Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 Pierre LOTI : AU MAROC (1889)

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Lun 25 Fév - 9:44



Pierre LOTI
AU MAROC
1889


J’éprouve le besoin de faire ici une légère préface ; je prie qu’on me pardonne, c’est la première fois. Aussi bien voudrais-je mettre tout de suite en garde contre mon livre un très grand nombre de personnes pour lesquelles il n’a pas été écrit. Qu’on ne s’attende pas à y trouver des considérations sur la politique du Maroc, son avenir, et sur les moyens qu’il y aurait de l’entraîner dans le mouvement moderne : d’abord cela ne m’intéresse ni ne me regarde , et puis, surtout, le peu que j’en pense est directement au rebours du sens commun.



Il est bien un peu sombre cet empire de Mogreb, et l’on y coupe bien de temps en temps quelques têtes, je suis forcé de le reconnaître ; cependant, je n’y ai rencontré pour ma part que des gens hospitaliers, peut-être un peu impénétrables mais souriants et courtois-, même dans le peuple, dans les foules . Et, chaque fois que j’ai tâché de dire à mon tour des choses gracieuses , on m’a remercié par ce joli geste arabe, qui consiste à mettre une main sur le coeur et à s’incliner…



Quant à S.M. le Sultan, je lui sais gré d’être beau ; de ne vouloir ni parlement, ni presse, ni chemins de fer, ni routes ; de monter des chevaux superbes ; de m’avoir donné un long fusil garni d’argent et un sabre damasquiné d’or. J’admire son haut et tranquille dédain des agitations contemporaines ; comme lui, je pense que la foi des anciens jours, qui fait encore des martyrs et des prophètes, est bonne à garder et douce aux hommes à l’heure de la mort. A quoi bon se donner tant de peine pour tout changer, pour comprendre et embrasser tant de choses nouvelles, puisqu’il faut mourir, puisque forcément un jour il faut râler quelque part, au soleil ou à l’hombre, à une heure que seul Dieu connaît…



26 Mars 1889



Des côtes sud de l’Espagne, d’Algésiras, de Gibraltar, on aperçoit là-bas, sur l’autre rive de la mer, Tanger la blanche…et le Sultan du Maroc a pris le parti d’en faire le demi abandon aux visiteurs étrangers, d’en détourner ses regards comme d’une ville infidèle…



Le soir de ce même jour d’arrivée, au coucher du soleil, je vais faire ma première visite à notre campement de route, qui se prépare là-bas, en dehors des murs, sur une hauteur assez solitaire dominant Tanger. C’est une toute petite ville nomade, déjà montée, déjà habitée par nos Arabes d’escorte…On dirait une tribu quelconque, un douar…



C’est le Sultan qui a envoyé tout cela au ministre, matériel, bêtes et gens…Je reviens à Tanger par la place du grand marché, qui est un peu au-dessus de la ville, à l’extérieur des vieux murs crénelés et des vielles portes ogivales. Il y fait presque nuit… Et j’ai un instant un plaisir étrange à songer que je ne suis encore ici qu’au seuil, qu’à l’entrée profanée par tout le monde, de cet empire du Mogreb où je pénètrerai bientôt ; que Fès, but de notre voyage est loin, sous le dévorant soleil, au fond de ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd’hui qu’il y a mille ans…

( à suivre…)



N.D.L.R. : on consultera avec intérêt le plan-résumé du voyage de Pierre LOTI entre TANGER et Fès sur le site



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Paul CASIMIR




MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 26 Fév - 11:14



... 5 Avril,

A six heures, au grand jour, le clairon d'un de nos chasseurs d'Afrique sonne le réveil... J'ai souvenance d'avoir traversé toute l'après-midi d'immenses, d'innombrables plateaux de sable recouverts de fougères, comme sont nos landes au sud de la France... Et, après deux ou trois gués franchis, nous aperçumes dans une prairie, dans un bas-fond très frais, notre camp qui achevait de se monter...



Nous avons fait une courte étape pour cette première fois : vingt kilomètres à peine. Avant la tombée du jour nous avons aperçu devant nous notre petite ville nomade qui nous attendait , gaie et hospitalière, toute blanche au milieu des solitudes vertes ; partie de bon matin à dos de mulet, elle était déjà arrivée, déjà dépliée, déjà remontée, et les deux pavillons de France et de Maroc flottaient l'un en face de l'autre , amicalement...

Toujours pareille notre petite ville, toujours disposée de la même manière... et dès l'arrivée, cahcun de nous, sans hésiter, se rend droit dans sa maison qui, par rapport aux autres, n'a pas changé de place : il y retrouve son lit, son bagage, son tapis marocain étendu... L'apparition de la mouna est toujours l'événement le plus considérable de nos fins d'étape; c'est au crépuscule, généralement, que celà arrive, en long cortège, pour se déposer ensuite sur l'herbe devant la tente de notre ministre. Pardon pour ce mot arabe, mais il n'a pas d'équivalent en français ; la mouna, c'est la dîme, la rançon, que notre qualité d'ambassade nous donne le droit de prélever sur les tribus en passant. Sans cette mouna, commandée longtemps à l'avance et amenée quelques fois de très loin, nous risquerions de mourir de faim dans ce pays sans auberges, sans marchés, presque sans villages, presque désert. Notre mouna de ce soir est de qualité royale... Il y a de quoi nourrir dix caravanes comme la nôtre, mais refuser serait un manque absolu de dignité...

Vers huit heures, comme nous finissons de dîner nous-mêmes sous la grande tente commune qui nous sert de salle à manger, quelqu'un avertit le ministre qu'on vient de lui immoler une génisse, là, dehors, à la porte de son propre logis. Et nous sortons avec une lanterne, pour savoir ce que signifie ce sacrifice et qui l'a accompli. C'est un usage marocain d'immoler ainsi des animaux aux pieds des grands qui passent, lorsqu'on a une grâce à leur demander. La victime doit râler longuement, en répandant peu à peu son son sang sur la terre. Si le seigneur est disposé à recueillir la supplique, il accepte le sacrifice et autorise ses serviteurs à enlever cette viende abattue pour la manger ; dans le cas contraire, il continue son chemin sans détourner la tête et l'offrande dédaignée reste pour les corbeaux...



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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 26 Fév - 11:41

6 Avril,

Nous partons comme une fantasia, au galop dans le vent froid du matin, pêle-mêle, grimpant une côte...Et c'est amusant, au réveil, cette vitesse, ce brouhaha, ce cliquetis d'armes... Nous allons changer de tribu à ce qu'il parait, et entrer dans le territoire d'El-Araïch. Car voici là-bas, sur une crête de colline, une centaine de cavaliers qui nous attendent... En hâte , nos gens dressent sur cette colline notre grande tente de salle à manger...

Et comme il fait très froid ils allument un feu, un vrai bûcher de palmiers-nains, qui brulent avec une forte odeur balsamique, en répandant une fumée d'incendie. Ce village, qui est ici, se compose, comme ceux d'hier, de petites huttes en chaumes gris, cachées derrière des haies de grands aloès ou de grands cactus bleuâtres...


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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mer 27 Fév - 9:46

Dimanche 7 Avril

Ayant franchi sous un ciel toujours bas et noir, les premières montagnes d’alentour, veloutées de fougères, nous retombons dans d’infinies solitudes toutes blanches d’asphodèles en fleur… De temps à autres des cigognes passent, d’un vol lent, fouettant l’air de leurs grandes ailes mi-parties blanches et noires, ou bien des corbeaux , des aigles…

Toujours la pluie…Pluie, pluie à torrents…

Après deux heures de cette prairie d’asphodèles, nous apercevons quelque chose comme une lézarde très longue serpentant dans la plaine, quelque chose qui doit être une rivière profondément encaissée. C’est l’oued M’Cazen ( aujourd'hui connu sous le nom d'oeud Maghazen) réputé difficile, et, sur ses bords, il y a un rassemblement de mauvais augure : mules chargées par centaines, chameaux, cavaliers, piétons, tous arrêtés là évidemment parce que la rivière n’est pas guéable. Alors, qu’allons –nous faire ?

L’oued, grossi par les pluies, est agité, rapide, roule en bruissant ses eaux boueuses, qui semblent en effet très profondes. De plus il est encaissé, entre de hautes berges verticales, en terre glaise, détrempées et glissantes, absolument dangereuses. Avec nos idées d’Europe sur les voyages il nous paraîtrait qu’il y a impossibilité matérielle à faire passer là, sans pont, des gens, des bagages et des tentes. Cependant nos caïds sont d’un avis différent et on va tenter la chose, en commençant
par le fretin... D’abord nos hommes de peine, qui, en un tour de main, enlèvent leur burnous, toutes
leurs nobles draperies de laine grise, mettent à nu leur beau torse fauve, et se jettent dans l’eau tourmentée et froide, sondant la profondeur : deux mètres tout au plus; avec un peu de bonne volonté ce sera peut-être faisable.

Essayons maintenant quelques mules bien chargées… A force de coups, elles passent, nageant vers le milieu, s’affolant une minute dans le courant qui les entraîne, puis bientôt reprenant pied sur les vases de l’autre rive, avec leur chargement au complet, bien que tout trempé d’eau boueuse.



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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mer 27 Fév - 9:52

Lundi 8 Avril,

La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière Czar-El-Kébir est, comme nous le craignions, infranchissable…

Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour aller voir le gué, l’impossible gué de la rivière. Escortés de nos gardes, toujours, et précédés de l’étendard rouge, nous avançons vers la ville, qu’il va falloir traverser dans sa plus grande largeur…. Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand même puisque tel est l’usage…

En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, sous les roseaux et les folles avoines, des quantités de remparts remontant à je ne sais quelles époques imprécises. Czar-El-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d’une complication extrême.C’est de là que partaient jadis les expéditions de guerre sainte pour la conquête d’Espagne. Quelques siècles plus tard, après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la « bataille des
trois empereurs » , elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, elle dort et s’écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux…

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mer 27 Fév - 11:43

Mardi 9 Avril,

Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos tentes. Une fois de plus le réveil sonne sous un ciel noir….Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux et de mules, il nous faut retraverser Czar… Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des vergers pour aborder la rivière en un point plus commode où la barque réparée nous attend.

Oh, les jardins merveilleux ! des bois d’orangers qui embaument; et des palmiers, et des géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout cela d’un vert admirablement printanier, d’un vert tout neuf d’Avril. Et dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d’Europe se mêlent à celles d’Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc, poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds ; des
ciguës et des fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches…

La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu’hier et semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée, et nous allons passer…


La rivière LOUKKOS vue de la ville romaine de LIXUS ; au fond de la photo, l'embouchure du fleuve et la ville de LARACHE

Dès le début de notre étape de l’après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d’asphodèles, qui durent jusqu’au soir… Nous camperons ce soir chez les Sefians, près de chez leur chef le caïd Ben-Aouda… La mouna du caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves bédouins, tout de blanc vétus : vingt moutons, d’innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal. Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir… nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de robes blanches,
portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie…et qui ressemblent à des pignons
de tourelles ; cinquante plats de couscous, disposée en pyramides, et tout prêts, tout
cuits, tout chauds….



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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Jeu 28 Fév - 10:19

Mercredi 10 Avril

…La trompette de réveil, gaie et claire ! Le lever toujours rapide. Le déjeuner au pain noir, au beurre…

Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire des Sefiann. Nous entrons chez les Beni Malek, dont le caïd nous attend sur l’autre rive avec deux cent cavaliers…C’est le caïd Abassi, l’un des favoris du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont la fille, parait-il, épousa à Fès, le grand vizir, en noces splendides…

Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies épineuses en cactus bleuâtres. … Sa maison est la seule qui soit bâtie en maçonnerie… Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l’étape jusqu’au Sebou – un des plus grand fleuve du Maroc et même de l’Afrique occidentale – que nous traverserons ce soir.


Le passage de l'oued Sebou - cliché L'ILLUSTRATION, Février 1905 -

En avant de nous, sur la plaine, un groupe d’hommes qui semblent des suppliants antiques, trainent un petit boeuf par les cornes. Au moment où le ministre passe, brille l’éclair d’un sabre dégainé; en deux coups habiles c’est fait : les deux jarrets du boeuf sont coupés, et il s’affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux pleins d’angoisse… Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une tête ! Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur requête écrite ; c’est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne sais combien d’années, où entrent des rivalités de famille, des assassinats mystérieux, d’indébrouillables choses. Ce sera pour grossir le monceau des affaires compliquées qu’il faudra régler, à Fès, avec le grand vizir..

On n’aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C’est un fleuve large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit très profond… Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le Maroc d’en deçà et le Maroc d’audelà. Sitôt qu’on l’a franchi, on a l’impression de s’être séparé davantage du monde
contemporain…

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Jeu 28 Fév - 10:30

Jeudi 11 Avril,

…Levé le camp à 6 heures, En selle à sept heures… Après deux heures de route nous rencontrons les cavaliers des Béni-Hassem qui nous attendent. Des brigands en effet: à leur aspect, il n’y a pas à s’y méprendre. Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux…. Leur
chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son terroiroire, cela ne fait pas l’ombre d’un doute… Nous changeons de tribu vers quatre heures, n’ayant eu à traverser qu’une petite pointe du territoire des Béni-Hassem.

Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes…Vers six heures nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Méquinez près du vénérable tombeau de Sidi Gueddar, qui fut un grand saint marocain…

Aux premiers rayons de la lune… on double les veilles autour du camp, toutes les armes chargées avec consigne de ne laisser approcher personne… Le caïd responsable parait nerveux, inquiet, et ne se couche pas.
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Jeu 28 Fév - 10:31

Vendredi 12 Avril,

… Laissant sur la droite le pays dangereux des Zemmours, nous nous engageons dans ces montagnes qu’il nous faudra francheir avant la fin de la journée…

Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de leur territoire et le chef de la région où nous sommes n’est pas venu à notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, nous voici sans escorte, seuls…. Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au devant de nous avec sa troupe. Il s’excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands Zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leur chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr dans sa maison, d’où ils seront conduits à Fez pour y être mis au supplice du sel, comme la loi le commande… Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, avec des glissades et des chutes… je me fais conter en détail ce supplice du sel , qui est de tradition fort ancienne.
Voici, c’est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l’intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu’à l’os. En étendant la paume, il fait bailler le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien
serré, en peau de boeuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès les premiers moments en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n’en sortiront jamais, que personne au monde n’aura pitié de lui, … Mais le plus effroyable, à ce qu’il parait, ne survient que quelques jours plus tard – quand les ongles, poussant au travers de la main- entrent toujours plus en avant dans cette chair fendue… Alors, la fin est proche ; les uns meurent du tétanos, les autres arrivent à se briser la tête contre les murs…

Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D’abord, je leur ferai remarquer qu’ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein Moyen-Âge, et Dieu sait si notre Moyen-Âge européen avait l’imagination inventive en fait de supplices… Et, comme ils (les Marocains) dédaignent absolument la mort notre guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui n’arrêterait personne…

Campés à mi-montagne, séparés par une haie d’aloès d’une effroyable descente à pic dans la plaine d’en dessous, nous voyons à nos pieds l’interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces nouveaux champs d’orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans les lointaines montagnes d’en face… C’est que Fez n’est pas seulement la capitale religieuse du couchant, la ville de l’Islam la plus sainte après La Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points de l’Afrique; c’est aussi le centre du commerce de l’Ouest, qui communique par les ports du nord avec l’Europe, et par le Tafilalet et le désert avec le Soudan noir jusqu’à Tombouctou et à la Sénégambie.
Et toute cette activité n’a rien à voir avec la nôtre, s’exerce comme il y a mille ans par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues…



Après E. Delacroix, mais avant P. Loti, une ambassade italienne comprenait un artiste peintre : Cesaré BASEO qui a réalisé de nombreux croquis qui donnent un aperçu saisissant de ces expéditions
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Jeu 28 Fév - 18:22

Pierre LOTI

AU MAROC


Carte de l'itinéraire que parcouraient à l'époque les ambassades, soit qu'elles se rendent à Meknès, soit qu'elles se rendent à Fès, pour y rencontrer le Sultan.
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Ven 1 Mar - 9:42

Samedi 13 Avril,


Il y a eu déluge toute la nuit , et le vent nous a à moitié arraché nos tentes… et nous nous remettons en route sous un ciel uniformément voilé d’un crêpe gris. Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite même, se balaye, s’épure ; un premier rayon de soleil nous réchauffe ; puis la vraie lumière d’Afrique revient, splendide, incomparable…

De temps en temps nous franchissons un ruisseau d’eau vive, au bord duquel croît quelque palmier isolé…. Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l’oued M’Kez, sur lequel, invraisemblable chose, est jeté un pont ! Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon : deux triangles entrelacés et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l’architecte de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu de l’Islam…

Oh la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage d’arriver demain ! Quel dommage que cela finisse...
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Ven 1 Mar - 9:58

Dimanche 14 Avril,

Dans ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures fraiches du matin passées au bord de l’oued M’kez, dans ce site délicieux, sur ces tapis d’anémones rouges…

Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes qui, tout de suite, changent d’aspect, deviennent très africaines cette fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes d’ocre, des bruns dorés, des bruns rouges… Après la halte de midi , nous traversons une vallée cultivée: des champs d’orge d’un vert émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots rouges… Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s’ouvre une fois de plus devant nous: … la plaine de Fez !... Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor de théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît…

Puis, le même pan de montagne, s’écartant toujours, commence à nous découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c’est une surprise pour nous de voir Fez d’une teinte si sombre au milieu d’une plaine si verte , quand nous nous l’étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l’air étonnamment triste il est vrai ; mais, vue de si loin, entourée de ses fraiches cultures, on a peine à croire que c’est là l’impénétrable ville sainte, et notre attente en est presque déçue…On a conscience qu’un sommeil étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n’a à ses abords ni chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que des sentiers d’herbes où passent lentement de silencieuses caravanes…

Nous campons pour la dernière fois dans un lieu appelé Ansala-Farafdji, à une demi-heure des grands murs crénelés. Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l’ordre de se porter en masse à notre rencontre.



Arrivée aux abords de la ville de Fès d'une ambassade italienne - croquis C.B.-
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Dim 3 Mar - 16:08

Lundi 15 Avril,

Ce dernier lever au camp est plus agité que de coutume. L’entrée pompeuse de tout à l’heure nécessite de grands préparatifs : retirer de nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire astiquer par nos chasseurs d’Afrique nos armes, les harnais de nos chevaux…

Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard…

Pour atteindre les portes de Fez nous avons trois quart d’heure de marche lente, au pas, ou au petit trot de parade…Et tout au bout de l’horizon , en avant de nous la vieille ville étrange qui est le but de notre voyage découpe sa silhouette dentelée… Un large réseau de petits sentiers parallèles , tracés dans l’herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le sol est d’ailleurs si uni , qu’on peut marcher partout, en bon ordre même si on veut. Pour l'ambassade à laquelle s'était joint Eugène Delacroix, DELORT avait réalisé ce croquis de la tête du cortège.

Nous commençons à entrer dans la foule: vêtements de laine grise, toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre…. Voici maintenant la tête d’une double ligne de cavaliers, rangés jusqu’à perte de vue, jusqu’aux portes de la ville sans doute, pour nous faire la haie d’honneur. Cavaliers superbes, en habit de fête , les costumes toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux : sur des selles vertes, des cafetans roses ; sur des selles jaunes, des cafetans violets; sur des selles orange des cafetans bleus…. Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie entièrement rouge, d’un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la foule… C’est l’infanterie du sultan ( qu’un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipé dernièrement,
hélas, à la mode des cipayes de l’Inde !). Pauvres hères, ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules sous ce costume nouveau… Après ces beaux cavaliers ils paraissent bien piètres… Mais ils font bien dans leur ensemble; leur longues lignes rouges, bordant les foules grises, ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus…

Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées, flottant par-dessus la tête des soldats: bannières de régiments, de corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblèmes bizarres; plusieurs sont marquées des deux triangles enlacées qui forment le sceau de Salomon… Cependant nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous, les gigantesques
remparts se dressent, ayant l’air de piquer leurs créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel.

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Dim 3 Mar - 16:44

Mardi 16 Avril,

(note : Pierre Loti a été autorisé par le Ministre à quitter la délégation ftrançaise et loger chez l’habitant pour mettre à profit les jours de « quarantaine » et visiter la ville de Fès)

… La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre. Constamment ces mêmes bruits : le vent, la pluie, les lointaines prières…. La matinée se passe à des essais de costumes habillés. Un certain Edriss, musulman d’Algérie émigré au Maroc que le Docteur L*** m’a procuré comme guide, m’apporte à choisir des caftans… Puis des ceintures, des turbans…Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir d’un peu près les gens et les choses.

Trois heures de l’après-midi.

On frappe à la porte, je sais qui c’est, et je descends ouvrir, dans des vêtements d’Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie… Je trouve en bas trois mules arrêtées… L’une des trois mules est tenue en main par un palefrenier, et, bien que ce soit un jour de purification et de retraite, je m’y installe sur une selle à fauteuil rouge. Les deux autres sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l’un est Idriss, et l’autre, en tout semblable aujourd’hui à un vrai bédouin, est le capitaine H. de V***, l’un des membres de l’ambassade, qui ne se purifie pas aujourd’hui, lui non plus… Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures…

Enfin nous sommes au but de notre course; une grande rue de mauvais aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est à Fez, et entourée de porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c’est le marché aux esclaves, que les chrétiens ne doivent pas voir. Il est vide aujourd’hui, ce marché; nous avions été mal enseignés; sans doute il n’y a pas eu d’arrivages du Soudan, car on ne vendra personne, nous dit-on, d’ici deux ou trois jours… A la suite d’Edriss, nous continuons notre route, toujours sans parler… Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté blanche; elle sort d’une grande porte ogivale, devant laquelle notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous regarder. Nous l’interrogeons d’un signe imperceptible: « C’est cela, n’est ce pas ?».
De la même manière, d’un clignement d’yeux, il répond: « Oui ».
Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.

Cela, c’est Karaouine, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et d’où partent tous les ans ces docteurs farouches


Vue d'ensemble des bâtiments de la Karaouine

qui se répandent dans le Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Egypte, et jusqu’au fond du Sahara et du noir Soudan…Elle peut contenir vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville… Par la grande porte ogivale, nous apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d’arcades, d’une forme exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l’art merveilleux des Arabes….


Dessin de G. TOURNON

Nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien vingt portes, et nous l’apercevons encore sous d’autres aspects. On la contourne dans l’obscurité, par une sorte d’étroit chemin de ronde… Extérieurement on n’en voit rien, que de hautes
murailles noires, dégradées, croulantes, contre lesquelles s’appuient les maisons centenaires d’alentour… Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche chaque fois que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses… Sans doute, nous reverrons souvent Karaouine pendant notre séjour à Fez, mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus profonde qu’après ce premier coup d’oeil un jour où c’était défendu…



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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 9:29

Mercredi 17 Avril,

Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d’un jour de quarantaine). Quand il est temps de se mettre en selle, nous traversons le jardin d’orangers, sur lequel tombe toujours la même pluie d’hiver inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse qui donne sur la rue… Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs…


On nous prie de mettre pied à terre; car nul n’a le droit de rester à cheval devant devant le chef des croyants, et on emmène nos bêtes… Par cette porte, entourée d’arabesques bleues et roses, sur laquelle notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de mousseline, comme des enfants de choeur. Ils
marchent lourdement, tassés comme des moutons. Puis six magnifiques chevaux blancs, tout scellés et harnachés de soie, que l’on tient en main et qui se cabrent... Puis un carrosse doré, d’un style Louis XV , imprévu dans cette mise en scène et mièvre et ridicule au milieu de toute cette rudesse grandiose ( d’ailleurs l’unique voiture existant à Fez, offerte au sultan par la reine Victoria).


Encore quelques minutes d’attente et de silence. Et, tout à coup, un frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats… Les cinquante petits esclaves noirs se mettent à courir, à courir pris d’un affolement subit, se déploient en éventail comme un vol d’oiseaux, comme une grappe d’abeilles qui essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l’ogive, que nous regardons toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de mousseline… Et tandis que l’étrange cavalier s’avance vers nous, presque
informe , mais imposant quand même, sous l’amas de ses voiles neigeux, la musique, comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus stridentes…

Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine fine comme un nuage, est d’une blancheur immaculée. Son cheval aussi est tout blanc; ses grands étriers sont d’or; sa selle et son harnais sont d’un vert d’eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or vert….
Cet homme qu’on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier représentant fidèle… d’une civilisation en train de mourir. Il est la personnification même du vieil Islam; car on sait que les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète. A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la terre ? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d’un calife de Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu’est-ce que nous lui voulons et pourquoi l’avons –nous fait sortir de son impénétrable palais ?...

Il est prêtre et guerrier… Il cherche à copier Mahomet le plus possible; on lit d’ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son beau visage, et dans son attitude majestueusement droite. Il est quelqu’un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre ni juger; mais il est assurément quelqu’un de grand, qui impose…
Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d’or, ses lettres de créance… Puis s’échangent les brefs discours d’usage…

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 9:44

Jeudi 18 Avril,

Chaque matin je vais déjeuner chez le ministre avec les autres officiers de l’ambassade. Mais il m’y serait impossible d’y dîner le soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.
Mais j’ai pour voisin, presque porte à porte, le Docteur L***, celui qui a bien voulu me prêter la maison que j’habite, et nous dînons ensemble chaque soir… Si je raconte ces petites choses, c’est qu’elles donnent la mesure des difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu’il s’y trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.

Ce matin, comme hier après-midi, des visites officielles à divers grands personnages. Chez des vizirs, chez des ministres où nous nous rendons à cheval par les petites rues tortueuses et obscures, on nous reçoit dans des cours à ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez; cours toutes pavées de mosaïques, toutes ornées, d’arabesques, et entourées d’arcades à festons compliqués. Les grands dîners ne commenceront que la semaine prochaine; ce ne sont encore que des collations, mais des collations pantagruéliques, toujours comme étaient chez nous celles du Moyen-Age… Sur des tables…remplies de fruits, de noix pelées, d’amandes, de « sabots » de gazelle, de dattes, de bonbons…

Jamais de café ni de cigarettes, car le sultan en a défendu l’usage, et dans son édit contre le tabac, il a été même jusqu’à comparer la dépravation de goût des fumeurs à celle d’un homme qui mangerait de la viande de « cheval mort »…

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 9:47

Vendredi 19 Avril (vendredi saint),

C’est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore instable se voile d’ordinaire de nuages gris; tellement qu’on dit « un temps de vendredi saint » pour exprimer un ciel couvert que le vent tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même point ce deuil des chrétiens, et elle baigne voluptueusement ce soir dans l’air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête.

De plus, dans les pays d’Islam, le vendredi est pour le peuple, comme chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette…
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 9:55

Samedi 20 Avril.

Le temps splendide, la fête de lumière continuent. Le ciel est d’un bleu indigo pur et la chaleur augmente…

Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes tous deux, nous venions d’entrer au marché aux esclaves. Il n’y avait personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on ferait des affaires bientôt - c’est généralement à la tombée de la nuit, après l’heure de la prière au Moghreb, que viennent ici les esclaves, les vendeurs, les acheteurs - , on nous répondit:
- " Nous ne savons pas, mais il y a toujours cette négresse , dans ce coin qui est à vendre »

… Oh ! La pitié qu’elle nous fit, cette pauvre petite créature, qui s’était levée docilement pour se laisser examiner et qui attendait là son sort…. A côté d’elle… se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son costume simple. C’était sa maîtresse qui l’avait amenée là au marché pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cent francs. Et la vieille dame, avec des larmes et une expression d’yeux aussi triste que celle de son esclave, nous expliqua qu’elle avait acheté cette enfant toute petite, qu’elle l’avait élevée mais qu’à présent, étant devenue veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de s’en défaire….



Dernière édition par Paul Casimir le Mar 5 Mar - 18:10, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 11:21

Dimanche 21 Avril,

Jour de Pâques - Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud; les suaves senteurs des orangers et les odeurs des bêtes mortes imprègnent l’air plus lourdement….

Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vêtements arabes, l’un et l’autre; nous nous mêlons de plus en plus à ces foules, où personne ne prend plus garde à nous, tant nous sommes devenus corrects et naturels… Le soir, au marché des esclaves, à l’heure sainte et déjà crépusculaire du Moghreb, on amène toute une bande de petites négresses, fraîchement capturées au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommées, leurs gris-gris et leurs colliers de là-bas. Des vieillards en vêtement de riches, d’une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur étirent les bras, leur
ouvrent la bouche pour vérifier les dents. Finalement elles ne trouvent pas preneur et le marchand les ramène en troupeau mélancolique, tête baissée. En passant, elles me frôlent et, rien qu’avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le Sénégal, tout un monde de souvenirs morts…


Un tholba de la mosquée de Karaouine, un très gentil tholba qui s’intéresse avec une curiosité condescendante aux choses d’Europe, est quelquefois mon compagnon de flânerie sur les terrasses… Il est réellement très moderne, ce tholba, très étudiant même, dans sa façon de
comprendre la jeunesse, dans sa préoccupation constante des femmes et du plaisir. Evidemment il est quelqu’un d’exceptionnel parmi les tholbas. Et, par lui, je serai bientôt au courant de toute la vie galante de ce pays. Jamais je ne me serai imaginé que Fez était la ville d’Afrique où l’on mène le plus
facilement cette vie là. C’est que, en plus de tant de saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toutes sortes; une certaine fièvre de l’or, bien que très différente de la nôtre, sévit dans ces murs; des gens enrichis trop vite – au retour, par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan – se hâtent de jouir de la vie et d’épouser plusieurs jeunes filles; ruinés l’année suivante, ils divorcent et s’en vont, abandonnant ces femmes à leurs ressources personnelles. Fez est donc rempli d’épouses divorcées qui vivent comme elles peuvent. Les unes habitent isolément, avec
la tolérance des caïds de quartiers, et deviennent d’équivoques élégantes à haute tiare dorée. D’autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque vieille matrone ; mais les maisons de ces dernières sont des antres dangereux, situés toujours au dessus de l’oued Fez ( la rivière presque tout le temps souterraine qui alimente les jets d’eau et les ruisseaux ). Et cette rivière, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule si souvent des cadavres, qu’on a été obligé de la barrer par un grillage de fer avant son arrivée dans les jardins.

Il parait que la manière irrésistible – et d’ailleurs traditionnelle, presque obligatoire – de se faire bien voir d’une belle divorcée est de lui porter un pain de sucre.. . Donc, à la tombée du jour, lorsqu’on voit passer le long des murailles un monsieur mystérieux, dissimulant un pain de sucre sous son burnous, on est très fondé à mettre en doute la pureté de ses intentions…
A première vue, qui croirait qu’une telle ville peut renfermer de si pitoyables et drolatiques petites choses ?...

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 18:20

Lundi 22 Avril,

Nous sommes invités à déjeuner chez le vizir de la guerre, Si Mohammed Ben El-Arbi…

Mardi 23 Avril,

Le bruit court que le sultan des tholbas est en fuite depuis cette nuit. Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville improvisée, en toile blanche… Dans l’Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la splendeur arabe , c’est un usage séculaire que, chaque année, aux vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se choisissent un roi ( lequel
achète son élection aux enchères, avec force pièces d’or ); s’en vont camper avec lui dans les champs au bord de la rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque soir se griser de musique, de chant, de couscous et de tasses de thé. Et c’est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces amusements là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp des tholbas et apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des étudiants qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, d’égal à égal, l’appelant « mon frère »…


Après… (Le sultan des tholbas), clandestinement disparaît… A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez…Le sultan leur envoie là un pain par jour à chacun et c’est presque tout leur ordinaire; d’autres aussi reçoivent l’hospitalité chez des particuliers… Comme je l’ai dit, ils sont quelquefois venus de très loin, ces tholbas de Karaouine; ils sont accourus des quatre vents de
l’Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme, parait-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix… Parmi les sciences enseignées à Karaouine figurent l’astrologie, l’alchimie, la divination (1). On y étudie les « nombres talismaniques », l’influence des étoiles et des anges et d’autres ténébreuses choses qui sont momentanément disparues du reste de la terre…

(1) Il y a sur l’Université de Fez et sur la Karaouine un livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à Oran un professeur d’arabe nommé Delphin. En collationnant avec un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des marabouts de Tlemcen, d’Alger ou de Constantine, anciens élèves de Karaouine, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de cette université – qui doit être peu différente de ce qu’étaient autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J’ai pu vérifier l’exactitude de son livre et constater l’étonnement profond d’un tholba auquel on
disait, sur la foi de cet auteur :
... « … A tel moment du jour, dans telle salle de Karaouine, vous étudiez telle science par tel professeur… »…

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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   Mar 5 Mar - 18:46

Mercredi 24 Avril,

…Dix heures, le moment de s’habiller pour aller déjeuner chez le ministre, à l’ambassade. Et c’est un de mes amusements que d’y aller en costume arabe; là, dans les allées du jardin d’orangers ou dans la cour aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses caftans, sur les pavés de faïence et se prendre pour un personnage d’Alhambra…

Jeudi 25 Avril,

Je n’ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus ordinaires les choses qui m’entourent.
Quand je veux sortir, il me parait tout naturel de descendre mon escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d’avance, qui m’attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou mes babouches dans la boue du dehors, et de m’en aller à l’aventure, par les étroites petites rues sombres.

Oh ! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, dans cette demi obscurité confuse !... C’est par quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées. Il y a
la rue des marchands de vêtements où les échoppes miroitent de soies roses, bleus, orange ou capucine, de broderies d’argent et d’or, et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantôme. Il y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de harnachements multicolores, pour les chevaux, les mulets et les ânes; toutes sortes d’objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et étranges, poires à poudre pailletées d’argent et de cuivre, bretelles brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour les caravanes, et amulettes pour traverser le désert……


La médina de Fès : tableau du salon de l'hôtel des Mérinides.

Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d’argent s’élargit à l’excès pour embrasser l’épaule. ( Les Marocains ne songent nullement à modifier ce système adopté par leurs ancètres; la forme des fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit réver en voyant encore fabriquer de telles quantités de ces armes du vieux temps)…

Comme cette vie est loin d’être la nôtre ! L’activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobililé et son sommeil. A l’agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs marchandages, le même rêve religieux ; cinq fois par jour, ils font leur prière et songent avant tout à l’éternité et à la mort…

Note : Nous avons suivi Pierre Loti, pas à pas, jour après jour. Arrivé à ce moment de son voyage, et de sa narration, du vendredi 26 Avril qu'il passe à visiter la médina de Fès et à faire quelques achats, au lundi 5 mai date de son retour vers la métropole, Pierre Loti ne dira plus rien de novateur par rapport à ce qu'il a déjà écrit... En forme de conclusion, le poète qu'il est aussi, dit sa foi...

..."... Cependant nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui vient de se refermer derrière nous. Pour nous mêmes il est trop tard, assurément, nous ne nous acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui y sont nés nous paraît moins misérable que la notre et moins faussée. Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes, qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses deux mains confiantes, me parait avoir la part beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne, chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit en blasphémant.

O Maghreb sombre, reste , bien longtemps encore muré, impénétrable aux choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe, et immobilise toi dans les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur prière..."...



FIN
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MessageSujet: Au Maroc de Pierre LOTI   Mer 19 Fév - 14:26

Au Maroc

de Pierre LOTI

Ce livre a été réédité chez CHRISTIAN PIROT, en 2005, 365 pages.



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MessageSujet: Re: Pierre LOTI : AU MAROC (1889)   

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