Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain

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Pierre AUBREE
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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Lun 10 Déc - 16:50

page 78



... la jellaba et s'invectivent visage contre visage. Ils parlent d'une voix incroyablement aiguë. Les yeux noirs roulent dans les orbites et crachent la haine, la hargne. Autour de leurs jambes plantées comme des pieux, la séguia coule avec un glouglou paisible. Et brusquement l'un d'eux s'en va. L'autre reprend son travail; avec une houe grossière il pioche une saignée dans la berge du cours d'eau. Il s'est établi comme un pont, une jambe sur chaque bord, et l'arc qu'il décrit, penché, découpe sa silhouette noire sur le miroir tremblant de l'eau. Je passe à côté de lui. Sa respiration est un souffle animal et il dégage une odeur de vieux bois humide et chaud.
Très tôt le soleil plonge derrière la chaîne, vers les pics du Tizzert et du Temtedaden et les ombres où disparaissaient les vallées se font aussitôt plus douces, plus transparentes. Le Tabgourt, au loin l'Ikkis, flambent encore sur le ciel, mais rapidement la marée d'ombre s'élève sur leurs pentes et les submerge. Une très légère brise souffle au creux de la vallée, met un chant monotone et frais dans le silence. Puis les appels des pâtres se font écho d'un rocher à l'autre. Là-haut les troupeaux regagnent leurs azibs.
De retour à Tassa, j'aperçois une gamine qui me suit à distance, elle semble cacher quelque chose dans les plis de sa robe bleue. Je n'y prête pas autrement attention, mais arrivé sur la terrasse où m'attend Miloud, elle y apparaît peu après et engage un conciliabule à voix basse avec le garçon. Je vais les renvoyer, quand précipitamment la fillette s'approche de moi, me laisse dans les mains un bouquet de fleurs des champs et s'enfuit à toutes jambes. Je n'ai pas le temps de la remercier, de lui dire un mot; à peine ai-je entrevu son sourire et ses grands yeux noirs craintifs élevés vers les miens. J'entends le claquement de ses pieds nus sur les dalles de l'escalier.
Le repas du soir nous réunit, mon ami et moi, chez Si Ahmed ou Moulid. Repas traditionnel, le mchoui, deux tajins de poulet, le ksiksou (1).
Une nuit splendide ! Nous sommes accoudés sur la haute terrasse, à la porte de ma chambre. La lune n'est pas encore apparue derrière les crêtes à l'est, mais le ciel est éclairé déjà de sa lumière froide et les contours des choses commencent à flotter sur l'ombre. Un silence, vaste, profond, infiniment paisible, au fond duquel s'écoule le frais murmure de l'oued. Le jappement d'un chien au loin, le cri d'un crapaud.
« Cette fraction qu'on appelle aussi Iseksaouan n'Oufella comprend ...

(1) Couscouss.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Lun 10 Déc - 16:51

page 79



... près de huit cents feux. Elle s'étend sur la haute vallée du Seksaoua et a des fenêtres sur le haut Nfis et le Talekjount, qui coule, de l'autre côté de la chaîne, vers le Sous. Les Seksaoua sont d'origine Indghertit mais ils suivent aujourd'hui les destinées du Leff Imsifer... » J'écoute la voix de mon ami, sa voix un peu basse, sonore et régulière, me retracer l'histoire humaine de ce coin de montagne, telle qu'il a su la reconstituer. « Au point de développement où nous l'avons trouvée, me dit-il, elle marque le passage entre l'état de morcellement anarchique et la domination absolue au profit d'une famille, d'un chef, plus ou moins reconnu par le makhzen ou qui se sera imposé à lui. L'histoire berbère a de tout temps oscillé entre ces deux états, avec un rythme accéléré par l'imperfection même de chacun d'eux. Le clan, la petite taqbilt isolée, c'était la faiblesse devant l'envahisseur possible, la guerre incessante de vallée à vallée, l'insécurité, la misère. L'autorité brutale d'un chef sur une confédération de tribus, c'était au début, la sécurité, la paix, mais bientôt les levées d'hommes pour les harkas lointaines, les impôts écrasants, les corvées et pour finir toujours la misère. Il faut deux, ou trois générations pour faire un Glaoui, un Gontafi, et des circonstances favorables. Le père de Si Ahmed, el Hadj Moulid, n'était qu'un petit mokaddem, el Aam de Tassa, mais il était populaire, il fut énergique, courageux et brutal et s'imposa aux trois taqbilts. Son fils a étendu son pouvoir, mais il s'est heurté aux puissances plus anciennes, et reconnues par nous déjà, du Mtougui et du Gontafi. Peut-être est-il arrivé trop tard, peut-être aussi sans nous eût-il été écrasé par ses puissants rivaux. Nous avons maintenu les uns et les autres, soutenant le principe d'une autorité qui est, forcément, à la base de toute réorganisation du pays. On nous en a été reconnaissant dans la mesure où les ambitions avaient été satisfaites, et peut-on croire qu'elles l'eussent jamais été complètement ? C'est tout de même une curieuse figure que Si Ahmed ou Moulid, si c'est un caractère difficile ! Il nous est, au fond, nettement opposé, mais il est sympathique par plus d'un côté. Sa générosité est proverbiale et les gens qui viennent lui offrir leurs vœux, au moment de l'Aïd Sghir, le savent bien. Ahmed ou Moulid, avant la fête, envoie ses moghraznis dans ses pâturages de montagne avec l'ordre de lui ramener la moitié de ses moutons et de ses chèvres et le jour de l'Aïd, assis à sa porte il fait cadeau d'une bête à tout homme qui se présente, quelle que soit sa tribu. Je crois aussi qu'il rachète et libère beaucoup d'esclaves. C'est un homme cultivé, mais il est très superstitieux. »
Je serre les plis de mon burnous car un frisson m'a saisi; attentif ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Lun 10 Déc - 16:53

page 80



- Le danseur.


... de nouveau, j'écoute se dérouler l'histoire monotone des vieilles taqbilts de la montagne. Autant de petites vallées, autant de cantons jaloux de leur indépendance et belliqueux. Mais leurs noms aux sonorités assourdies font une étrange musique à mes oreilles. Mon imagination confond les images récentes avec l'évocation du passé. Aït Ouassif, Ida ou Gerioun, Aït Shaq, Ida ou Izimmer, Idma, sur le décor nocturne, fragile et vide comme un rêve, leurs ombres se pressent, dévalent les pentes, se heurtent dans de sanglants barouds. Je vois ces visages, que j'ai croisés si souvent, rendus terreux par la haine, les yeux exorbités, les mains tremblant de l'impatience de verser le sang. Cependant le conte est sans fantaisie, l'histoire, sans vaine affabulation ; sur ce ciel beau comme un poème, mes marionnettes ne jouaient que les tragédies de la cupidité.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Lun 10 Déc - 20:18

page 81



- Tenture du Sous.
- Fillette berbère à Tassa.

V

LE SOUS ET LA CÔTE BERBÈRE

MATINÉE de décembre à Agadir. Un épais brouillard recouvre la corniche de Founti. Quelques façades blanches de maisons s'alignent et s'étagent, sans relief, à peine distinctes et se perdent dans cette ouate qui roule en gros paquets poussés par la brise du large. Au pied de la falaise, par contre, on voit très bien la mer couleur de plomb déferler mollement sur les petits récifs alignés de biais. Un trou dans le brouillard au bord duquel se penche la silhouette confuse d'un palmier; dans le fond du trou, éclatants de lumière, la coupole et le marabout de Sidi bou Knadel sont accroupis sur la pente qui dévale de la kasbah encore invisible. Il est huit heures, des pêcheurs indigènes, en petite veste et séroual court, jambes nues, arrivent, ployés sous le fardeau des grands filets bruns qu'ils viennent mettre à sécher sur la murette. D'autres passent avec des charges de poissons bleu et argent et vont grossir un groupe qui s'agite, ombres pâles à travers la brume, près d'un camion qui pétarade. L'odeur généreuse et enivrante du sel, monte, s'étale, brise, avec le bruit du ressac, sur le pas des portes, sur l'appui des petites fenêtres bleues. Tout à coup voici que dégringole de là-haut, d'au-dessus ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:43

page 82



... du rideau de brume, des beuglements déchirants de chameau, couvrant un tintamarre de pièces de bois entrechoquées. Des cris, des appels d'indigènes et les claquements des coups de trique sur les grandes carcasses efflanquées; cela s'achève dans des borborygmes sonores, gras, écœurants et la caravane surgit comme une procession de fantômes dont les silhouettes inquiétantes, peu à peu prennent corps. Elle descend des magasins militaires et prend la route du sud. Transport lent mais économique pour quelque poste à ravitailler où des gens qui sont depuis des mois sous la tente vont enfin pouvoir bâtir leurs maisons.
Un coup de vent a soulevé le voile et l'emporte. Il tourbillonne encore un instant dans l'ombre de la haute colline, l'Ighir, s'accroche aux angles des murailles lépreuses qui la couronnent, puis au minaret, et se déchire enfin aux pylônes jumelés de la T. S. F. A la grisaille imprécise, nacrée et froide de tout à l'heure succède, avec la brusquerie d'une coupure cinématographique, les jeux de lumière, de couleurs, d'ombre, de soleil. Founti se déroule, coupant de biais la base de la colline. C'est à la fois une ville indigène et le lieu des premiers comptoirs européens, il est prolongé aujourd'hui vers le sud par des bâtiments administratifs et quelques magasins. Mais le vieux Founti est dominé par Sidi bou Knadel qui lui impose une symétrie. Au tournant de la corniche, une sentinelle sénégalaise veille, avec une parfaite attitude militaire, sur l'Etat-major du Territoire tandis qu'un chaouch arabe accroupi dans son burnous bleu somnole à côté. Au-dessous de la corniche il y a le port, plutôt une courte jetée, qui s'avance vers la rade foraine où se balance un petit cargo de la Compagnie Paquet. Plus bas sont deux grandes baraques en bois vitrées, les deux restaurants d'Agadir. Des bâtiments militaires escaladent le long d'un lacis de chemins poussiéreux le bas des pentes de l'Ighir et dominent Founti. Là-haut, sur l'éperon rocheux, pelé, de la colline haute de deux cents mètres, la kasbah dort au soleil, image typique de la forteresse coloniale, avec ses remparts crénelés, le pavillon tricolore, qui flotte ici sur l'hôpital et les pylônes de son poste de radio. C'est là tout Agadir. Quant au cadre qui enveloppe la ville : au nord, les hauteurs gris-vert qui limitent le pays Ida ou Tanan, surplombent l'Océan, ne laissant à leur pied qu'une étroite terrasse où serpente la route; le cap Ghir découpe, à trente kilomètres, leur profil abrupt; au sud la perspective est toute différente, elle s'étale horizontalement suivant la basse plaine du Sous ourlée de grandes dunes d'un jaune terne où de maigres touffes de palmiers font de petites taches noires; le double arc concave de la plage dorée et de la ligne blanc d'argent du ressac, fortement attaché au ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:45

page 83



- Sidi bou Knadel à Agadir.


... rocher d'Agadir, s'effile et se perd à l'horizon sous la silhouette mauve, aérienne, transparente, des très lointaines montagnes de l'Anti-Atlas.
Agadir, terminus d'un périple de trois mois dans le jbel.
Barbares mélodies de la musique chleuh, j'ai tant regretté que mon ignorance ne me permît pas de vous transcrire ! Et c'est là le reproche que j'adresse à tous ceux qui se sont occupés du folklore de ces bleds, ils n'ont, presque toujours, noté que les paroles du chant. Quel qu'en soit l'intérêt, celles-ci sont bien moins  expressives que ces rythmes brisés.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:46

page 84



- Convoi de chameaux.


... ces tonalités désespérantes et empreintes cependant d'un charme spleenétique. La musique arabe comparée à cette mélodie plus primitive, paraît non seulement mièvre, avec ses fioritures lâches, abandonnées, mais aussi d'expression tellement plus superficielle (mises à part quelques très belles phrases des chants religieux) ; elle n'est que le divertissement sonore des après-midi chez le caouadji (1), ou des nuits passées avec les chikhates (2). Celle-là fleure la terre nue, le dur genévrier, l'odeur grasse que dégagent les troupeaux; ses résonances sont celles de l'écho répété par les profondes vallées, passant du grave à l'extrême aigu, elle a les différences de niveau vertigineuses de la montagne et comme celle-ci, ses perspectives rompues, subitement lancées vers le ciel. Lorsque j'aurai quitté ce pays, c'est par le souvenir de ses chants (aussi par celui de ses odeurs), que j'en rappellerai le mieux les images.
Je revois Tamterga où j'étais il y a trois semaines, je revois la haouach de nuit, j'en entends encore les chants.
J'étais arrivé dans ce petit village de l'Ouneïn à la nuit tombée; on ignorait ma venue, personne ne m'attendait et c'était, je ne sais trop à quelle occasion, soir de fête. Dès que je m'étais engagé dans les ruelles qui courent entre deux murs de pisé parmi les jardins, dans une ombre rendue plus profonde par l'oliveraie touffue, j'avais entendu les chants

(1) Cafetier.
(2) Danseuses et chanteuses professionnelles.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:47

page 85



- AGADIR ET LA BAIE.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:48

page 86



- Barques de pêcheurs d'Agadir.


... et les roulements assourdis des gros tambourins, les tseloumts (1). Je trouvais le cheikh aux premières maisons : sa jellaba immaculée faisait une tache claire dans la nuit. Il me baisa à l'épaule et m'entraîna aussitôt vers le dar diaf (2).
Contrairement aux habitudes de lenteur dont s'accompagne souvent la plus parfaite hospitalité, en une demi-heure j'avais mangé, bu mes verres de thé et le cheikh était revenu me prendre pour la haouach qui avait lieu dans sa propre maison. Je n'aurais certes pu m'y rendre tout seul ou je me serais rompu le cou vingt fois. La grosse lanterne qu'il tenait à la main balançait nos ombres sur les murs et faisait un précipice de chaque fossé, ce qui exagérait l'incertitude de ma marche. Le chant se rapprochait, c'était un chœur à l'unisson de plusieurs voix mâles, mais aiguës et déchirantes ; les coups vibrés des tseloumts scandaient les pauses. Brusquement tout se tut. Nous pénétrâmes sous la voûte d'entrée, puits d'ombre où se détachaient à la lumière de la chandelle les grosses branches, polies par le frottement, qui servaient de poutres. Une odeur de poussière et de paille séchée me prit à la gorge. Dans l'obscurité, des êtres accroupis remuaient, mais je ne surprenais que les feux de quelques regards levés vers nous. Des piétinements assourdis d'animaux, des relents chauds d'urine et de lait aigre dans une atmosphère épaisse.

(1) Grand tambourin.
(2) Dar diaf : maison des hôtes.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:50

page 87



Et la foule des Aït Haouach dans la cour. « Slama ya Sidi l » — Je réponds : « Salamalikoum ! » J'ai devant moi un tableau sorti du burin de Durer, une scène que Rembrandt eût peinte. Tout se projette, quant aux couleurs, comme un jeu du feu et de l'ombre. Deux, trois brasiers flambent au pied d'un grand mur, rocher fauve assailli par la nuit qui le submerge, s'en écarte, y reflue. Exposés aux coups de fouet des lueurs, une vingtaine d'hommes, uniformément vêtus de blanc, sont alignés au pied de ce mur. Un groupe de joueurs de tambourin est accroupi devant eux, à portée des brasiers pour y tendre les peaux. Et tous les spectateurs, peut-être cent, cent cinquante hommes, sont aussi accroupis en demi-cercle devant les chanteurs. Au premier rang on distingue les visages aux reliefs multipliés, aux expressions accusées par cet éclairage de caverne. Mais le reste de la foule est noyé dans l'ombre; quelques lueurs s'accrochent aux tarbouchs, à un drapé de burnous. Au haut bout de la cour sont les femmes dont les rangs pressés forment une masse indistincte qui luit très faiblement dans l'ombre.
Un silence relatif, quelques mots échangés à voix basse. Les hommes du mur sont immobiles. J'examine leurs visages graves qu'animent les montées de flammes, les feux durs qui brillent dans leurs yeux. Ils se regardent l'un l'autre de biais, tournant à peine la tête.
Tout à coup, sans que rien l'ait annoncé éclate un cri violent, aigu, vibrant à rompre les cordes vocales, l'effort ultime d'une poitrine et d'une gorge qui vont éclater, un cri impossible qui brusquement monte encore de plusieurs tons. Le chanteur a la tête légèrement rejetée en arrière, le regard fixe, et son cou n'est plus que la saillie noueuse d'un seul muscle bandé. Son chant retombe, remonte, avec des rythmes syncopés. Les syllabes sourdes et nasales du tachelhaït (1) paraissent exagérées à dessein et donnent à cette sauvage mélodie un caractère de désespérance nostalgique. Le chant s'arrête, on a plutôt l'impression qu'il se casse. Il y a un court moment de silence. Puis toute la rangée des chanteurs attaque la réponse sur un rythme légèrement accéléré. La même phrase mélodique, syncopée et très courte, dans une tonalité mineure se répète une vingtaine de fois. Dès le début les joueurs de tselloumt scandent le rythme. Tenant leurs grands tambourins de la main gauche ils les frappent du bout des doigts puis d'un grand coup de la paume, de la main droite.
Tout le monde s'anime. Le rang des chanteurs, toujours rigoureusement aligné, est parcouru d'une sorte de frisson qui va s'amplifiant.

(1) Dialecte berbère parlé par la grande famille chleuh.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:51

page 88



- Les remparts de Tiznit.


Un léger fléchissement, très rapide, des genoux, un frémissement des épaules serrées les unes contre les autres et la file, d'un même mouvement régulier, oscille de droite, de gauche. Les tambourineurs frappent plus fort, rompent, reprennent le rythme, avec une sûreté d'oreille étonnante. Ils suivent le mouvement des chanteurs avec la tête qui paraît rouler, ivre, sur leurs épaules.
Mais un homme vient de se dresser, hors de l'ombre, vêtu de la même jellaba blanche, immaculée. C'est presque un vieillard. Il est maigre; son visage, ses bras et ses jambes nues ont la couleur et la matité du tabac. Il commence par parcourir dans un sens, puis dans l'autre, à petits pas glissés précipités, l'espace libre devant les chanteurs. Un geste, un saut, et les tseloumts frappés sauvagement doublent le rythme, les tambourineurs hurlent, le vieillard bondit, retombe, s'accroupit, fait un moulinet de tout l'avant-corps, se détend comme un ressort, tournoyant sur lui-même et décrit en l'air une arabesque folle qui court d'un bout a l'autre du rang; son ombre gigantesque s'agite sur le mur fauve, pareille à une silhouette diabolique. Instant où la haouach atteint à son paroxysme !...
Le danseur s'enlève d'un dernier bond et retombe, accroupi, avec une souplesse extraordinaire. Quelques coups précipités sur les tseloumts, et c'est fini. Du fond de la cour le groupe des femmes lance des yous yous admiratifs, les hommes se taisent. Quelques-uns sont allés chercher des branches sèches qu'ils jettent sur les brasiers. Les flammes montent, pétillent et les tambourineurs tendent les peaux
à la chaleur. Dans quelques instants un autre chant va recommencer. Et toute la nuit les chants se succéderont et le vieillard dansera, infatigable.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:52

page 89



- TAROUDANT.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:54

page 90



Parmi ces souvenirs récents, le Sous que je longeai après avoir quitté Taourirt n'Tamterga a laissé une image assez pâle et mal caractérisée. Cependant le Sous est plus qu'une large plaine où coule un fleuve parfois abondant, c'est un nom fameux de la géographie et de l'histoire du Moghreb. Ibn Khaldoun, au XIVe siècle, le dépeint ainsi : « C'est un pays qui renferme une population nombreuse, des villages, des terres bien cultivées, des villes, des places fortes. Les bords de l'oued Sous sont couverts d'une suite ininterrompue de champs où l'on cultive les céréales et la canne à sucre ». Plus près de nous des voyageurs ont vanté ses jardins. Ce serait beaucoup dire que je les cherchai avec application. Taroudant a les siens, son oliveraie, ses palmiers et le double panorama orienté vers l'Atlas et les sommets brûlés du sud, là où se cache ce qui est difficile, désirable. La plaine n'est pas infinie et, par ailleurs, elle me sembla trop pauvre ou pas assez riche. Je cheminai sur ses pistes qui serpentent au milieu d'arganiers clairsemés où les chèvres grimpent pour chercher l'olive.
Les villages que je rencontrai étaient pauvres. C'est qu'au-dessous du dir des deux chaînes de montagnes qui l'encadre, le Sous a beaucoup pâti du dessèchement graduel du climat au cours des derniers siècles.
Ce pays cependant a joué un rôle important dans l'histoire si tourmentée du Maroc. Séparé des plaines du nord et de leurs villes makhzen par l'Atlas, jadis relativement riche, ouvert sur l'Océan, il fut à la fois le refuge des princes rebelles et la proie convoitée par les tribus du sud puis, plus tard, par les puissances européennes. Cette dernière particularité exceptée, il peut être considéré comme le pendant du Tafilelt. Sous et Tafilelt, d'ailleurs, eurent de nombreuses relations au cours des siècles et chacun d'eux donna une dynastie au Moghreb.
En 1881 le sultan Moulay Hassan est obligé d'y venir en personne rétablir, au moins nominalement, son autorité afin que les Européens n'arguent pas de la carence de celle-ci pour s'installer en maîtres dans le pays. Il va donc camper à proximité de la côte, vers le sud, à mi-distance entre Agadir et le Noun. Mais il ne s'engage pas dans le jbel, trop peu sûr; il monte ses tentes au centre d'une plaine fauve qu'entoure de trois côtés le cerne bleu des collines. Jadis s'élevait là une ville qu'avait fondée une pécheresse repentie, Fathma Tiznit. Quand Moulay Hassan s'en va, il ordonne de la reconstruire.
Tiznit est aujourd'hui avec Taroudant, et sous l'autorité d'Agadir l'une de nos deux bases de commandement dans le Sous et l'Anti-Atlas. Comme Taroudant, elle se cache derrière des murailles défensives, villes ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:55

page 91



- La mosquée de Tiznit.


... fermées dans un bled sévère. Lorsque Foucauld traversa le Sous il ne put pénétrer dans Taroudant; les jardins, leur ombre, y sont aujourd'hui plus accueillants, et y abritent deux hôtels. Mais Tiznit aligne sur la plaine désolée ses interminables et mornes remparts qui tremblent dans la lumière décolorée. Un minaret barbare, mi-soudanais, mi-moghrébin, la domine, image évocatrice, tentation des villes maurétaniennes.
Au début de notre occupation au Maroc, Ma el Aïnin maintient quelques années le Sous en état d'insoumission, mais dès 1913 son frère El Hiba est chassé de Taroudant par les harkas des grands caïds fidèles au sultan et le général de Lamothe lui inflige, en 1917, une sanglante défaite à Ouijjane, aux portes de Tiznit (1).
J'ai planté ma tente auprès de petits villages quelconques ou ...

(1) Les quelques notes d'histoire ci-dessus ont été rédigées d'après une étude de M. le C< Paul Odinot intitulée : " Résumé de l'histoire du Sous ".


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:56

page 92



- Aghbalou, hameau des Ida ou Bouzia.


... bien dans le maquis d'arganiers, sur un sable propice. Le soir, lorsque le soleil allait plonger derrière l'horizon bientôt marin et que le sol laissait s'évaporer avec un léger soupir toute la lumière qu'il avait bue, je m'allongeais à même l'herbe; j'en sentais mieux ainsi le parfum pénétrant tandis que je lisais quelque histoire du pays. Ce pays, les voyageurs qui l'avaient parcouru jadis le disaient secret, mystérieux et ses populations farouches. Mais bien que je susse qu'ils avaient eu raison, je ne cherchais pas à forcer ma propre impression. Au sortir de la montagne chleuh, la plaine, le ciel du Sous, me semblaient infiniment calmes et paisibles. Levant parfois la tête de mon livre je répondais par un compliment au bonjour que m'adressait, en passant sur le sentier, quelqu'une de ces belles Soussias, drapée de bleu, le bras levé pour tenir la cruche sur la tête, un sein parfait à demi découvert. Du village qui découpait sa silhouette schématique sur un ciel de vieux cuivre montait un chant étouffé de chikhates. Tout cela composait une atmosphère assez voluptueuse et un peu barbare où passaient les figures de la lointaine épopée. Je rêvais vaguement à un faux moyen âge et transposais dans le décor réel des visions de Sarrasins et des blandices tirées des Mille et une Nuits I
Un itinéraire en zig-zag m'a ramené à Agadir. Je repassai en montagne par le Tizi n'Tagodicht dans un pays du grès le plus rouge, couvert de chênes-verts les plus verts.
Je remontai, par l'Assif Ait Moussi, cette grande voie que  jalonnent ...


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- Rue de Tiznit.


... Bigoudine, le col du Machou, Imi n'Tanout et qui fut au cours de l'Histoire  si souvent empruntée par les conquérants du nord ou du sud. Quelques ruines des forteresses édifiées par Moulay Ismaïl s'y voient encore. Une piste la suit où s'aventurent les automobiles en dehors des pluies ; elle découvre vers l'est un beau panorama de montagnes, à l'ouest un plateau élevé la surplombe par des falaises à pic où s'accrochent quelques sentiers. C'est par un de ces chemins que j'accédai au bled Ida ou Bouzia, à ses pâturages boisés où se cachent de belles sources, puis au chaos des Ida ou Tanan.
Le nom des Ida ou Tanan est connu, leur soumission en 1927 a constitué un de nos plus élégants succès de politique indigène et il est de fait que cette Confédération assez lâche de quatre tribus qu'unit surtout le culte d'un saint commun, Si Brahim ou Ali, s'est montrée depuis cette date d'un loyalisme parfait. La complexité de son relief, les brusques ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 9:59

page 94



- Maisons des Ida ou Tanan.


... oppositions de ses paysages en font une des régions les plus curieuses du Maroc. Ses plateaux pierreux sont sillonnés de gorges aux éboulis romantiques couverts d'une végétation touffue où des avens inexplorés se cachent. Des effondrements laissent des villages suspendus sur un rocher au milieu d'une vallée. L'eau qui sourd des falaises franchit les paliers de roches dures par des cascades, et celle du Khémis d'Immouzzer, au centre même du pays, est une des plus belles de la montagne marocaine. Le bled Ida ou Tanan ne connaît pas les hivers rigoureux de la haute montagne, aussi des touffes de palmiers s'accrochent aux pentes, encadrant les maisons où parfois une sorte de galerie couverte, peinte en rouge, supportée par des pieux de bois blanchis, égaie la sévérité des formes massives. De belles palmeraies s'écoulent vers la mer le long des vallées ombreuses....


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Mar 11 Déc - 10:00

page 95



- Frontal berbère.
- Pendentif berbère.

VI

L'ATLAS DE DEMNAT

C'EST en avril que j'abordai, pour le pénétrer, l'Atlas de Demnat. Par delà le proche panorama que l'on découvre   des  premières   hauteurs   de   Demnat   — ce panorama   de   vertes   montagnes   peu   élevées encerclant  une riche  oliveraie  et   des   champs clairs derrière lesquels apparaissent les murs de la   petite   ville   —   s'étagent,   formidablement surhaussés par un curieux effet de perspective, les grands jbels éloignés couverts d'une neige étincelante. Mais le plus beau de tous, celui qui chante dans l'azur comme une gigantesque   cathédrale  dont  il  a  les  assises ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:08

page 96


... puissantes, l'élégante symétrie, l'élancement hardi, c'est le Ghat. Une très légère brume estompe la base du massif, le détache de l'horizon et à travers cet or qui palpite, se perd le dessin infiniment léger des chaînes plus lointaines, et plus élevées.
Le dessin régulier de ces crêtes est très différent de celui de l'Atlas de Marrakech, le dir de la montagne l'est aussi. Un sol calcaire et perméable, une eau plus abondante, ont composé un paysage plus varié et plus riant.
Les deux jours que je passai à Demnat furent employés à de longues promenades dans ses environs.
J'avais reçu de l'officier chef du bureau d'Affaires Indigènes l'accueil le plus cordial. Je trouvais un jeune médecin de colonisation qui me fut d'autant plus sympathique qu'il avait servi dans la marine et sous des cieux que j'aime. Aussi les conversations, le soir, s'engageaient-elles avec facilité. Rien ne fait mieux apprécier l'originalité propre d'un cadre naturel que d'évoquer devant lui les souvenirs d'autres lieux très différents, et aussi riches.
La route, longue de trois à quatre kilomètres, qui conduit du bureau d'Affaires Indigènes au village de Demnat serpente dans le creux d'une cuvette plantée d'oliviers. Pour un peu on s'y croirait dans quelque coin de Provence ; le soleil d'avril y blanchit une même poussière, les mêmes herbes courent sur les talus. Seulement les oliviers de Demnat, vieux, beaucoup plus grands et plus tordus que les gais oliviers provençaux, sont, de plus, atteints de fumagine ce qui les rend tout noirs et, ces arbres classiques paraissent un peu romantiques ! Dépassée l'Infirmerie Indigène et la maison du docteur, on franchit l'oued sur un pont de pierre et on atteint les murailles qui entourent la petite ville. A l'extérieur, sont quelques baraques où, si j'ai bonne mémoire, on traite l'olive pour en extraire l'huile. A l'intérieur, Demnat la Juive endort ses passions, ses drames et son humble petite vie quotidienne cantonnée autour des boutiques terreuses, des maisons couleur du sol, de deux ou trois « agences » de cars indigènes et de la kasbah du caïd, vermoulue, défendue par un fossé et une double porte monumentale. Centre important pour le montagnard qui vient y vendre son orge, ses animaux, point d'aboutissement de la route qui conduit en quelques heures à Marrakech, la grande ville d'affaires et de plaisir, Demnat a perdu pour le Makhzen son importance stratégique ; elle a gardé, pour notre plaisir, un pittoresque peut-être éphémère, qu'elle troquera un jour contre un autre agrément. Sa situation, son climat, les sites aisément charmeurs qui l'environnent, en font une proie ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:10

page 97


... désignée pour le prochain tourisme. Un Suisse, est-ce flair de cette race d'hôteliers, y tient déjà restaurant 1
Ces guinguettes que l'on rencontre si souvent dans les petites villes perdues du bled ou même au carrefour des pistes, je les aime assez. Leurs quatre murs blanchis à la chaux, leurs tôles ondulées, brûlantes de soleil ou battant aux vents d'hiver, leurs deux ou trois affiches criardes, font partie du décor moral du pays. Plus que chez nous encore, elles sont fréquentées par toute une population besogneuse, tôt levée, tard et mal couchée, riche en aventures. Mais ici, de plus, s'y coudoient, l'indigène, l'ingénieur, le savant en exploration, le chauffeur de camion (qui parcourt ses trois cents kilomètres dans la journée sur des pistes de montagne impossibles et dangereuses, avec une charge de six à huit tonnes). C'est dans ces guinguettes qu'après des semaines, des mois de haut bled, vous mangez votre premier plat français, vous buvez votre premier verre de vin, vous achetez, enfin, ce peigne qui vous faisait défaut depuis votre départ !
Chez mon Suisse, je déjeunai en face d'une horloge de bois découpé et peint représentant le panorama de Zermatt. Puis je m'en fus par un sentier bordé de cystes, dans l'ombre parcimonieuse des chênes-verts et des caroubiers jusqu'aux chutes de l'Imi n'Ifri.
Il est difficile de donner une idée de la topographie de ce lieu où deux cours d'eau de niveaux différents se rejoignent après avoir passé, l'un sous un pont naturel, dont la voûte de rochers a plus de cinquante mètres de hauteur, l'autre, plus hardi, par une chute verticale qui part du dessus même du pont. Des blocs amoncelés dans le lit du torrent forment des petites cascades dont le bruit, plus doux, accompagne la vaste clameur de la chute sans être étouffé par elle. Dominant toute cette fraîcheur, toute cette ombre sonore, tombe du ciel la cacophonie que font mille et mille corneilles qui planent, là-haut, au niveau de la voûte, dans les raies obliques du soleil. Site qui eût fait bondir de joie un peintre de l'Ecole Française; il n'y manquait même pas, sur l'arche géante, la petite caravane d'âniers !
Le lendemain j'allai plus loin à cheval, et m'égarai sur les pentes boisées de la haute colline du Kerroul. Je pris de là un premier aperçu de la haute montagne que j'allais parcourir. Sous mon regard le pays s'ordonnait suivant l'éventail des vallées descendant de sommets aussi différents que le sont les hautes falaises neigeuses du Ghat, le jbel Mesgounan, arrondi et lourd sous son dôme sombre de forêts, et les petits sommets pelés du bled d'Azilal. Les gorges s'ouvraient, profondes, et pleines d'une ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:11

page 98


- Le souk de Demnat.

... légère brume qui en voilait les fonds. Entre le Kerroul et la première barre rocheuse élevée, l'Adrar Tamadout, toute sombre sous les neiges du Ghat qui la dominent, s'étend la plaine fertile des Oultana, véritable tapis posé au pied de la montagne, de champs verdoyants, de bois d'oliviers et de jardins avec, par endroits, l'éclat joyeux d'un parterre de fleurs.
Un berger était venu me rejoindre, délaissant un instant son troupeau. C'était un grand gaillard au teint hâlé, la tête nue et rasée, le visage presque glabre. Il était enveloppé du gros khidous noir en usage chez les berbères de cette région. Un à un, il me désigna tous les villages sans omettre les noms de leurs chioukh (1). J'allais partir quand un gamin arriva, portant une bouilloire pleine et un petit paquet serré dans un chiffon. L'homme alluma un feu de brindilles et, sous la houlette, nous prîmes le thé.
Le soir même je pris congé de mes amis et leur fixai rendez-vous quelques vingt jours plus tard, au cœur de la montagne. Je me mis en route vers cinq heures du matin, le lendemain.
J'avais affaire à Azilal dont dépend la haute vallée du Sremt et des Bou Guemmez où je me rendais. Les cinquante kilomètres (à vol d'oiseau) ...

(1) Pluriel de cheikh, chef de village.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:13

page 99


... qui séparent Azilal de Demnat veulent trois jours d'étape à cheval dans un terrain fortement tourmenté. Mais en cette saison et à l'altitude moyenne de mille mètres, quelle agréable promenade ! La diversité du paysage, avec sa terre tantôt rouge sombre, tantôt blanche ou jaunâtre, les villages dressés à flanc de coteau, gais et paisibles au-dessus de jardins ensoleillés bordés de levées de terre et de murettes où courent des buissons fleuris et des plants d'iris mauves et blancs, empêche de mesurer la longueur de l'étape. Il faut assez souvent mettre pied à terre d'ailleurs; d'abord pour chercher les gués le long des oueds grossis par la fonte des neiges, et puis parce qu'il est rare qu'à la traversée d'un village quelque indigène ne vous offre pas le thé, ou, s'il est pauvre, le leben. Le riche s'empresse, fait venir un serviteur pour tenir votre cheval et vous emmène, en vous tenant par la main, vers sa maison, pour vous introduire dans une pièce nue, basse de plafond, où sont étendus des tapis. En attendant — et il faut toujours beaucoup attendre — la confection du précieux breuvage, il se répand en compliments sur ce que vous lui dites de votre plaisir à découvrir le pays. Le pauvre, lui, vous arrête plus simplement, plus brusquement; il a l'air de se précipiter sous les pieds de votre cheval, vous baise la main et appelle un gamin, une fillette, une femme, qui surgit d'un réduit terreux, mi-maison, mi-étable, avec, en équilibre devant soi, une écuelle pleine à déborder d'un lait épais et aigre délicieusement rafraîchissant.
J'arrivai à Azilal par un temps clair et ensoleillé qui dorait la piste, avivait les teintes fraîches des maigres champs d'orge; au-dessus de la ligne noire des forêts qui ferme, à l'est, un horizon tourmenté, des petits nuages lumineux flottaient, immobiles.
Tranchant net sur le paysage, le poste apparaît coiffant un double piton jaune — sur l'un, le Commandement du Cercle des Affaires Indigènes, sur l'autre la petite garnison. Sous le pavillon qui flotte haut, des toitures lisses réverbèrent le soleil, des entrepôts s'étagent, se chevauchent, des écuries sont toutes remuantes d'animaux. Tout cela se resserre dans l'enceinte de la muraille de protection souplement adaptée aux formes des pentes.
Arrivant à Azilal (1), je songeais qu'il y a plus de quinze ans que ce poste monte, à quelques kilomètres de la zone dissidente, une garde active, éclairé et flanqué par ses bastions avancés : Taourda, Oukerda, Tamda. Cependant des dissidents s'infiltrent dans les gorges profondes ...

(1) Ecrit avant l'avance de nos troupes de 1933.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:15

page 100


- Azilal. Le berger et son troupeau.

... qui coupent l'avant-pays, se cachent dans les massifs boisés, prêts à couper une piste, à piller un village rallié, à trancher quelques gorges à l'occasion.
A partir de demain, dix, vingt cavaliers armés doivent éclairer ma route.
C'est au bout de quelques heures — quand on a réglé les détails de service, grimpé vers un casernement de goum, accepté, aussi, quelques invitations — que la physionomie si particulière de la vie dans ces postes vous apparaît. Il y a d'abord cette activité qui peut très bien ne se manifester que par un état de tension dû au contact même de l'élément hostile, ou mobile. Et ce sentiment double qui en découle, d'extension dans l'espace, de possession, et, d'autre part, de repliement, d'isolement. Ici on agit sur le sol, on commande aux hommes, exactement dans la mesure où les hommes, le sol, vous séparent de votre état habituel de liberté, tracent autour de vous, de votre force, de vos outils et de vos armes, un fossé qui nécessite le mur d'enceinte derrière lequel, le soir, vous venez respirer en paix, exercer en rêve ou sur une petite société un peu simplifiée et schématique, les plus belles, les plus dangereuses passions, les humbles vertus domestiques ou les dévouements anonymes. Dans un paysage qui impose une lumière et un dessin étrangers toute chose prend une valeur d'exception; la monotonie même des jours, qui s'écoulent, longtemps semblables les uns aux autres, se colore. Il y a, dans les rapports, de la rudesse, mais due à un contact humain plus profond ; on la subit, on y contribue et c'est elle qui transforme la nécessaire ...


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:16

page 101


- AIT ATTIK. VILLAGE DU HAUT-ATLAS AU SUD D'AZILAL.


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MessageSujet: AU MAROC INCONNU dans le Haut-Atlas et le Sud Marocain   Ven 14 Déc - 9:18

page 102


- Tighremt de Tiguelaout.

... notion de subordination en sentiment de dévouement. Rudesse qui ne va pas sans un certain « chic » apparent marqué dans la tenue, dans l'allure, d'ailleurs. Quant à l'ennui, a-t-il vraiment la possibilité d'apparaître ? Les victimes qu'il pourrait faire ne sont pas dignes de cette existence-là et en sont rapidement rejetées. Sauf dans les régions trop récemment conquises, des femmes françaises ont suivi leurs maris dans plusieurs postes ; il suffit d'un peu de leur grâce pour établir un ton moral plus délicat, une émulation plus subtile et plus élégante.
D'Azilal, il me fallut deux jours pour atteindre, au sud, la vallée du Sremt qui fait partie du haut bassin de la Tessaout. Je rentrai à nouveau dans le cœur de la montagne, montagne bien différente de l'Atlas occidental...
Le soleil s'est couché, au bout de la vallée, un peu à droite des pentes ...


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