Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.

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Pierre AUBREE
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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:35


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page 57



SALÉ


I



Par delà les espaces sablonneux de l’estuaire, Salé la blanche, qui, de Rabat, paraît si peu de chose sur sa lointaine éminence, reste toujours un foyer de vie musulmane. Quand, au lieu de prendre comme autrefois le bac, on y va par le long détour que fait la route pour atteindre le pont métallique, on trouve bien à présent, derrière sa porte, une petite colonie d’Espagnols, mais qui vit à l’arabe, et n’a rien changé à l’aspect des lieux. Il n’y a pas longtemps, la ville était encore aussi inviolée, aussi horm que Moulay Idriss. Dans son étroite ceinture se concentre l’essentiel du vieux Maghreb. Les hommes, leurs visages, leurs costumes, leurs industries, leurs façons de vivre y sont à peu près les mêmes qu’à Marrakech, Touggourt ou Kairouan. En passant ici quelques semaines, et en regardant bien, on se ferait une idée juste de la civilisation arabe dans l’Afrique du Nord.
Vue d’un toit, Salé apparaît comme un gâteau de stuc, éblouissant au soleil, et qui bleuit le soir somme la neige. Cette enveloppe, horizontalement rayée d’ombres, blanc sur blanc, par les murets des terrasses, et trouée de puits rectangulaires, semble faite d’une seule maçonnerie. De cette nappe, un minaret carré surgit, et çà et là, le vert triangle d’un sanctuaire, le panache d’un palmier, l’aiguille d’un cyprès, dont le noir exalte la splendeur de l’espace. Dans ce grand couvercle, les rues où cheminent les humains ne sont que d’obscures fentes. Alentour, la plaine, la mer, les sables étendent leurs grands vides.
A l’intérieur, l’impression de secret s’approfondit. Mystère, le soir, de ces étroites sapes. Les parois y fuient le regard; il y glisse, cherchant une ombre, un saillant où se poser. Les lignes, les angles, les reliefs se perdent dans l’universelle couche de chaux. Pas de fenêtres; quelquefois, à n’importe quelle hauteur du mur, un juda, derrière ses barreaux rouillés, montre un trou noir. Les portes, cloutées ou bardées de fer, restent closes. On passe sous une voûte, et dans sa pénombre, si l’on rencontre une figure de femme, c’est un spectre enveloppé dans un suaire, et qui va rasant la muraille. Ces pâleurs, ces noirceurs tiennent du cloître et du sépulcre. Instinctivement, on baisserait la voix dans ces galeries. La vie se tait et se clôt. Recueillement, immobilité. C’est ici la sainte Salé. Nulle part, au Maroc, l’Islam n’apparaît plus hermétique.
Mais tout d’un coup, au bout d’une venelle, on arrive devant l’Océan. Il emplit ici le demi-cercle de l’horizon. Comme il est solitaire ! Devant sa grève, encore des semis de stèles, des mausolées de saints. C’est la face que présente aux infinis le religieux ...


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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:36

page 58




... Maghreb. Plus encore que sur les canons et le parapet de sa plage, Salé comptait, pour repousser un ennemi, sur la baraka, la souveraine influence de ses morts. Je ne les vois plus, les canons historiés et tout verdis par l’âge qui nous rappelaient jadis qu’elle fut un nid de corsaires, menacé par les représailles de la Chrétienté.
Nous revenons en ville par un couloir pareil à tous les autres. Mais à l’entrée, le délicat décor d’un mur et deux petites baies de plâtre ajouré autour d’un gracieux porche, annoncent un lieu religieux. Est-ce le mausolée de Sidi Abdallah Ben Hassan, ce grand marabout du XVIe siècle qui, fuyant les agitations de sa tribu, vint mener sur la grève de Salé la vie d’un ermite ? La porte est fermée, mais à travers la blanche dentelle par où pénètre un peu de clarté, on distingue, sous un rang suspendu de lanternes, un haut catafalque, habillé, comme ceux des turbés de Stamboul, de châles verts. Des arcades s’entrecroisent dans l’ombre, où brûlent quatre cierges. Et maintenant s’ébauche par terre un petit groupe de pieuses femmes, venues, peut-être de loin, en pèlerinage, et qui vivent, enfermées là, pendant quelques jours. Autour des koubbas renommées, on voit presque toujours des femmes. Exclues de la mosquée, où les hommes adorent l’Allah solitaire et sans corps, elles se réfugient dans la religion plus intime des saints.
Des suppliantes prosternées dans un oratoire où brûlent des cires votives, on voit cela tous les jours dans les bas-côtés de nos cathédrales catholiques; je l’ai vu à Rangoon, dans un sanctuaire écarté de la cathédrale bouddhique, sous des murs chargés d’ex-voto. Invincible besoin de l’âme féminine : se tourner vers un surnaturel protecteur, lui parler tout bas, en implorer une faveur, une guérison, un miracle.
D’une zaouia voisine, nous arrivait un chant nombreux et grave de litanie. C’était un vendredi, le jour où les religieux des confréries s’assemblent pour réciter des sourates du Coran.
Un peu plus haut, se trouve le lieu le plus vénérable de Salé : une petite place bordée d’un côté par la mosquée principale et, de l’autre, par une très ancienne medersa. La mosquée passe pour la plus grande du Maroc après la Karouyine de Fez, et l’on n’en sait pas l’âge. Je ne l’ai pas reconnue. Pour plus de secret, on a bouché le péristyle; elle ne montre plus que son portail, en haut d’un raide perron.
La medersa est peu de chose quand on a vu celles de Fez, mais je ne sais pas, dans ce pays, de relique plus touchante du glorieux passé. Elle est toute petite; son patio n’est qu’un étroit rectangle entre des colonnettes émaillées. Sur ces piliers délicats, les cintres des arceaux se resserrent, se haussent en étirant leurs rangs de lobes sur le filigrane des panneaux comme des colliers suspendus. L’arche qui s’ouvre sur la salle de prière n’est que ciselure et guillochure. Au-dessus, les linteaux de cèdre, où s’effacent comme un rêve les grandes lettres enlacées des versets coraniques, ont pris le ton du vieil argent bruni, et les tuiles de la toiture débordante cernent le ciel intérieur de quatre rangs de perles turquoise. Turquoise, émail, guipure, ciselure, broderie, il faut toujours répéter ces mots quand on parle des monuments exquis des Mérinides. Mais comment décrire avec des mots des beautés qui tiennent de la musique ? On ne peut que traduire une impression. Ce qui nous touche ici, c’est la fragilité d’une chose infiniment précieuse. Ces plâtres trop fouillés et si fanés ne semblent pas pouvoir durer encore. La masse et le poids font défaut. Cette charmante enveloppe a pris je ne sais quelle apparence de fantôme, et semble prête, au premier vent, à s’évanouir en fumée.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:38

page 59



- VOILES BLANCS PARMI LES TOMBES...





- VOILES BLANCS PARMI LES TOMBES...



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:39

page 60



- Salé vue des remparts de Rabat.


On peut approcher de la salle de prière. Du seuil, on entrevoit l’obscure splendeur de la coupole, le pauvre et merveilleux mihrab qui s’effrite (notre service des Beaux-Arts en a refait admirablement un morceau de dentelle.) Contentons-nous de cette brève vision. Nous n’entrerons pas; il n’était pas besoin du geste du gardien pour savoir que l’accès du lieu saint nous est interdit.
Pourtant, un jeune bourgeois indigène, un étudiant de l’Ecole Supérieure de Rabat, qui nous faisait avec l’un de ses camarades les honneurs de la ville, nous incitait à passer outre. « C’est de la superstition, disait-il, nous entrons bien dans vos églises ». Ils s’exprimaient tous deux dans notre langue comme s’ils n’en avaient jamais eu d’autre, et nous parlaient bien plus de leur rêve d’aller en France que de Salé. L’aîné eut ce mot : « Salé, c’est mourant; on y périt d’ennui ». Avec son camarade, il comptait passer la soirée à Rabat, à la taverne d’Alsace-Lorraine, où l’on trouve les journaux de Paris, et puis au cinéma. Illuminantes confidences...

II

Chez le Pacha de Salé, nous sommes dans le monde ancien. Il habite comme tous ses administrés dans une ruelle, et sa maison ne montre qu’une porte ferrée dans un mur blême. Elle s’ouvre au coup du pesant heurtoir, et nous pénétrons dans un vestibule ...




- Salé vue des remparts de Rabat.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:40

page 61



- Femmes au cimetière, un vendredi.


... en arcade. Trop neuve, trop luisante bariolure des frises et des piliers; le temps sans doute l’éteindra. Mais si la maison est d’hier, elle est bien du type classique. Chez de simples artisans comme nous en avons peut-être croisé dans les rues, les vieilles traditions de l’art andalou sont encore vivantes.
Au fond du portique, le maître du logis, entouré de quelques familiers, nous accueille. Un petit homme maigre, au sourire lent, de mine éteinte, un peu triste. Les salutations finies, il se tient tranquille, presque effacé au milieu des autres, mais son haïk de laine très pure et très fine est celui d’un personnage. On m’a dit que ce pacha, fils de pacha, est un fqih, un grand lettré, et qui écrit des poèmes. Il ne sait pas un mot de français; la seule en arcade. Trop neuve, trop luisante bariolure des frises et des piliers; le temps sans doute l’éteindra. Mais si la maison est d’hier, elle est bien du type classique. Chez de simples artisans comme nous en avons peut-être croisé dans les rues, les vieilles traditions de l’art andalou sont encore vivantes.
Au fond du portique, le maître du logis, entouré de quelques familiers, nous accueille. Un petit homme maigre, au sourire lent, de mine éteinte, un peu triste. Les salutations finies, il se tient tranquille, presque effacé au milieu des autres, mais son haïk de laine très pure et très fine est celui d’un personnage. On m’a dit que ce pacha, fils de pacha, est un fqih, un grand lettré, et qui écrit des poèmes. Il ne sait pas un mot de français; la seule culture arabe l’a formé. Entre ce taciturne seigneur et nous, je sens tout le mur qu’ont élevé entre le Roumi et le Musulman, les siècles de civilisation différente.
Derrière lui, nous montons un abrupt escalier. A chaque enjambée de ce petit homme, ses babouches baillent sous ses talons nus, et les dessous de linge qui flottent sur ses chaussettes se découvrent. A tous les degrés de la hiérarchie, ces Maures ont toujours l’air, par en bas, d’être en déshabillé, en peignoir ou pagneau volant, traînant savates au saut du lit. Est-ce dans ce costume que leurs aïeux combattaient nos chevaliers ?
A l’étage, la salle de réception est imposante (elle a bien quinze mètres de long). L’invariable géométrie multicolore l’entoure jusqu’à mi-hauteur. Les banquettes, très basses, leurs coussins de cuir gravé, les tapis semblent faits plutôt pour le repos couché. Nos hôtes y sont à l’aise, assis sur leurs jambes qu’ils caressent; — nous ne savons que faire des nôtres.
Ce qui est beau, c’est le luxe vert de palmes et de bananiers qui s’encadre dans la grande baie. On voit aussi tout un morceau, rose en ce moment, de Salé et, au loin, la longue vallée agricole que la lumière du couchant inonde.




- Femmes au cimetière, un vendredi.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:41

page 62



- Mausolée de saint près de la grève.





- Mausolée de saint près de la grève.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:42

page 63



- La rituelle préparation du thé à la menthe.


L’adolescent qu’on nous a présenté comme le fils du pacha a la dignité silencieuse de son père. Son visage creux, exsangue, nous rappelle de jeunes bourgeois de Fez que nous avons connus jadis. Tout autre est le frère, bien en chair, avec une mine réjouie de bon vivant. Notre visite l’intéresse, et celui-là parle. Il est allé à Vichy : c’est la mode aujourd’hui chez les riches Maures, et il compte bien y retourner. Mais, bien entendu, la merveille, c’est Paris, où il a passé huit jours. Il a vu l’Exposition Coloniale, qu’il appelle « une photographie du monde ». Il est entré dans Notre-Dame, et il y a senti la présence de Dieu; les chrétiens ne sont pas des païens; eux aussi ont un livre où le Créateur leur a parlé. Mais trop de foules à Paris, trop d’agitation; les gens ont l’air pressé, soucieux. Il a été heureux de revenir à Salé; la vie y est paisible; on y jouit du ciel bleu, des jardins, des oliviers; on y respire la brise de mer.
Un claquement de mains du maître, et un serviteur apparaît, portant sur un plateau les ustensiles du thé : le samovar, la grande théière de cuivre, les gobelets de verre teinté, la coupe débordante de vertes feuilles de nana, si fraîche au regard. Il s’assoit sur un coussin, à l’écart, et s’affaire à de minutieux préparatifs. Suivant le rite, il essaie plusieurs fois la qualité de l’infusion.
A petits coups, on hume le brûlant breuvage, dont la menthe et l’excès de sucre couvrent le goût, et qui dissipe toute fatigue.
Oui, ils le savent, — tous acquiescent de la tête — c’est ici la bonne vie, le repos savant, raffiné. Il est doux de siroter le thé vert qui, déclarent-ils, fortifie, en échangeant les calmes propos qui conviennent aux gens bien élevés, tandis que les yeux s’emplissent d’un beau paysage.
L’amphitryon semble toujours à part. Il garde son air triste, passif, un peu lointain. Simplement, sans mot dire, il remplit le devoir d’hospitalité. Je songe à ses ancêtres, au temps des pirateries barbaresques. Quelques-uns, certainement, avaient ce visage et cette expression. Graves bourgeois musulmans, vêtus de mousselines pareilles, qui passaient, simples et supérieurs, devant le chrétien tombé sous leur puissance. De leur ...




- La rituelle préparation du thé à la menthe.




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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:43

page 64



- Entrée de la medersa.


... humeur, son sort dépendait. Celui-ci eut-il été cruel ou débonnaire à l’esclave ? Il nous reste fermé.

III

Salé a vingt-cinq mille habitants, qui ne restent pas cloîtrés entre les murs des quartiers de silence et de religion. Il faut vivre, et pour vivre, besogner, acheter, vendre. Je voudrais revoir les souks, les marchés où ce peuple, invisible sous le grand couvercle de chaux, se concentre et entre en rumeur. Nos deux étudiants nous y mènent.
Nous passons devant l’ancienne école de médecine — « la médecine du Prophète », ajoute, avec un sourire de dédain, l’un de nos jeunes compagnons si modernes. Celle dont s’est moqué Molière était-elle très supérieure ? Cette faculté brillait dans les siècles où Salé, capitale des sultans, puis république indépendante, était célèbre dans l’Islam par ses docteurs. La décadence est venue. Le bâtiment n’est plus qu’un pauvre fondouk hanté par les meskinns. Le portail seul, rappelle encore les temps de gloire. Sous la voûte, deux aveugles, par terre, dodelinent de la tête en murmurant des oraisons. Dans la cour, sous les branlantes galeries de cèdre, de tristes groupes sont effondrés, des vieux qui dorment sous des plis épais de laine crasseuse, des femmes de la campagne, blotties par terre dans leurs guenilles bleues, à côté de deux baudets qui, les yeux fermés, fléchissent sur leurs jambes. Seules, des poules picorant le crottin sont vivantes. Aux murs, parmi des loques, de sanglantes toisons sont accrochées.
Patience, tranquille résignation toujours, en pays musulman, de ces déshérités à leur destin. Leur condition fait partie de l’ordre établi par Allah. Dieu l’a voulue ; ils sont les pauvres de Dieu. Et dans les longs haillons où les attitudes se stylisent, s’amplifient jusqu’au symbole, ils prennent je ne sais quel caractère éternel. Vu de la rue, le tableau que ceux-ci composent s’inscrit dans l’ogive superbe du porche. Autour d’eux, le royal décor de soleils irradiés, et là-haut, dans l’ombre de l’auvent, les somptueuses grappes de prismes, d’alvéoles, de nids d’abeille, dont le ...




- Entrée de la medersa.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:44

page 65



- Intérieur de la medersa. Détails de sculptures.


... temps a fumé les couleurs... Mais le contraste est habituel, presque naturel, au Maroc. Grandeur, gravité de cette richesse éteinte; simplicité, grandeur aussi de cette misère. Plutôt qu’un contraste, c’est un accord.
A mesure que nous approchons des souks, la rue se peuple de plus en plus, et, quand nous y arrivons, nous sommes dans la foule.
Dans toutes les médinas du Maroc, ils sont à peu près les mêmes, ces obscurs quartiers du commerce. Enchevêtrement de tunnels sous des plafonds de nattes ou des treillages qui, dans la journée, à travers des fumées de poussière et de rayons, quadrillent le sol de leurs ombres. Là dedans, un flux pâle, un ondoyant ruban d’humanité arabe : son bourdonnement, son effluve, sa tiédeur. On y entre tout d’un coup, et c’est comme si l’on plongeait dans l’intimité d’une frémissante ruche. Une sorte de fluide excitant s’en dégage et vous enveloppe.
En ce moment, les lampes s’allument au fond des échoppes, éclairant des remous de voiles, de burnous, un pointillement de têtes enturbannées sous les deux rangs de niches rayonnantes. A contre-jour, dans ces réduits se détachent les silhouettes des marchands, chacun muet, immobile, solitaire entre ses cloisons, derrière sa longue balance, — la plupart assis sur leurs talons, quelques-uns languissamment couchés derrière leurs jarres d’onguents, de graisse, leurs petits tas de cumin, de henné, de safran, ou bien juchés sur un monceau de dattes, de grains ou d’herbes sèches. Dans ces espèces d’armoires, et sans personne à qui parler, ils passent, comme ont fait leurs pères, toutes les journées de ...




- Intérieur de la medersa. Détails de sculptures.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:45

page 66



- A l’entrée de la Koubba.


... leur existence. Ils semblent n’avoir ni pensée ni désirs; leurs yeux ne regardent pas, ne s’abaissent même pas sur les passants qui s’arrêtent pour tâter leurs denrées. Lentement, d’une feuille de doum, ils s’éventent, ou bien égrènent les boules d’un chapelet. Quelle vie ! Elle les satisfait. Un Européen mesure ici la distance qui sépare ces âmes des nôtres.
Le souk des cordonniers est somptueux. Les babouches, d’un jaune clair, parfois brodées de paillettes, s’y étagent, imbriquées l’une dans l’autre jusqu’en haut des ...




A l’entrée de la Koubba.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:46

page 67




... logettes. Sous les flammes, on dirait une croûte d’or en bosselures, et la niche se change en radieuse chapelle où trône sur ses jambes repliées un Bouddha solitaire.
Et voici l’entrée d’une kaïseria, — petite place couverte du même plafond que tout le réseau des souks. On y vend les étoffes, les mousselines, les voiles lamés ou granités qui feront les haïks et djellabahs des élégants. Entre les piliers, autour de cent figures blanc vêtues, toutes cette blancheur illuminée semble un intérieur d’église.
*
* *
Hors de ces profondeurs, on tombe sur la place du Grand Marché, dont l’animation, à cette heure tardive, nous surprend. Il y fait clair encore. C’est un long triangle, dominé par la haute muraille et le minaret d’une mosquée. Au-dessous de ces masses, dont les lignes précises se profilent sur le ciel verdissant, un long haillon de nattes, porté par de grossiers piquets, met une bordure de nuit sur tout un côté de la grande aire. Dans cette primitive galerie, s’estompe une procession de fantômes.
C’est le matin, aux heures ardentes du trafic qu’il faudrait venir ici. Mais que de monde encore ! Quel pêle-mêle de bêtes et de gens ! Pittoresque désordre de campements, de tréteaux, tapis, couffins, cuisines en plein vent, selles et bâts de charge gisant dans la poussière. On flâne, mais, flânant, les bourgeois de Salé, un pan du haïk rejeté sur l’épaule, ont cette majesté drapée qui fait ressembler tous ces Maures, quelles que soient par-dessous les tares physiques, à des personnages consulaires. Beaucoup de campagnards aussi, bien frustes, la tête ceinte d’une corde, en rude chemise, dirait-on, dans le manteau de laine de chèvre d’où sortent leurs jambes brunes. Quelques femmes, des Berbères, en bleu, coiffées d’un foulard multicolore, guêtrées comme les montagnardes. Il y a des Riffains, des hommes du Souss, des nègres. Des amis se promènent par couples, en se tenant par le petit doigt. Ils ne se disent rien, mais, au passage, je les entends parfois qui fredonnent, et c’est la vague, sempiternelle mélopée arabe, sans commencement ni fin, qui ramène toujours la même ritournelle mineure, et semble émaner d’un rêve.
De commerce, il ne reste plus que celui des pains du soir. Les vendeuses sont de la ville. A cropetons, devant leurs galettes, sur des lignes de tables basses, elles ont l’air de ne rien vendre. Belles ou flétries ? Il faut regarder leurs mains pour deviner un peu leur âge. Enveloppées d’une seule pièce d’étoffe, elles ne sont, posées sur les minces plates- formes, que de blêmes paquets où rien n’apparaît de vivant que ces mains, et par en haut, dans une fente du ballot triangulaire, le lustre obscur des prunelles. Elles attendent, sans bouger ni parler, chacune comme seule au milieu des autres. Etranges rythmes de la vie arabe : ces longues passivités, et soudain des sursauts nerveux, des gesticulations, de furieuses disputes à propos de quelques sous...
Tous ces marchés citadins du Maroc rappellent un peu, à la fin du jour, la célèbre place du Trépas de Marrakech. Chanteurs, baladins, magiciens, montreurs de singes et de reptiles viennent alors, au battement des tambourins, y exercer leurs prestiges. Il est tard, et il ne reste que deux cercles de curieux. L’un a pour centre un diseur de bonne aventure, un beau nègre, en somptueux turban vert, à barbe plus noire encore que sa peau. Les yeux au ciel, il débite de rapides incantations, et puis, prenant la main de sa cliente, il lui cherche son sort en remuant dans un plateau des coquillages.
A l’autre bout de la place, un conteur nous arrête plus longtemps. Il est debout, grand, magnifique dans la flottante draperie où s’élargissent ses gestes d’inspiré.


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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:47

page 68



Couplet par couplet, il récite une sorte de rhapsodie, un chant monotone où, comme dans nos proses d’église, les syllabes se détachent, la voix montant à la fin de chaque distique, et faisant éclater la rime. Alors une pose, deux grattements de cordes des citharistes qui lui font face, et la cantilène repart.
Silence, immobilité des auditeurs — les premiers rangs tapis à terre, chacun enfermé dans ses voiles, les mains, par-dessous, autour des genoux hauts, pareil à ces canopes égyptiens où la forme humaine se réduit à une tête sortant d’un cube d’albâtre. Par derrière, les autres, debout, font une muraille de burnous où l’on ne pénètre que difficilement. L’attention est religieuse. Personne ne fume. Personne ne prend garde au Roumi qui se sent ici un intrus. Sur l’acteur, tous les regards convergent.
Qu’est-ce qu’il leur dit pour les posséder ainsi ? De l’histoire. J’entends plusieurs fois revenir le nom de Sidi Obka, et mon compagnon indigène me confirme qu’il s’agit bien de ce lointain héros de l’Islam africain. Nous sommes au moment où il vient d’arriver à Malte, mais, à passer par l’imagination des poètes populaires, son épopée s’est compliquée d’ornements fabuleux. Des oiseaux viennent le saluer; ils volent devant lui pour annoncer l’homme de Dieu aux idolâtres de l’île qui, tout de suite convertis, l’acclament.
C’est ici l’histoire à son premier âge. Ainsi, aux premiers temps de la France capétienne, dans les châteaux, dans les assemblées de pèlerins, les trouvères « déclinaient » la chanson de Roland. Ainsi, aux premiers temps de la Grèce, les aèdes répétaient la légende d’Ulysse chez les rois et dans les agoras. Un aède, comme ceux que Victor Bérard, dans son grand livre sur l’Odyssée, nous a montrés, récitant, laisse par laisse, à l’accompagnement rythmé d’une lyre, quelque épisode du grand roman national, voilà ce qu’est ce conteur. Et si sa fantaisie d’artiste lui suggère quelque invention nouvelle, s’il lui plaît de varier le poème qui lui fut oralement transmis, d’y coudre quelque chant ou fragment d’une autre geste, on comprend qu’il est libre, et l’on comprend en même temps la composition disparate de notre texte homérique.
Nous avons fini cette journée au bord de la place, dans la loge d’un important marchand de thé, parent d’un de nos jeunes amis maures. Les caisses, marquées d’estampilles anglaises et chinoises, couvraient les murs de ce réduit où les affaires sont actives. A sa table, devant un registre très moderne et chargé d’écritures arabes, ce négociant nous disait avec feu les bienfaits apportés au Maroc par la science des Français. Il nous montrait son téléphone, où il avait un jour entendu, ô prodige ! la voix de son frère l’appeler de Vichy. Il recevait parfois des lettres de Londres, que l’aéropostale apporte en deux jours. Il avait volé en avion jusqu’à Tanger.
Cependant, nous suivions encore des yeux sur la place, par-dessus le cercle de la foule, les gestes envolés de l’épique chanteur. Ce Maure qui correspond avec Londres et Shanghaï, son téléphone, ses histoires d’aéroplanes et, à vingt pas, cette scène des temps antiques, c’était un peu l’incohérence d’un rêve.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:48

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- LE MARCHAND DE POTERIES.



- LE MARCHAND DE POTERIES.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:49

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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Ven 24 Fév - 8:50

page 71



- La palmeraie.

MARRAKECH

I

Cinq heures d’auto seulement, de Casablanca à Marrakech, voilà le voyage comme on l’entend aujourd’hui dans ce pays du passé. Je n’ai rien vu de ce qui nous enchantait jadis, au cours de la journée de piste : les caravanes, les chameliers qui semblaient des Eliézers, les pèlerins qui cheminaient d’un pas léger, les mains aux deux bouts du bâton passé derrière la nuque, — et les campements, les scènes de vie nomade, les enfants, les femmes, les chiens, les troupeaux, autour des humbles tentes noires.
On croise des camions; on s’arrête pour déjeuner à l’hôtel de Sétif; on prend de l’essence, et c’est tout. A peine ai-je reconnu les deux chaînes de hauteurs qui coupent la monotonie du bled, si nues, si jaunes, si arabes, à la fin de l’été, — des montagnes de désert dans l’étendue brûlée. En ce moment, la verdure en émousse les contours. Toute la campagne est une verte Beauce où l’on court sur du goudron, entre deux rangs interminables de potences, celles du chemin de fer à trolley, celles des câbles qui portent à la vétuste Marrakech la lumière et l’énergie moderne.
J’attendais les collines des Djebilets, toujours stériles, celles-là, farouches au crépuscule ...




- La palmeraie.

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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:23

page 72



... , quand leurs pitons noirs tournent au rouge comme du charbon qui s’enflamme. Ces montagnettes ensorcelées, on dirait qu’elles ont disparu. La route passe par une large dépression, et ce n’est que peu à peu que se découvre une autre plaine, d’un vert seulement plus grave que les autres. Un instant, au loin, sur cette nappe, un petit trait vague s’est levé, qui aurait pu être, dans une campagne de France, un clocher pointant à l’horizon. Mais nous savions que c’était la grande Koutoubia de Marrakech, à quatre ou cinq lieues de distance. Rien de l’Atlas ne se révélait. Tout d’un coup la palmeraie nous entoura.
Il était six heures et demie. D’un côté de la route, les grands futs écailleux se teintaient de rose; des reflets vermeils brillaient aux pennes de leurs panaches. A droite, l’étrange forêt rayait de mille fusées noires un ciel enflammé. C’était l’entrée merveilleuse d’une oasis saharienne. Il fallait goûter à loisir la beauté de ce monde édenique.
Longue halte près du pont de l’oued Tensift, à l’endroit le plus enchanté. Le peuple des dattiers entr’ouvre là sur le couchant sa profondeur. Au long du ravin boueux, sur les terrasses que forment ses détours, ils s’affrontent, portés comme en des corbeilles ...









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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:24

page 73



- La palmeraie au crépuscule.


... successives. Un rayon, enfilant l'étroite clairière, illuminait leurs franges, et les hauts bouquets s'exaltaient dans une calme splendeur.
Le lieu n’était pas désert. Une petite vie pastorale y persiste, qui doit être bien ancienne. En bas, en aval du pont, une femme surveillait un chaudron posé sur un foyer de trois pierres, au pied d’une bâtisse à demi-ruinée, une sorte de tour paysanne, de cette forme pyramidante qu’ont toutes les constructions du désert, — on la retrouve dans les pylônes superbes des temples de Haute-Egypte, et les masures des fellahs du Nil la répètent encore. Ce n’était que du toub, de la glaise séchée, mais d’un rose radieux dans la clarté vespérale. De petits ânes, des chèvres, des enfants peuplaient le ravin qui, de ce côté du pont, s’élargit. Par delà, dans les traînées d’herbe à fleur d’eau laissées par une inondation de l’oued, un troupeau de bœufs s’espaçait, accompagné des beaux oiseaux blancs qui se pressent toujours sur leurs traces. A un quart de lieue dans l’est, derrière des étendues d’orges moirées de lumière frisante, l’armée des palmes recommençait de dresser ses phalanges. C’était comme une muraille lointaine, d’un vert extraordinairement pâle, fumeuse, presque spectrale, sous un ciel qui par là se chargeait de noirceurs d’orage.
L’astre avait disparu; l’espace, à l’occident, s’était empli jusqu’au zénith d’un effluve doré, et sur cet or, les noirs dattiers, avec leurs coiffures de grandes plumes, prenaient je ne sais quel aspect sauvage.
Une petite brise s’est levée, comme presque toujours dans l’aride pays du sud ...




- La palmeraie au crépuscule.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:25

page 74



- La rentrée du troupeau.


... après le coucher du soleil. Les palmes s’ouvrirent, se mirent lentement à respirer; les oiseaux blancs, derrière les bœufs, s’envolèrent, les chèvres chevrotèrent. Les enfants, dans leurs voiles de couleur, se pourchassaient comme des papillons diaprés. La femme avait disparu; deux hommes avaient pris sa place au pied de la tour de boue; à côté du chaudron, ils étaient assis par terre, devant un pauvre plateau de thé. Sur le plateau, dans l’un des verres, une rose était posée.
Ils avaient songé à l’apporter. Regarder une rose en buvant lentement l’infusion qui réveille l’esprit et ne le trouble pas, pour ces paysans arabes, ce plaisir ajoutait au bonheur du soir délicieux.

II

Marrakech : vieux souvenirs... Nous y avions passé presque tout un printemps, quelques mois après que le colonel Simon y était entré, quand nos militaires, peu apparents, discrètement cantonnés au Gheliz y étaient les seuls Européens. J’y étais revenu quatre ans plus tard, en automne. Cette fois, nous allons plus loin, et nous n’en pourrons prendre qu’une brève vision.




- La rentrée du troupeau.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:26

page 75



- La Koutoubia vue des jardins de la résidence militaire.




- La Koutoubia vue des jardins de la résidence militaire.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:27

page 76



- LE SOIR SOUS LES REMPARTS A MARRAKECH.




- LE SOIR SOUS LES REMPARTS A MARRAKECH.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:29

page 77



- Bab Doukkala.


Quand on arrive par la route de Casablanca, les changements paraissent grands. Je ne parle pas de la jolie ville nouvelle, qui reste à distance de l’enceinte, mais de ce qui se présente, aussitôt passée la large brèche qui remplace aujourd’hui la vieille Bab Djdid. Les espaces, autrefois désolés, qu’il faut d’abord traverser, ces poudreux terrains qui tenaient de la ruine et du désert, se sont civilisés. La magnifique route française s’y change, entre deux rangs d’arbres municipaux, en avenue aussi large, aussi noire et luisante qu’à Paris celles qui sortent du Bois, et les autos y courent au long d’un beau jardin public. Sur ces premiers plans modernes, se lève la grande Koutoubia, qui maintenait autour de sa majesté le silence et la solitude. Ensuite, un petit morceau tout neuf de rue de Rivoli, de brillants magasins, des vitrines sous un rang d’arceaux italiens ; des façades qui portent des noms de banques et de sociétés commerciales, un bâtiment de la Poste comme on en voudrait dans tous nos chefs-lieux de France. Tout cela derrière des lignes de taxis, dans un mouvement de foule, plus dense à mesure qu’on approche de Djema-el-Fena.
Mais ce n’est là que l’abord de Marrakech; partout ailleurs, elle demeure à peu près ce qu’elle fut pendant tous ses siècles, et telle que je l’ai vue quand le tricolore commençait de flotter sur le Gheliz. On peut regretter les chameaux, leurs fabuleuses silhouettes, surgissant soudain dans la foule obscure des souks, leurs lentes processions sous les grandes voûtes ogivales. Ils ajoutaient au caractère saharien du grand ksar qu’est la capitale du sud.
Une chose nouvelle pour nous, c’est le harcèlement de ces nuées de gamins qui, tout de suite, se collent au nouveau venu sous prétexte de le conduire. Ah ! l’insupportable ...




- Bab Doukkala.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:30

page 78



- Reflets dans la palmeraie.

... engeance de moustiques ! Il paraît que la plupart viennent du dehors, attirés par ce qu'on raconte dans le bled des largesses des touristes. Ils vivent ici sans pères ni mères, passant la nuit dans les carrefours et, quand il pleut, dans les fondouks. On en arrête deux cents par semaine; on les renvoie chez eux; il en arrive toujours de nouveaux essaims.

Nous logeons à côté de Djemaa-el-Fena, la place du Trépas, autrefois patibulaire, que décoraient les têtes rapportées par les tabors quand ils avaient châtié quelque tribu rebelle. Là est toujours le cœur de Marrakech. A mesure qu'on en approche, on en perçoit la rumeur. Ce battement sourd et continuel de tambourins, c'est comme la pulsation désordonnée de ce cœur demeuré sauvage.
La place du Trépas est célèbre. Les Tharaud, Abel Bonnard, Pierre Mille en ont rapporté d'admirables tableaux. J'ai tenté jadis de la décrire, en un temps où sa vie étrange n'avait pas encore connu la curiosité des Roumis. Ce ne sont pas les quelques  nouveautés  de   son  cadre
cette banque, ces deux grands cafés, ces rangs d'autos qui m'engageraient, après les parfaites peintures qu'on en a faites, à revenir sur cette vieille esquisse.
Nous y faisons de longues stations, dans la foule, parmi les mille petits étalages qui couvrent le sol. Ce sont toujours les mêmes minuscules commerces de sauterelles grillées, de dattes en gâteaux (hantés de mouches, farcis de mouches écrasées), de grains de pastèques, d'inquiétantes confiseries, de vieilles ferrailles et de choses magiques : lézards séchés, pots de ...



- Reflets dans la palmeraie.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:31

page 79




... graisse d'aigle, ailes et griffes de vautours, qui chassent les sorts et les maladies. Et ce sont toujours les mêmes chanteurs et conteurs publics, les mêmes baladins, bouffons, sorciers et charmeurs de serpents. Les plus étonnants sont les petits danseurs chleuhs en calotte, robe rouges et surplis blanc, comme des enfants de chœur, — des enfants de chœur fardés, ambigus, aux yeux peints et trop grands. Et quelle danse ! Un trépignement sur place, rapide et convulsivement rythmé par les sonneries et les brusques silences de leurs castagnettes de cuivre, tandis que leurs reins frémissent d’une vibration continue. Que ces danses lascives et rituelles soient nées sous les neiges de l’Atlas, que des âmes de montagnards — en Europe, les plus simples et viriles de toutes — s’y expriment, voilà qui nous déroute et nous fait rêver du lointain de ce monde.
Que de choses on pourrait apprendre ici sur les formes primitives de la civilisation ! Les industries, la littérature, la magie, l’art d’un peuple enfant se concentrent sur la place du Trépas. On prie, on invoque les saints, on appelle des miracles, on exhibe d’apocalyptiques images de lions et ...




- La Koutoubia.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 6:32

page 80



- Cercle autour d'un jongleur.


... de génies ailés; les enchanteurs débitent leurs philtres et leurs talismans, les romanciers racontent leurs histoires de héros et de djinns, les rhapsodes déclament leurs poèmes, les inspirés vaticinent. Et les tympanons battent, les guimbris stridulent, les rhaîtas gémissent. La musique est partout. A travers le bruissement général, passent les timbres, les cadences, les modulations étranges.

*
* *

A la longue, ces confusions étourdissent; on aspire à l’espace, et il n’est pas besoin d’aller loin pour le trouver. Sur les bords de la place, l’hospitalière maison municipale nous offre comme autrefois le refuge de son toit. Là-haut, assis sur le même muret qu’il y a vingt ans, nous sommes enveloppés de ciel, et nous embrassons Marrakech tout entière. La voilà dans son paysage, ceinte du vert et jaune anneau de sa plaine : champs cultivés, cimetières, terrains de ruines, où la palmeraie, dense au loin, avance çà et là un bouquet d’étoiles sombres. Le singulier pays, si clair, si vide ! Un demi-désert, entre les noires petites Djebilets — les montagnes diablotines qui chevauchent, toutes nues, à l’horizon du nord, — et, à vingt lieues dans le sud, les blancheurs glacées de l’Atlas, dont le mur aérien semble fermer le monde.
Mais la ville est grande, et regardée d’ici, elle emplit presque toute l’étendue visible. Sous le soleil de ...








- Cercle autour d'un jongleur.



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MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Lun 27 Fév - 7:03

page 81



- Charmeur de serpents.

- Marchandes de couscouss.


... dix heures, sa surface forme un ardent et fauve plateau, d’où surgissent des minarets carrés, des aiguilles de cyprès, quelques palmiers, des pyramides vertes qui sont des toitures de sanctuaires, et les hautes clôtures du quartier maghzen. Je cherche mes anciens points de repère, si perdus dans le labyrinthe intérieur, et peu à peu je les retrouve tous, et chacun éveille un souvenir. A l’orient, près d’un rang de sauvages dattiers, cet ensemble de trapèzes crénelés, d’aspect presque assyrien, c’est l’ancien Dar Glaoui, où Si-Madani, le frère aîné de l’actuel pacha, et le chef alors de la famille, nous reçut avec une si noble courtoisie, peu de temps avant sa mort. Un très haut personnage, le plus puissant baron de l’Atlas, grand vizir de Moulay-Hafid, qui lui devait son trône. Je revois cette austère figure, bilieuse, amaigrie, déjà malade, qui ne s’éclaira vraiment que lorsqu’il nous invita, dans ses jardins, à respirer des parterres de fleurs choisies, disposés ...




- Charmeur de serpents.





- Marchandes de couscouss.




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