de diffusion des notions d'hygiène et de santé.
Au sein de cet Institut d’Hygiène, le Service Antipaludique devait avoir sa place.
Ce Service fut chargé de donner l’orientation générale des tâches à accomplir, d’inspecter les œuvres au cours de leur création, de donner, au fur et à mesure, des découvertes scientifiques, l’impulsion nécessaire à leur application, de forger, lorsque se présenteraient de nouvelles conditions naturelles, les armes adéquates.
Or, ce nouvel organisme de lutte est né sous deux signes, qui devaient orienter sa jeune activité : celui de l’irrigation et celui de l’épidémie.
L’impulsion donnée actuellement aux grands travaux d’irrigation, en voie d’exécution ou projetés, est au premier chef, la préoccupation du Service Antipaludique.
Comme la langue d’Esope, l’irrigation — du point de vue de la préservation de la Santé Publique — est le mieux et le pire.
Le mieux si elle est bien faite, strictement surveillée, car elle apporte aux populations rurales, avec la richesse mère de la bonne nourriture, la meilleure santé, et, de ce fait, la résistance aux maladies.
Le pire, car, mal comprise, elle peut entraîner des désastres, comme cela a été maintes fois constaté.
Dans un pays comme le Maroc, où le réservoir de virus paludéen, malgré les considérables efforts effectués, est encore à un taux extrêmement élevé, le moustique anophèle va voir se développer ses surfaces de ponte de façon considérable si l'eau stagne plus de huit jours dans les canaux, sur les terres et dans les prairies : car si l’eau qui court est inoffensive, l’eau dormante est infiniment traîtresse, car elle constitue le lit idéal d’éclosion des générations d’insectes piqueurs.
De véritables désastres pourront s’ensuivre, si une législation strictement appliquée, sans être draconienne, ne vient parer à l’impéritie de quelques-uns et veiller au danger pour tous.
Il faut que les usagers de l’irrigation, les habitants des zones irriguées, se soumettent de bon gré, dans l’intérêt général, à une réglementation qui, sans nuire à la richesse de leurs récoltes, veillera à la préservation de leur propre santé, de celle de leurs familles et de ce précieux capital humain qui est constitué par leurs ouvriers agricoles.
En 1928, a éclaté dans toute l’Afrique du Nord, et au Maroc en particulier, une épidémie grave de paludisme, qui a menacé de troubler la vie économique du pays. Or, si jusqu’à ces dernières années, on considérait les trois variétés de fièvres paludéennes (tierce bénigne, quarte, tropicale) comme les formes d’une même maladie, on a tendance de plus en plus à détacher de cette classification la forme tropicale ou maligne dont les répercutions ...

(1) A Rabat, avenue Biarnay (Aguedal) ouvert librement à toute personne désireuse de le visiter.


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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Mer 18 Jan - 17:33

page 15


- En haut   :  Equipe anti-paludique au travail

- En bas : équipe de travailleurs réalisant un drainage de marécage ; à droite : un médecin au travail sur place, dans un camion automobile antipaludique.

- Dans le bled :   l'équipe antipaludique à sa tâche.


... sur l'individu et la société sont graves. Cette forme de paludisme a été à la base des épidémies massives meurtrières comme celles de 1928.
Si l'éclosion de ces épidémies reste encore, dans l'état actuel de nos connaissances, impossible à éviter. puisqu'elles sont liées au maintien à un taux élevé du réservoir de virus, constitué par les habitants impaludés. aux conditions météorologiques et en particulier, à l'abondance des pluies et à la misère physiologique des indigènes dans les années de disette, il n'en reste pas moins qu'il faut d'urgence s'attaquer à la solution du problème.
Il faut donc, pendant les années normales, concentrer les efforts sur l'attaque raisonnée du réservoir de virus tropical et, en temps d'épidémie, engager la lutte avec un plan préparé à l'avance. hors de toute improvisation.
Telles font les idées-bases qui ont présidé à l'organisation naissanle du Service Antipaludique, branche importante de l'Institut d'Hvgiène du Maroc.
Ce Service, en période normale, est donc avant tout un service qui centralise les études et les recherches, qui organise, qui enseigne et qui diffuse la bonne propagande par tous les moyens.




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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 7:06

page 16


- Canal dangereux, mal entretenu.

- Canal bien entretenu, non dangereux.


En temps d’épidémie, outre ce contrôle, il constitue la réserve générale de secours et vient prêter son aide aux secteurs de lutte les plus éprouvés.
Il dispose d’un personnel permanent et d’un personnel temporaire qui lui est adjoint lorsque le besoin s’en fait sentir. La grande souplesse des services généraux de prophylaxie permet le prêt de ce personnel supplémentaire.
La Section Centrale de Prophylaxie comporte en effet un certain nombre de médecins, sans affectation permanente spéciale et à la disposition des services régionaux intéressés. De plus, des infirmiers spécialisés, munis de motocyclettes, forment un personnel éprouvé, très mobile, capable de seconder le Service Antipaludique en se portant rapidement sur les points contaminés.
Quant au matériel, il comprend trois camions automobiles anti- paludiques, organes d’étude et de traitement : légers et pouvant passer partout, ils constituent de véritables laboratoires ambulants et apportent avec eux les moyens efficaces du traitement de la maladie. (Quinine sous toutes ses formes, matériel destiné aux injections, etc...).
A l'Institut d’Hygiène, le Service Antipaludique constitue un centre actif d'études et de recherches.
Il centralise les renseignements épidémiologiques donnés par tous les médecins du Maroc. Il étudie les conditions locales du paludisme dans ses laboratoires comme dans ses champs d’expérience. Il recherche l’influence des conditions naturelles et sociales sur l’éclosion du paludisme. Il expérimente l’action des méthodes nouvelles, dont la généralisation ne peut se faire qu’après des essais conduits selon les bonnes méthodes scientifiques, en s’éclairant de tout ce qui a été tenté dans les autres pays. Il exerce enfin un rôle de direction de la lutte antipaludique au Maroc par l’unification des méthodes de lutte.
C’est aussi un service organisateur.
Cette tâche, primordiale au moins pendant les premières années, permettra d’abord de préparer une législation antipaludique inspirée dans ses grandes lignes de la législation italienne, la plus complète et la moins brutale, dont le Chef du Service Antipaludique a pu étudier récemment sur place les résultats remarquables, en contact avec des praticiens éminents, rompus à la lutte depuis des années.
Cette législation prévoira la détermination des zones malariques et à l’intérieur de ces zones :
La protection mécanique obligatoire des habitations européennes (grillage, treillis, etc...).
La protection obligatoire des collectivités (obligation de la quininisation préventive).
La réglementation rurale du paludisme (surveillance des irrigations avec sanctions, en cas de défaillance des particuliers, obligation de réalisation des petites mesures antilarvaires pour les particuliers et les administrations publiques intéressées, dans le périmètre de protection des villes, des agglomérations rurales et des fermes).
Le Service Antipaludique organise par ailleurs des secteurs de lutte d’abord dans les foyers endémiques de paludisme grave. Ces secteurs de lutte comporteront l’application de méthodes antilarvaires simples, peu coûteuses dans la zone de protection des agglomérations encore touchées par le paludisme.
Ils comporteront également l’amendement progressif du réservoir de virus constitué par les tribus, grâce à des injections de quinine, moyen plus efficace et plus pratique que l’absorption de quinine par la bouche, toujours si difficile à obtenir avec régularité.
Le Service Antipaludique doit être aussi un organe de liaison entre la Direction du Service de Santé, les Directions des Travaux Publics, de l’Agriculture et du Travail.
Il faut que, comme par le passé et mieux encore si possible, les travaux d’assainissement, c’est-à-dire, de mise en valeur, s’effectuent par la collaboration des Services intéressés, que les petits travaux d’entretien soient confiés aux administrations ou aux syndicats de particuliers, qu’une surveillance constante soit exercée, mais surtout que la plus étroite confiance règne entre les Services Publics et l’initiative privée. C’est à ce prix seulement qu’une lutte efficace pourra être menée.
Le Service Antipaludique est enfin un organe d’Enseignement et de Propagande.
Un enseignement supérieur est donné à l’institut d’Hygiène du Maroc, aux médecins arrivant de France et non encore familiarisés avec les problèmes spécifiquement marocains, relatifs au paludisme.
Un enseignement pratique, aussi peu chargé que possible, de notions théoriques, aux agents d’assainissement et aux infirmiers.
Il se propose aussi d’augmenter davantage, avec le concours toujours largement obtenu de la Direction de l’instruction Publique, la diffusion des méthodes de lutte antipaludique dans toutes les écoles, européennes et indigènes.
Il doit aussi s’efforcer de mener, parallèlement à la lutte antipaludique, dans tous les milieux, une campagne de propagande, d’avertissement, d’éducation, susceptible d’inculquer chez les uns les notions de défense contre l’endémie, et de combattre, chez les autres, une indifférence ou une inertie dangereuse. Il faut, sans effrayer quiconque, inciter chacun à veiller au danger, dans son propre intérêt et dans celui de la collectivité. Au cours des années d’épidémie, l’opinion publique s’émeut, accuse l’organisme central d’impuissance et même d’incurie, puis le souvenir de l’épidémie s’émousse, chacun oubliant les leçons du passé et les conseils donnée, s’endort dans un bienheureux optimisme, comptant, comme toujours, sur l’Etat providence...
Or, en matière de paludisme, quels que grands que soient les moyens de l’Etat et l’ardeur qu’il met à combattre ce fléau, il ne saurait espérer obtenir de résultats valables, s’il n’est soutenu par l’opinion publique et si chacun ne vient ajouter loyalement sa pierre à l’édifice. Il lui faudra donc inlassablement persuader, convaincre, éduquer cette opinion publique. Cet effort de propagande s’effectue déjà, on le sait, par tracts, affiches, articles de vulgarisation scientifique, publiés dans les journaux, conférences, projections, radio-diffusion, etc...
Dans cette tâche indispensable, il doit pouvoir compter sur le concours du public, de tous ceux qui, instruits par l’expérience, ...




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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 7:10

page 17


- Une merdja asséchée mais présentant encore des mares dangereuses.


 
... soucieux de leur santé et de celle de leur entourage, ajouteront, par leurs paroles et par leurs actes, une action personnelle, exemplaire à celle des serviteurs de l'Etat. « La volonté médicale, — a dit le Professeur Léon Bernard, — doit pouvoir s'appuyer sur l'assentiment des hommes pénétrés de leur « devoir de santé ».
Le Service Antipaludique est donc, en résumé, un organisme de centralisation, d'organisation et d'étude, qui se superpose et se combine aux autres organismes de lutte déjà existants. Il reste d'ailleurs, sauf en cas d'épidémie, et avant tout, un organe de conception.
L'exécution est comme par le passé, confiée aux médecins régionaux (1) chargés d'assurer la liaison indispensable, avec les autorités de contrôle, les représentants des directions des Travaux Publics et de l'Agriculture, chargés dans leur région de veiller à l'exécution des mesures antilarvaires, de surveiller les secteurs de lutte, la quininisation curative du réservoir de virus avec l'aide constante des médecins d'infirmeries du bled, et des médecins des groupes sanitaires mobiles.
L'œuvre à accomplir est de longue haleine. Il ne faut pas espérer voir disparaître en quelques années au Maroc, un fléau qui s'appesantit lourdement encore sur une Algérie conquise depuis cent ans. Les mesures les plus efficaces, en effet, sont celles qui sont à plus longue échéance et qui se rattachent à la mise en valeur rationnelle du pays. De pair avec les grands travaux de « bonification », comme disent les Italiens, l'amélioration de la condition sociale et économique de la population rurale indigène entraînera la disparition des épidémies.
Et, grâce à l'effort des générations mieux instruites, débarrassées de tous préjugés, convaincues de la beauté de l'œuvre à accomplir, nous pourrons mener en ce pays de Protectorat, en nous appuyant sur les leçons remarquables que nous donnent certains pays et surtout l'Italie en pareille matière, une lutte réellement efficace contre l'ennemi paludique, efficace autant au bénéfice des « protecteurs », qu'à celui de nos « protégés » indigènes qui constituent, ne l'oublions pas, un précieux capital humain, qui n'est pas renouvelable à l'infini et que nous avons le devoir de ne pas dilapider, moralement et matériellement.

Docteur COLOMBANI, Directeur de la Santé et de l'Hygiène Publiques au Maroc.

(1) Le Médecin régional représente la Direction de la Santé et de l'Hygiène Publiques auprès des Chefs des régions civiles ou militaires dont ii est le conseiller technique pour tout ce qui concerne la Santé et l’Hygiène Publiques. C’est à lui que peuvent s’adresser directement les colons pour obtenir les conseils et, s’il y a lieu, les appuis que nécessite l’état sanitaire déficient de leur personnel de leur domaine et des régions Voisine».



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 8:18

page 18


- Une audition musicale par des musiciens marocains lors d’une réception dans une famille de citadins D’après une enluminure de Si Ben Ali Errabati.

La rénovation de la musique marocaine

par PROSPER RICARD Chef du Service des Arts Indigènes

Lorsque fut institué le Service des Arts Indigènes, il y a une quinzaine d’années, on ne songea pas à introduire la musique dans son programme. D’abord, on ne s’attacha qu’aux arts industriels dont le champ parut assez neuf et assez vaste pour absorber l’activité tout entière d’un organisme naissant et d'un personnel encore restreint. La musique est, au surplus, un art assez délicat et subtil pour exiger des aptitudes spéciales et plutôt rares.
En fait, la décadence des arts musicaux n’apparut pas aussi profonde que celle des arts industriels. Les indigènes ne continuaient-ils pas à faire appel, à l’occasion de cérémonies diverses, publiques ou privées, à des musiciens et à des chanteurs qui en rehaussaient l’éclat ? Le peuple ne s’empressait-il pas de faire cercle, sur les places des villes ou dans les marchés ruraux, autour de ses trouvères qui, d’une cité ou d’une tribu à une autre, parcouraient périodiquement le pays ? Bourgeois et caïds n’appelaient- ils pas très souvent chez eux, quand ils ne les retenaient pas en permanence, des compagnies entières d’exécutants réputés ? Le Sultan ne donnait-il pas lui-même l’exemple de sa sollicitude pour la musique en entretenant à la cour, plusieurs orchestres, destinés à figurer, soit dans les réceptions officielles, soit dans des réunions plus intimes ? Autant de signes révélateurs d’un sentiment musical assez répandu.
Mais lorsqu’on se prit à considérer la matière qui servait de support à ce sentiment, l’on s’aperçut vite qu’en cela comme en tout, la décadence était assez accentuée. Faute de directions, faute de maîtres suffisamment avertis, faute d’un enseignement approprié, faute de documents écrits — car l’audition simple fut de temps immémorial l'unique mode de transmission — faute de générosité aussi, car les professionnels, avares de connaissances lentement et incomplètement acquises, se souciaient fort peu de les léguer à d’autres en qui ils ne pouvaient voir que de futurs concurrents, faute de tout cela et de bien d’autres choses encore, la musique marocaine s’appauvrissait chaque jour.
Un instant on crut que le phonographe, adopté d’enthousiasme par la majorité des indigènes, pourrait contribuer au sauvetage. Il n’engendra que confusion. Les disques, établis dans un but surtout mercantile propagèrent plutôt des airs bruyants ou vulgaires que des morceaux vraiment intéressants par leurs qualités musicales.
Au surplus, enregistrés sans grand discernement, puis offerts dans tous les milieux, ils provoquèrent un brassage qui eût pu être évité si l’on avait eu la notion au moins élémentaire de la co-existence au Maroc de deux genres musicaux, l’un, paysan, primitif, aussi varié que le relief du sol, propre aux berbères des campagnes; l’autre, citadin, savant et raffiné, assez uni et pour ainsi dire classique, surtout connu chez les habitants arabes ou arabisés des villes. Et, aux confins de ceux-ci, un troisième genre résultant de leur interpénétration sinon de leur mélange .
Si l’on songe que le phonographe a encore eu pour effet d’introduire au Maroc de nombreux airs étrangers, surtout orientaux, (turcs, syriens, égyptiens, tunisiens, algériens) la plupart empreints d’un modernisme assez vulgaire qui n'a pas été sans déteindre sur la musique marocaine, on conçoit sans peine que celle-ci fut en très grand danger. Toutes raisons pour lesquelles il apparut que les mobiles qui avaient déterminé le Protectorat à s’occuper du relèvement des arts industriels étaient valables pour les arts musicaux dont, en fin de compte, la décadence s’avérait peut-être encore plus profonde.
La question n’avait d’ailleurs pas laissé tout le monde indifférent. MM. Ben Smaïn et Aboura, originaires de Tlemcen ; Mlle Th. de Lens, à Meknès ; M H. Buret et surtout M. A. Chottin à Fès et à Salé, avaient successivement abordé le sujet. Quelques indigènes de Rabat, groupés autour de l’un d’entre eux, Si Mohamed Ben Ghabrit, se firent même les protagonistes d’un mouvement qui faute de moyens, resta très limité. Mais la tentative la plus intéressante fut sans contredit celle de M. Ben Smaïn qui, à Oudjdà, fonda une Société : « L’Andalousia », dont les quarante membres actuels ont vu couronner leur succès par une invitation officielle à l’Exposition Coloniale Internationale de Paris.
Pour dispersés qu’ils fussent, ces efforts n’en étaient pas moins méritoires. L’Administration songea alors à les encourager et à leur donner quelque cohésion. Sur l’initiative de M. G. Hardy, alors Directeur Général de l’instruction Publique, des Beaux-Arts et des Antiquités, le Service des Arts Indigènes reçut les premiers crédits avec mission de rechercher les moyens propres à une rénovation. C’est grâce à cet effort initial que l’on put prendre un premier contact avec les groupements existants ainsi qu’avec un certains nombre d’artistes isolés, et réunir, au Musée des Oudaïas, à Rabat, les premiers éléments d’une collection d’anciens instruments de musique.
La bienveillante sollicitude de M. J. Gotteland, successeur de M. G. Hardy, valut au Service des Arts Indigènes d’être doté de disponibilités accrues qui permirent de commencer, en 1927, le recensement des musiciens et des chanteurs dans les grandes villes de Rabat, de Fès et de Marrakech. Et ces investigations poursuivies dans certaines tribus berbères, firent encore découvrir des artistes très originaux dont les citadins ne soupçonnaient même pas l’existence.
En 1928, on commença â organiser, dans le cadre incomparable du Jardin des Oudaïas, des « Journées de musique marocaine » au cours desquelles furent présentés, avec les meilleurs chanteurs et instrumentistes reconnus, les principaux genres de musique locale.



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 9:14

page 19


- Au moment où les amis du jeune marié viennent lui présenter leurs vœux et leurs cadeaux, les musiciens font entendre leurs plus joyeux chants.

- Le troisième jour du mariage, la jeune épousée vient entendre les chants des musiciens dans la chambre nuptiale.

- L’orchestre citadin se fait entendre au cours des réceptions qu’offre le jeune marié pendant les trois premiers jours du mariage.

D’après les miniatures d’Abd El Krim El Ouazzani .(Clichés du Service des Arts Indigènes)



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 9:40

page 20

Manque les 2 miniatures : joueurs de flute et de tambourin, sangines de Henri Pontoy.



C'est ainsi que l'on put entendre de la musique berbère du Moyen Atlas, du Haut Atlas et du Sous, de la musique citadine de Rabat, de Fès et de Marrakech avec accompagnement d'orchestres indigènes, enfin de la musique d'inspiration marocaine avec accompagnement d'un orchestre européen.
Ces journées, qui furent renouvelées en 1929 et en 1930, eurent encore l'avantage de révéler chaque fois l'existence de nouveaux groupements, et de genres musicaux Je plus en plus divers, notamment des ballets chleuhs. ainsi que des acteurs donnant des spectacles analogues à nos farces et soties du Moyen Age.
Entre temps, le concours du Service des Arts Indigènes ayant été sollicité par plusieurs maisons d'enregistrement phonographique (Pathé, Columbia. Odéon), celles-ci purent commencer à recueillir sur des bases mieux établies, une centaine de morceaux variés et choisis, très représentatifs des différents genres de musique marocaine.
Mais le résultat le plus saillant de l'année 1930 a été l'ouverture d'une « Maison de la Musique » qui a pour but, non seulement d'assurer la conservation de l'art musical marocain, le perfectionnement des spécialistes et la formation rationnelle de nouveaux élèves, mais encore d'entreprendre l'étude méthodique d'un art qui n'a jamais fait l'objet jusqu'ici d'aucune investigation scientifique.
C'est ainsi qu'on a pu réunir, à jours et à heures fixés, une demi-douzaine d'artistes qui se sont mis d'accord pour travailler ensemble, à parfaire leur instruction musicale, pour enseigner leur art à une douzaine de jeunes gens, pour fournir à M. A. Chottin, le spécialiste averti que la Direction Générale a bien voulu mettre à la disposition du Service des Arts Indigènes, tous les éléments nécessaires à l'élaboration d'un « Corpus de la Musique Marocaine », parallèle au « Corpus des Tapis marocains » qui a dressé l'inventaire de toute une branche de l'art indigène, en a fait une description artistique et technique complète, l'a enfin entouré d'une propagande qui a servi à lui ouvrir de nouveaux et importants débouchés.
L'année 1931 a vu naître les premiers résultats de cette action. C'est d'abord l'initiation à l'art musical d'une douzaine d'élèves qui constituent aujourd'hui un cours supérieur et un cours moyen auxquels il a fallu récemment adjoindre un cours élémentaire pour permettre l'admission d'une nouvelle douzaine de jeunes gens désireux de suivre l'exemple de leurs aînés. Les classes, d'une durée d'un peu plus d'une heure, devenues quotidiennes depuis le 1er octobre 1931, portent sur l'enseignement du chant et la pratique des instruments, par le mode traditionnel de transmission orale. Pour répondre à un désir unanime, on y a cependant ajouté le solfège, qui s inscrira peut-être bientôt à la base de tout le programme.
Quand à l'étude proprement dite de l'art musical, elle a consisté principalement dans la notation, totalement ignorée des Marocains, d'un nombre d'airs déjà intéressant se rapportant les uns aux chants et ballets chleuhs si curieux et si populaires, les autres à des morceaux de tradition andalouse plus particulièrement goûtés dans les réunions bourgeoises, autrement dit à la musique berbère et à la musique arabe.
Des deux recueils ainsi établis, l'un est prêt pour l'impression, l'autre a déjà paru, donnant une suite entière de dix-huit mélodies, précédées d'une ouverture, composés chacun d'un texte arabe avec sa traduction française, de la notation musicale correspondante accompagnée des paroles en transcription latine, enfin des notes et des remarques s'y rapportant qui fixent à jamais des formes musicales aussi utiles pour l'histoire que pour l'enseignement.
Ainsi s'annonce, après la rénovation des arts plastiques et industriels, celle des arts musicaux au sujet de laquelle le Service des Arts Indigènes et le signataire de ces lignes tiennent à signaler le rôle particulièrement efficace de M. G. Gotteland, Directeur Général de l'Instruction Publique, des Beaux-Arts et des Antiquités, qui, depuis qu'il est au Maroc n'a cessé de suivre les expériences entreprises avec le plus grand intérêt et de les encourager de sa très haute autorité.

Prosper RICARD.
Chef du Service des Arts Indigènes..

NOTE.
— 1° Le présent article est tiré de la préface du « Corpus de la Musique Marocaine », fascicule I (Nouba de Ochchâk) récemment paru (Paris, Heugel, 1931).
— 2° Les illustrations proviennent de miniatures originales, établies par des artistes indigènes autodidactes (nouveau style), découverts dans différents centres marocains par le Service des Arts Indigènes.



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 12:13

page 21


- Trois aspects de la villa Majorelle.

A propos de la villa cubiste
de Majorelle dans la Palmeraie de Marrakech

Lettre de M. J. Borely
Directeur du service des Beaux-Arts et Monuments Historiques.

Mademoiselle,
Je vois avec stupeur fuir et s'éloigner le jour où vous m’avez fait l’honneur de venir me demander (ayant à la main, comme un appât pour les yeux, la maquette de votre numéro de fin d’année), un article pour la « Vie Marocaine ».
...Comment tenir mon imprudence promesse ?
Mais comment ne pas m'efforcer de la tenir, si je songe que cette vie marocaine, où vous m’invitez à entrer est celle de ces Français qui font de ce vieux pays — hier encore à peine marqué du travail de l’homme, où l’homme semblait vivre, comme les oiseaux, des faveurs du ciel — un pays industrieux, illuminé des signes de l’ordre : routes et ports, usines et cultures (1).
Vous m’avez demandé d’écrire quelque chose sur « l’esthétique des villes ». C’est un sujet bien ambitieux par son titre et la grosseur de la place qu’il nous faudrait pour l’asseoir dans le compartiment de votre revue... Voudriez-vous accepter simplement quelques réflexions sur un cas particulier d’architecture ? Un article d’Alphonse Métérié, où Métérié chante les louanges de la villa que son ami Sinoir vient de faire pour son ami Majorelle dans la palmeraie de Marrakech, m’inciterait à les écrire.

Je n’ai pas encore vu cette villa, n’ayant jamais eu le temps d’y courir. Je ne la connais qu’en photographie. Mais je connais, pour l’avoir visité, celle, en forme de casbah, que Majorelle fit bâtir dans la palmeraie, il y a quelques années.
On sait que ces deux habitations furent, l’une et l’autre, de la volonté de Majorelle.
Or, je crois savoir quelque chose du départ de la volonté de Majorelle pour sa nouvelle villa.
Il y a du Vandelle à l’origine de cette histoire.
Il faut remonter au temps, vers 1926, où, quand il fut malheureusement certain — après un long et vain espoir du contraire — que banquiers et commerçants européens allaient pouvoir librement construire dans ce quartier de la Koutoubia, où l'administration les avait cantonnés (2), nous proposâmes d’ouvrir un concours de façades et de donner les dessins primés en modèle aux constructeurs dans ce quartier.
Ce concours fut peu couru. Les architectes avaient alors autre chose à faire que de s’adonner à de tels amusements. Mais on y vit des dessins de Vaudelle. Ces dessins, qualifiés de cubistes, parurent à la plupart des membres du jury — que l’on avait composé nombreux et varié— le comble de l’erreur.
« Vous verriez cela à Marrakech, nous demandait-on ; vous y verriez ces maisons ultra-modernes, ces boîtes de carton ; vous les verriez dans le voisinage de la Koutoubia ? »
Et, beaucoup, de rire.
Et nous, de répondre : « Non, pas dans le voisinage auguste de la vieille mosquée — qu’il eut fallu laisser tranquille dans le cadre de son horizon historique (3), — mais au Guéliz et dans la palmeraie. »
C’est, je crois bien, ce jour-là, que Majorelle, de passage à Rabat, et qui vint à l’exposition des dessins du concours, eut l’idée de ...

(1) Disons toutefois, pour ne pas méconnaitre la sagesse de l'intelligence religieuse des vieux peuples, qu'il y aurait, à cette heure, « dix-sept kilomètres d'usines sans travail », en Angleterre...
(2) Le lotissement de 1918.
(3) On y voyait déjà ce qu’on appelle depuis « l’immeuble Israël » et la « maison du Pacha ».



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MessageSujet: Re: La Vie Marocaine Illustrée 1932   Jeu 19 Jan - 12:14

page 22


- Villa de M. Guérin (Direction des Chemins de fer) à Rabat.


... faire faire, dans la palmeraie, à quelque distance de sa maison pseudo-saharienne, une maison nouvelle, du genre de celles que Le Corbusier et
Mallet-Stevens ont mis en vogue — aussi proche des temps nouveaux que l'autre en était éloignée par imitation du passé.
Mais c'est seulement l'an dernier que le peintre fit exécuter ce qu'il avait rêvé voilà six ans.
Si je n'ai pas vu sur le vif l'œuvre de Sinoir, j'avoue que ce que j'en sais par la photographie m'intéresse. On me permettra, même, de dire que, quelle que soit la valeur de l'œuvre de Sinoir, l'esprit el la plastique de cette architecture me plaisent dans ce décor de palmiers.
Posons, maintenant, quelques vaines questions, et risquons-nous d'y répondre.
Pourquoi cette forme d'architecture, qui intéresse l'esprit, plaît-elle encore aux yeux ?
Serait-ce par ce qu'on l'a dépouillée de tous risques de disgrâce ?
Peut-être. Mais il ne manque pas, déjà, de ces bâtisses, pseudo-modernes, simples et nues. qui faute de goût, ne sont que des nudités difformes. De simples cubes de maçonnerie blanchis plairont toujours aux artistes sensibles à la seule plastique des masses (une blanche feuille de papier, un mur blanc de Mogador ou de Rabat dans le ciel bleu ) ; mais, encore faut-il que ces murs et ces cubes soient de bonne coupe, que les « trous » n'y soient pas trop grands pour les « nus », etc...

Pourquoi donc cette « villa cubiste », d’origine européenne, plaît-elle ici sous ces palmiers ?
Peut-être parce que ce visage de maison n’en évoque ici aucun autre qu’on s’étonnerait d’y trouver (4), que ces murs sont dépourvus de toute décoration simiesque (moulures, corniches, encadrements de baies ou de portes, balustres ou cartouches), qui nous ferait songer ici soit à la Rome antique, soit à la Renaissance italienne, soit encore au bon temps de Louis Philippe, ou même, ce qui serait plus grave, à l’Exposition des arts décoratifs de 1924.

On dira, alors, que ce type d’architecture est un passe-partout...
Non. Si cette habitation (honnêtement blanchie) n'offusquerait guère dans nos médinas marocaines, faites, aussi, de murs plats et nus, elle paraîtrait un peu trop simplette, et, même, d’une indigence incongrue, Place des Vosges.
On peut penser qu'un chef-d’œuvre d’architecture, quels que soient son âge et son genre, paraîtra toujours à sa place en quelque lieu qu’il se trouve. De cela, dans nos vieilles villes, les exemples abondent. On y voit de beaux monuments, de différents âges, s’entremêler sans heurts ni grimaces. C’est sans doute que dans la commune beauté qui les lie, l’œil, en allant de l’un à l’autre, retrouve toujours son compte...
Mais l’art peut seul faire de ces miracles.
Il n’y aurait donc pas d’anachronismes de la beauté et les contrastes insolites, qui nous offensent, parfois, d’une construction à une autre, tiendraient à la vulgarité et à l’imperfection que certaines formes étalent auprès de formes honnêtes.
Il n’y aurait pas d'anachronismes de la beauté, mais il y a ceux de la vie. Ceux-là ne sont pas douteux. Nous ne sommes plus, est-il besoin de le dire, des hommes du Moyen-Age, ni des contemporains de Watteau, ni même de chevelus romantiques, et nous ne voudrions pas sortir dans la rue habillés comme le furent nos grands parents.
Nous n’avons pas, alors, à nous donner, dans la façade de nos habitations des airs qui furent ceux des hommes du temps passé et qui ne sont pas les nôtres.
Notre âge, qu’on le veuille ou non, est bien celui de la machine; et l’agitation de notre vie est peu favorable à la floraison de cette poésie de la forme qu’on appelle décoration.
On entend des gens d’esprit se moquer de tel ou tel architecte qui « fait la maison Louis XVI », ou d’un autre qui élève des colonnades ou des chapiteaux à l’antique et décore ses frontons de guirlandes de fruits pompéiennes. Que penser de celui qui décore aujourd’hui des cafés ou des banques, si ce n'est des bureaux, de l’arabesque hispano-mauresque médiévale ?...
Faut-il croire que le ciment armé et le contre plaqué furent, à l’origine, la cause de cette simplicité dans les façades, de cette nudité où se plaisent aujourd’hui les architectes dignes de ce nom ? Je ne le pense pas. Je croirais plutôt que cette manière procède! d’un nouvel état d’esprit. D’ailleurs, dans le mobilier, la peinture et l’habillement des femmes, la marque est pareille de cette répugnance des artistes pour toute décoration d'un goût douteux.
Du point de vue de l’anachronisme de la vie quelle serait, alors, des deux villas de Majorelle, celle qui, comme on dit, « détonnerait » dans le paysage de Marrakech : la villa cubique ou celle de couleur locale ?
La villa pseudo-saharienne de Majorelle n’est, à vrai dire, et son maître le sait bien, qu’un charmant décor de théâtre.
Il faut donc, je crois, féliciter le peintre (si toutefois Majorelle se soucie de telles félicitations), du bonheur de son invention. Il faut le louer d’avoir, cette fois, fait bâtir une maison d’une simplicité angélique qui n’est, dans son jardin de palmiers, qu’une boîte à mettre des gens (5).

Jules BORELY. Directeur du Service des Beaux-Arts et Monuments Historiques.

(4) Comme on les trouve des deux cotés des royales avenues du Guéliz.
(5) M. Antoine Marchisio a fait, lui aussi, à Rabat une villa — la villa Guérin ——qui ne doit rien à l'imitation des modes du passé, et qui est peut-être un petit chef-d’œuvre de construction. Nous en donnons une photographie.





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