Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Lun 4 Nov - 10:50



Dernière édition par Paul Casimir le Dim 15 Déc - 17:21, édité 1 fois
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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Lun 4 Nov - 10:55

E. GOMEZ CARRILLO


FES

ou

LES NOSTALGIES ANDALOUSES


Traduit de l'espagnol par Charles BARTHEZ

_______________

NEUVIÈME  MILLE
_______________

PARIS

Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE,
ÉDITEUR 11,   RUE   DE   GRENILLI,   11

1927


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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Lun 4 Nov - 10:57

7


Fès
 ou les nostalgies andalouses


________________________________________________________________

I

Les charmes de Fès

- Avez-vous visité la sainte médersa Attarine ?
- Non.
- Et le Dar Batha où se trouvent des trésors d'art ancien ?
- Non plus.
- Et les tombes des sultans mérinides ?
- Moins encore.
- Mais à quoi passez-vous donc vos journées ?...
- A rien... A me promener ... A me demander si ce que je vois est bien réel, ou si je suis le jouet d'une hallucination... A respirer les parfums étranges de l'Islam... A m’enivrer du rythme perpétuel du Maghreb....

Note : au sujet de cet auteur, Enrique GOMEZ CARRILLO, on pourra consulter, entre autres,

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies de l'Islam.   Ven 22 Nov - 10:11

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17

... Ces paroles de mon docte cicerone me font penser à la réponse de Jean Fannius le jour où je lui demandai de m'indiquer un guide de Fès:

- Lisez l’œuvre de Léon l'Africain... Plaisanterie à part... Il n'est point de Baedecker, ni de Joanna, écrit de nos jours, qui soit, quand il s'agit de la métropole marocaine, aussi exact que le récit de ce pèlerin espagnol qui mérite d'être appelé le Pierre LOTI du XVI° siècle.

En me remémorant ici ce qui m'avait semblé à Paris à une aimable boutade de lettré, je remarque que mon ami, loin d’exagérer, se montrait plutôt timide, car, réellement, même les descriptions du XII° siècle s'appliquent à ce que nous voyons aujourd'hui...


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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies de l'Islam.   Dim 24 Nov - 20:30

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33

.../... Les Maures de Fès , nos contemporains, sont, en effet, aussi raffinés que les Arabes de la Bagdad d'Haroun El-Rachid. En notre vulgarité occidentale, nous tardons beaucoup à apprécier la véritable valeur de ce qui, à première vue, nous parait un peu puéril. Ces esclaves noires qui, même dans les maisons modestes, s'approchent de nous dès qu'elles nous voient assis sur les coussins de leurs maîtres et nous parfument la tête de quelques goutes d'essences suaves; ces musiques occultes qui, partout, nous caressent les oreilles; ces plateaux de gâteaux fleurant le miel, la cannelle, les amandes; ce thé menthé que l'amphitryon prépare lui-même avec les gestes rituels dont nous parlent les chroniqueurs du Moyen-Age; cette façon de nous saluer en portant la main aux lèvres avant de serrer la notre; cette douce lenteur dans la causerie toujours émaillée de citations poétiques; cette courtoisie de toutes les paroles et de tous les gestes, si noble, si exquise en réalité, et que nous jugeons pourtant maniérée, étudiée, compliquée; cette façon cérémonieuse et grave de savourer avec calme toutes les voluptés, constituant la plus belle leçon de douceur de vivre qu'un Occidental puisse méditer.

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Dim 24 Nov - 20:53

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39/40

Ainsi les jours coulent, et notre existence continue d'être celle de deux êtres errants s'amusant à suivre, sans le secours d'aucun fil sauveur, les ruelles de l'immense labyrinthe.

Vous me dites: "Cela doit être bien monotone, voire quelque peu ennuyeux ". Mais non... Ces venelles que j'arrive à peine à distinguer les unes des autres, ont pour moi un charme infini. Il me semble, en les parcourant, que je me trouve réellement dans la vieille Espagne musulmane. Celle-ci, en effet, est bien la moreria andalouse du Moyen-âge; la moreria espagnole des Almohades et des Mérinides; la moreria héroïque, toujours disposée à mourir plutôt que de changer. Cette impression, ou mieux cette obsession, chaque pas que je fais me l'enfonce davantage dans l'esprit.
Tout ce que je vois ici vivant, me fait évoquer ce qui n'existe plus en Espagne qu'en ruines, qu'en souvenirs. Ce ne sont pas des bazars que je trouve, comme dans le reste de l'Orient; mais des alcaiceras; la mosquée la plus ancienne s'appelle des Andalous; et personne ne sourit en entendant dire que des familles très nobles conservent encore les clés de leurs maisons de Cordoue, de Grenade ou de Malaga.
Et ce n'est pas cela seulement: c'est aussi le type des hommes, si brun, si fin; ce sont les yeux des femmes, si lumineux, si veloutés; c'est l’espièglerie si gentille des enfants... Ah ! Et c'est enfin le rythme, un rythme plus accentué que celui de Séville, mais de la même espèce; un rythme à la fois triste et enjoué; un rythme continu qui nous reçoit quand nous arrivons, qui nous accompagne quand nous partons; un rythme qui nous éveille le matin, nous caresse le jour, nous berce si nous dormons; un rythme qui se retrouve partout... C'est la chanson de Fès...

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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO Fès ou les nostalgies andalouses   Dim 1 Déc - 18:12

Page 42

../...

Quand, passé l'oued de Bein El-Moudoun nous pénétrons dans les rues  d'El-Andalous, Mohammed El-Arbi me dit:
 - " Ce quartier a été peuplé par les Mauresques expulsés d'Espagne.

Mais mon brave cicérone, comme tous les guides locaux d'ailleurs, commet en parlant ainsi une grave erreur. La vérité est que dès l'an 813 de notre ère, sachant que Moulay-Idris venait de fonder une ville dans l'intérieur du Maroc, des familles cordouanes, qui désiraient échapper au massacre ordonné par le calife El Hakem-ben-Hicham décidèrent d'émigrer et de se réfugier ici sous la protection d'un prince connu de tout l'Islam pour son caractère foncièrement bon, son esprit de justice. Très nombreuses ces familles ? Quelques historiens disent 10.000 ; d'autres 8.000.

De toutes façons il est certain qu'unies aux Arabes qui, arrivant dans le même temps de Kairouan, s'établissaient sur la rive gauche de l'oued Fès, elles constituèrent le premier noyau de la capitale.

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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO Fès ou les nostalgies andalouses   Dim 1 Déc - 18:36

page 43

" Les habitants du douar Al-Andalous " - nous dit le Roudh El Kartas - " sont fort entreprenants et se consacrent généralement à l'agriculture; ceux du douar El Karaouiine sont plus cultivés, plus enclins au luxe, tant dans la toilette que dans la nourriture, et se consacrent de préférence au négoce et à l'art; les hommes d'El Karaouiine sont plus beaux que ceux d'El-Andalous; par contre, les femmes d'El-Andalous sont plus jolies que celles d'El Karaouiine ".

Ainsi, donc, dès son origine la cité sainte du Maroc a été, au fond, hispano-arabe. Mais ils ont réellement raison ceux qu, comme mon cicérone, prétendent que lorsque les Rois catholiques d'Espagne expulsèrent les infidèles des derniers royaumes islamiques d'Andalousie, les meilleurs, les plus cultivés de ces Maures vinrent ici, attirés par la renommée hospitalière, de riche, de studieuse, dont la ville jouissait. Même aux époques de plus grande splendeur du califat cordouan, nombreux étaient ceux qui, avides de savoir, accouraient dans les médersas de Fès pour y parachever leurs études, après avoir suivi tous les cours à Grenade, soit même à Cordoue. Dans la biographie d'un fameux théologien né en Espagne en 1126, un de ses disciples écrit : " ne trouvant pas à Séville l'enseignement qu'il souhaitait, il vint se fixer à Fès où il reçut les leçons du légiste Abou-el-Hocein ben Raleb , et des cheikhs Abou-el-Hasen, Al-ben-Ismaïl et Abou Yaza el-Nurben Mimoun ben-Abdala ".

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Dim 1 Déc - 18:52

page 44

Quant au Roudh El Kartas, voici ce qu'il dit à ce sujet:

"Depuis sa fondation, Fès s'est toujours montrée accueillante pour les étrangers qui sont venus s'établir dans ses murs. Grand centre où se réunissent en nombre considérable les savants, les docteurs, les poètes, les légistes, les médecins, elle garde dans ses annales le souvenir de beaucoup d'hôtes illustres."

En effet, partout, dans les rues tortueuses, sombres, on découvre les traces de glorieux Espagnols. N'est-ce pas ici qu'étudia le plus grand des philosophes andalous, l'encyclopédique Averroès ? Et l'extraordinaire Ibn Toffaïl ? En tout cas, Maïmonide, l'incomparable Maïmonide, fuyant l'intolérance des Maures de Cordoue, vint à Fès et exerça la médecine pendant un lustre. Et avec les savants venaient les saints. Bou Médina, le Sévillan fondateur d'une secte qui emplit encore l'Islam de communautés, fut celui qui apporta la féconde semence du soufisme vers le milieu du XII° siècle. Quand à Sidi Ali-Bou-Ghaleb, le thaumaturge espagnol qui professa dans diverses médersas maures, il a, dans les environs de Dar-El-Oumi, un cénotaphe devant lequel prient, jour et nuit, depuis près de mille ans, les dévots du quartier.

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Lun 2 Déc - 17:33

page 45

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Mais tout cela constitue une Andalousie morte, une Andalousie de souvenirs, d'évocations. Et celle que je cherche en mes promenades désordonnées; ce n'est pas celle là, mais l'autre; la vivante, celle qui cultive encore ses jardins; celle qui chante encore sur les terrasses à l'heure du Maghreb; celle qui étudie encore la science divine dans les Universités coraniques; celle qui rêve encore, voluptueusement, sous ses portiques sculptés, entre les fontaines murmurantes, parmi les arbres frémissants; celle qui palpite encore avec des fièvres mystérieuses dans les pupilles de ses femmes...

Et, en disant que je la cherche, je m'exprime mal, puisqu'en réalité, depuis mon arrivée, je me trouve ici dans son sein. Je suis sur que si les poètes qui formaient la cour des derniers rois mérinides s'éveillaient de leur sommeil éternel, ils croiraient n'avoir dormi que quelques heures. De leur temps déjà, en effet, les mosquées les plus vénérées, les médersas les plus fameuses, les maisons les plus illustres, avaient l'aspect que nous leur voyons aujourd'hui. Depuis l'époque la plus reculée de son histoire, Fès reste la même. Pour loger les Juifs et les Berbères que sa splendeur attirait dès le Moyen âge, les princes édifièrent, sur les collines de l'ouest, la Médina-el-Beïda, la ville blanche, comme on l'appelle même de nos jours.

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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO Fès ou les nostalgies andalouses   Lun 2 Déc - 17:44

page 46

Mais la vieille Fès, celle de Moulay-Idris, celle des premiers Espagnols de Cordoue, des premiers Arabes de Kairouan, celle-là, dans ses murs gris, s'est conservée toujours pareille, toujours tortueuse, toujours étroite, toujours souriante, toujours résignée à son sort, toujours orgueilleuse de son prestige, toujours dévote de ses marabouts, toujours satisfaite de ses artistes, toujours jalouse de ses femmes...

Et Allah sait pourtant que s'il est des constructions qui ne semblent point faites pour durer, ce sont bien celles des Maures qui fondèrent cette merveilleuse ville. Leurs murs sont de pisé; leurs pavages, en mosaïque; leurs toits, en dentelle de cèdre; leurs ornements, en plâtre éphémère. Cependant, tandis que les métropoles de pierre disparaissent, cette médina pitoyable se dresse à travers les millénaires, délabrée en apparence, mais éternellement invincible...

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Mer 4 Déc - 15:18

Note : Le livre "Histoire des souverains du Maghreb et annales de la ville de Fès" ou "ROUDH EL-KARTAS", souvent cité dans cet ouvrage et, généralement, par tous les auteurs qui ont sérieusement écrit sur le sujet Maroc, traduit par Beaumier, est entièrement disponible en format pdf à l'adresse suivante: 

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Ven 6 Déc - 18:08

page 55
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Je passe des heures et des heures devant ces ateliers minuscules à admirer les gestes précis, impeccables, des artisans qui continuent à s'adonner aux mêmes ouvrages auxquels on se livrait dans la même Kisaria au temps des Idrissites. Les échoppes sont fréquemment dévorées par les incendies, comme les générations sont périodiquement fauchées par la mort. Mais on construit sur le même emplacement d'autres échoppes pareilles, et, s'y asseyant comme s'asseyaient leurs ancêtres d'autres générations d'artisans  y poursuivent le travail d'hier et de toujours. Que ce travail est d'une étonnante perfection, d'un goût exquis, les artistes européens le savent.

 Ce qui, en céramique, semblait criard et de mauvais goût aux contemporains du Maure Vizcaïno, est, en réalité, très sobre de couleur,  très harmonieux de ligne...


Au souk des potiers. Marcel VICAIRE

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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Ven 6 Déc - 18:28

page 56

Les potiers maures ont eut la renommée, à travers les siècles, de former une corporation chez laquelle les traditions sont d'une religieuse sévérité. Leur patron, le saint Maimoun, dont le tombeau se trouve non loin de la Porte de Fetouh, fut un poète et un grammairien qui, pour gagner son pain de chaque jour, travaillait dans une poterie bien modeste. Sa douceur de caractère, son exemplaire conduite en toutes occasions le firent se distinguer par les autres ouvriers. Ils lui demandèrent de se charger de l'éducation et de l'instruction des enfants du quartier:
- " Je le ferai, répondit le saint homme, pourvu que se puisse être en dehors des heures que je dois passer à l'atelier. "
Et ainsi, des années et des années durant, il exerça à la fois son métier manuel et sa fonction intellectuelle de maître d'école.

Un jour, comme il venait d'allumer le four , il vit entrer un de ses camarades, poursuivi par quatre bandits, couteaux en mains.
- " Mets-toi là, dit le saint.
- Dans le four ? -  s'écria l'autre épouvanté - Tu veux donc que je meure rôti ?
- Non; et même enveloppe toi bien dans ta djellaba de crainte de prendre froid.
- Que ta volonté soit faite ".

Et lorsque les bandits, arrivant à leur tour, virent celui qu'ils poursuivaient se tenir fort tranquillement au milieu des braises, ils comprirent qu'il s'agissait d'un miracle et renoncèrent à leur projet criminel. Quant au miraculé,



Poteries au souk Sidi Fredj
Cliché Ouedaggaï.


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MessageSujet: E. GOMEZ-CARRILLO : Fès ou les nostalgies andalouses.   Ven 6 Déc - 18:37

page 57

... il tarda peu à prier Maimoun de le retirer du four, car il commençait à y grelotter. Aujourd'hui, les dévots du saint forment encore un noyau d'artistes potiers qui, en n'usant toujours que des méthodes primitives, n'en réussissent pas moins à produire ces belles céramiques connues dans tout la Maghreb et au dehors sous la désignation d'hispano-mauresques. .../...



Poteries fassies
Cliché Ouedaggaï.



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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Dim 15 Déc - 14:22

Pages 66/67
.../...

- " Ne t'arrête pas... ne t'arrête pas..."

Chaque fois que nous passons devant les portes de la cathédrale Karaouiine, Mohammed-el-Arbi hâte le pas pour ne pas me laisser le temps d'entrevoir seulement le vaste patio dans lequel prient les fassis de la Kisaria. Mon cicerone a beau se vanter de son esprit de tolérance religieuse, il n'en est pas moins vrai que le fait que mes yeux d'infidèle cherchent à profaner le grand sanctuaire de la ville l'offense vivement.

- " Je te fais remarquer _ lui dis-je, essayant de légitimer ainsi mes curiosités ingénues _ que cet immense sanctuaire aux dix-sept portes est une oeuvre espagnole, construite avec de l'argent espagnol".

-  " Celle des Andalous _ me répondit-il _ je ne dis point non... Mais celle-ci, qui se trouve dans le quartier des Karouiins..."

- " Eh bien ! celle-ci aussi ..."

Et c'est exact. A l'époque où les deux grands quartiers de Fès n'étaient encore que deux humbles douars, vint s'établir ici un riche Tunisien Mohammed-el-Feheri, qui avait deux filles: Fatma et Meryem. Restées orphelines, ces deux musulmanes qui étaient très dévotes et ne voulaient point se marier, décidèrent de consacrer la fortune qu'elles venaient d'hériter à l'édification des deux premières mosquées de la naissante médina. Meryem fit construire celle des Andalous; Fatma la Karaouiine. "Fatma _ dit la chronique locale _ jeûna tant que durèrent les travaux ". Quand l'oeuvre fut terminée, les fqihs chargés de la mesurer, de la décrire, constatèrent qu'elle avait trente mètres environ du nord au sud, quatre nefs, un patrio fort réduit, un mihrab tout simple, un minaret peu élevé.

Durand les premiers temps de la monarchie Idrissite, les Fassis, n'ayant pas encore l'orgueil qui devait plus-tard les caractériser, se contentèrent d'un aussi modeste sanctuaire.



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MessageSujet: E. GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Dim 15 Déc - 15:00

pages 68/69

Mais un moment arriva, où la ville, devenue déjà métropole du Maghreb, éprouva le besoin d'agrandir sa mosquée principale. C'est alors qu'Almanzor, roi d'Andalousie, à qui le wali de Fès avait prêté serment d'obéissance, décida de doter la grande cité africaine d'une mosquée somptueuse, édifiée par dessus celle qui existait déjà dans le quartier d'El Karaouiin et donna ordre à Hamed-ben-Bekri de se consacrer à cette oeuvre d'agrandissement. " Le Roi _ dit don José Antonio Conde _ lui envoya en grandes quantités des doublons d'or provenant du butin de l'expédition de Galice. On agrandit alors la mosquée, on démolit l'ancien dôme et on plaça au dessus du nouveau l'épée d'Idriss II, fondateur de l'empire. L'oeuvre fut terminée en 314 de l'Hégire".

A celà l'auteur du Roudh el Kartas ajoute:

" Au sommet du minaret on plaça une boule d'or incrustée de perles et de pierreries achetées avec le reliquat des fonds reçus d'Espagne ".

Puis, suivant les mêmes historiens, d'autres princes parèrent l'intérieur de la mosquée agrandie de minbars splendides, de fontaines magnifiques, de pavements richissimes, de coffres pleins de trésors, de candélabres merveilleux.



Vers la fin du XV° siècle, au témoignage de Léon l'Africain, dans chacune des neuf cents arches du temple, brûlait, nuit et jour, une lampe de métal précieux. Ses chaires étaient nombreuses. Ses deux kiosques du grand patio faisaient penser aux plus exquis pavillons de l'Alhambra. Les vendredis, vingt mille personnes se prosternaient dans son enceinte pour écouter les prières de l'Imam. Ses quinze grandes portes étaient réservées aux hommes; les deux petites aux femmes. Et tout cela, si nous en croyons les musulmans, est aujourd'hui tel que cela était hier...


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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Mer 18 Déc - 16:48

page 82
.../...

II

DANS LE QUARTIER JUIF

_ « Il y a à peine quinze ans – me dit Mohammed-el-Arbi – la situation des Juifs dans toutes les villes du Maroc était encore fort triste. Afin qu’on ne put les confondre avec les Mahométans, ils étaient contraints de s’habiller de noir, de porter une chéchia noire, de chausser des babouches noires. Il leur était défendu de monter à cheval. Qu’ils rencontrassent quelque Mahométan, ils devaient s’incliner devant lui et lui céder la droite. Pour entrer dans la ville arabe, ils devaient d’abord retirer leurs pantoufles. Les rues qu’une traverse de bois interdit aux animaux, leur étaient également interdites. Il y a plus, le Maure qui le voulait leur crachait au visage ou les maltraitait à son gré » .

_ «  Et aujourd’hui ? » demandai-je.

_ «  Aujourd’hui nul ne les maltraite, matériellement du moins. Mais eux, connaissant le milieu dans lequel ils vivent, continuent à respecter les interdictions d’autrefois, car ils redoutent les violences de la plèbe. Et tu les vois toujours vêtus de noir »…


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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Mer 18 Déc - 18:29

Page 83

Accroupis, dans leurs ateliers étroits, les Juifs, en effet, travaillent dans leurs habits de deuil. Je les contemple avec une immense pitié, songeant à ce qu’ils ont souffert, à ce qu’ils souffrent encore. Par quelle malédiction ont-ils été frappés, pour que la haine des peuples, à travers les millénaires, les ait ainsi poursuivis sans pitié ? Nous autres, les chrétiens, nous voyons dans leurs malheurs le châtiment que Dieu leur inflige pour avoir crucifié le plus sublime des leurs. Mais nul n'ignore que  bien avant le drame du Golgotha, les Egyptiens et les Assyriens, et les Grecs, et les Romains, menaient déjà cette croisade antisémite qui dure encore et semble ne devoir jamais finir. Les accusations portées contre eux, en dehors de tout fanatisme, et qui toujours sont les mêmes, ne justifient pourtant ni le mépris ni la haine qu’ils inspirent. Il serait plus équitable, en vérité, de les admirer comme des êtres privilégiés, lorsque l’on considère la fierté avec laquelle, se croyant les gardiens d’une flamme inextinguible, ils marchent, parmi les humiliations et les traverses, sans jamais perdre l’espoir qu’ils ont mis dans un avenir de triomphe. Car il n’est point douteux, qu’ici comme dans tout l’univers, si le peuple d’Israël non seulement ne succombe pas sous le poids de ses misères, mais encore conserve son orgueil, son énergie, son enthousiasme, c’est qu’il vit dans la certitude de son destin mystique…


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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Jeu 19 Déc - 11:36

Pages 87/88

.../...

J’avoue qu’il n’est point de race au monde qui m’intéresse et me préoccupe autant que la race hébraïque. Plus d’une fois, à Paris, à Buenos Aires, dans des milieux qui, par leur légèreté latine, semblaient peu propices aux rêveries messianiques, des juifs francisés ou américanisés, de culture cosmopolite et d’idées laïques, m’ont fait croire à la possibilité d’une assimilation, d’une absorption du peuple dispersé par la masse des grandes nations au sein desquels ils se sont établis. Mais, que je les traitasse dans l’intimité, aussitôt je me rendais compte que si la braise dévorante de leur idéal parvient parfois à se couvrir de cendres internationales, il suffit d’un souffle biblique pour les faire flamber à nouveau. Ni la haine, ni le mépris, ni les injures, ni les sarcasmes, ne les ont pu dénaturer. Que dis-je ? Il n’est point jusqu’aux dons les plus dangereux : richesse, pouvoir, prestige, qu’ils n’aient point su, hommes ou femmes, subordonner à leurs passions et adapter à leurs croyances. Elles, surtout, les femmes ! Car l’exemple d’Esther se répète de nos jours, avec des variantes que les images lumineuses de la Bible ne feraient point pâlir. Ecoutez, par exemple, cette histoire que je trouve dans un livre de Manuel Ortega :

«  En 1830, au Maroc, le sultan Moulay Abderrahman régnant, une jeune juive fameuse pour sa beauté fut égarée par une musulmane et abjura sa foi. Elle appartenait à l’une des meilleurs familles du Maghreb. Elle était apparentée aux Cohen. Le calle Fuente Nueva à Tanger l’avait vu naître. Elle s’appelait Sol Hachel. Son action à peine commise, elle le regretta et renonça à la religion de Mahomet.      



Juif marocain - carte postale, 1930 environ -


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MessageSujet: Re: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Sam 21 Déc - 21:43



Le sultan Moulay Abder Rahman sortant de son palais.
Grand format d'Eugène DELACROIX ( 3,84 m * 3,42 m),
Musée des Augustins de Toulouse.

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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Dim 22 Déc - 21:00

Page 89

Le sultan lui offrit des richesses, le pouvoir, et lui proposa même de l’épouser, de lui faire partager son trône. Elle refusa ; elle désirait seulement vivre et mourir dans la religion de ses pères ; ni le martyre, ni la mort, ne purent lui faire abjurer son crédo. Les exécuteurs de la sentence  pleuraient devant tant de foi et tant d’infortune. Cette femme admirable fut ensevelie à Fès, et depuis, chaque année, les pèlerins se pressent sur la tombe de Sol la juste, Sol la martyre, Saddi Kâ comme l’appellent les Hébreux. ».

Cette âme d’holocauste s’était déjà montrée au monde quelques siècles avant, mais d’une manière collective, lorsque les Rois Catholiques décidèrent l’expulsion de tous les Juifs qui ne se feraient pas chrétiens. Pour la plupart de ces malheureux, en effet, perdre le foyer qui les avait vu naître, et s’en aller chercher asile dans des pays où seuls les attendait l’esclavage et la misère, n’était pas moins cruel que de perdre la vie. Et cependant, sans hésiter, ils se résignèrent à affronter la plus grande douleur plutôt que de se convertir. Dans la chronique qu’il consacra à ces douloureux événements le curé de Palacios nous conte comment les caravanes d’hommes et de femmes guidées par les rabbins, s’en allaient à piedvers les frontières du Portugal et les ports d’Andalousie, jouant du tambourin et chantant des hymnes plaintifs, afin de cacher leurs peines et de puiser le courage dans leur propre malheur.


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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Mer 25 Déc - 11:33

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page 96

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... Ceux qui, à l'abri de tout préjugé religieux , se conscarent à l'étude de la sociologie maghrébine, reconnaissent que dans l'apathie des villes mauresques, les mellahs forment de véritables oasis d'activité. A Fès, surtout, cité millénaire et figée, cet esprit éveillé du peuple d'Israël surprend comme un miracle. Hors de la médina, entre les jardins de Lalla Lina et la Bab Semmarine, la grande rue de la Juiverie, avec sa place de Commerce pleine de cafés, d'hôtels, de voitures de louage, nous fait penser non pas à l'Andalousie d'Almanzor, mais à l'Andalousie moderne. Et que l'on n'attribue pas cette animation laborieuse à quelque influence européenne.





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Paul CASIMIR




MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Jeu 26 Déc - 18:21

page 97

Et que l'on n'attribue point cette animation laborieuse à quelque influence européenne. Bien avant que ne fut établi le protectorat de la France, M. Chevrillon, au sortir de la mélancolie des vieilles ruelles arabes, s'extasiait déjà sur l'allégresse de ce ghetto.

"Ici, écrit-il, la vie se manifeste pleine d'ardeur et de liberté, ainsi que dans certaines villes du sud de l'Europe... Et devant tant de hautes maisons, devant tant de fenêtres, nous nous croyons transportés dans les quartiers les plus populeux de Naples ou de Séville. Aux fenêtres des visages sans voiles nous regardent  passer. Les voix qui s'interpellent résonnent fortement; dix mille personnes vivent là, ramassées dans un espace dont on peut faire le tour en un quart d'heure. Et cependant nul n'y semble déprimé ou mécontent. Les visages féminis, bien que pâles, apparaissent vifs et curieux sous leurs toques colorées comme des crêtes de cacatoès"...


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MessageSujet: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   Mer 1 Jan - 15:20

.../...
page 109

... Ecoutez,..., cet hymne étrangement significatif qu'un juif , ivre d'orgueil, vient de consacrer au passé, au présent et à l'avenir de sa race et que je découpe dans le "Héraldo de Marruecos" du 30 Janvier 1926 :

" Race éclose de la fusion des races fortes et guerrières , le sang des martyrs et le sang des héros bat dans ses artères; des cerveaux puissants forgés dans le creuset de l'art le plus pur, le plus élevé, et de la science qui peut paraître arriérée aussitôt lorsqu'on la compare à d'autres, mais qui demeure admirable et merveilleuse dès qu'on la rattache à son époque et à son sol. Elle forme partie du peuple d'Israël, aristocratie de sa caste, de laquelle surgirent les grands esprits qui, avec l'éclat des auréoles des génies et des dieux, ou l'étincelle de sa plume illuminèrent la nuit des siècles.
Il porte, le Séfardi, dans chaque globule du sang deux molécules grosses de riche albumine: la molécule séculaire de la grandeur que les malheurs de cent nuits d'inquisition n'ont pu abattre, le courage et la fierté entremêlés; la constance et la foi : le désir de vivre libre.


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MessageSujet: Re: Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -   

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Enrique GOMEZ CARRILLO : FES ou LES NOSTALGIES ANDALOUSES, -1927 -
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