Ce Maroc bien aimé

Ce Maroc bien aimé

Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  

Partagez | 
 

 VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant
AuteurMessage
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:33


Veuillez patienter le temps du téléchargement des fichiers PHOTO

page 32



... Hassan nous émeut comme un monstre solitaire, survivant d'une autre faune.
D’ici, nous dominons de vastes espaces, un paysage que la nuit tombante simplifie. Tout le périssable commence à s’en effacer. Bientôt il ne reste plus que les choses de toujours. En bas, à travers l’obscurité de la plaine, une rivière allonge ses méandres qui luisent. Entre le rocher où s’accroche le rempart de la ville et le monticule lointain de Salé, elle s’ouvre parmi des sables devant les houles croulantes de l’Océan. Par là, l’horizon, où traîne encore un peu de rouge, est celui du large. Au bas du ciel tremble une blanche étoile. C’est presque la nuit, mais les grandes eaux roulent encore de la lumière, une lumière qui semble venue du dedans, comme si remontaient les rayons qu’elles ont absorbés pendant la journée. Au long de la côte de Salé, un ruban de mystérieux reflets tressaille.
Ce paysage est le même qu’a vu la grande tour dans tous les soirs de huit siècles. D’ici, rien ne paraît changé. Rabat même, dont on n’aperçoit sur la falaise qu’une ligne d’argent et le haut minaret de la pointe, semble encore une ville barbaresque.

II

De tout ce que j’avais vu, il y a vingt ans, à Rabat, le grand cimetière El-Alou qui s’allonge au bord de la mer, m’avait laissé le plus profond souvenir. J’y suis retourné tout de suite, et j’y reviens souvent, le matin et le soir, — non par le boulevard moderne qui en approche, mais, comme il convient, en passant par la medina, dont l’intérieur demeure à peu près ce qu’il était. Avant le régime français, ce blanc quadrilatère qui va jusqu’aux rochers de l’estuaire, c’était tout Rabat. Elle s’enfermait dans la vieille muraille crénelée qui sépare aujourd’hui de la ville moderne ce qui n’est plus que le quartier indigène, Seuls, le bled, les galets de l’Océan et des tombes bordaient le pied de son rempart. On arrivait aux portes superbes par des pistes à bourricots.
La vieille voûte de Bab Tebene est toujours là, mais les abords en sont bien altérés. A l’entrée, profusion de débits et de restaurants. Et dans la rue Souïka — la rue marchande, celle que domine au loin, du côté de la mer, le minaret de la grande mosquée, — quel nouveau peuple hétéroclite ! Des hommes en casquettes, des ménagères en cheveux, des soldats en kaki, des gens de toutes races, Espagnols, Algériens, Siciliens, Provençaux, mêlés aux figures indigènes, entre les étalages où déborde la bimbeloterie européenne et les tentures des buvettes où des Maures attablés devant des guéridons de fer boivent sans vergogne l’absinthe sacrilège.
Mais derrière cette écume poussée par le flot envahisseur, on entre dans les candeurs et les silences de l’ancienne Rabat. Un dédale de galeries à peu près désertes, des successions d’arcs jetés d’un mur à l’autre, qui font comme des nefs d’église; ailleurs des treilles, de verts plafonds de vignes. De rares passants frôlant de leurs pâles draperies la pâleur des parois, et dont les babouches glissent sans bruit.
Parfois un porche s’ouvre, et l’on entrevoit ce que cachent les clôtures. Souvent, c’est un vestibule à colonnes, une polychromie de carreaux émaillés. Une splendeur intime, pleine d’ombre, se révèle.
De loin en loin, une fontaine murale, le brillant bouquet de son décor; ou bien, entre deux nappes de mosaïque, c’est l’étroit et haut portail d’une mosquée, la somptueuse enluminure de son auvent, et par-dessous, une confusion d’alvéoles, de stalactites, de ...


Dernière édition par Pierre AUBREE le Mar 28 Fév - 18:40, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:34

page 33



- Nids de cigognes sur la Kasba des Ouddaias.





- Nids de cigognes sur la Kasba des Ouddaias.




Dernière édition par Pierre AUBREE le Mer 22 Fév - 8:25, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:35

page 34



- Les porteurs d'eau à la fontaine.


... prismes bleus, rouges, verts, une joaillerie suspendue. Si c’est le soir, on entend parfois un battement sourd de tambourin, scandant la voix d’une rhaïta qui gémit; et, tout d’un coup, on se sent bien loin.
On débouche dans la rue populeuse des Consuls ; on arrive devant le massif roussi de la Kasba : dans un retrait du rempart se déploie la porte cyclopéenne. Majesté de son auréole irradiée sur la nuit intérieure de la voûte. Ici, nul jeu de faïences; rien que la pierre monumentale et dorée par le temps. Dans un cadre où s’alignent les caractères superbes des inscriptions coufiques, la grande arche outrepassée s’enveloppe de larges festons découpés en relief dans les blocs épais de l’appareil. C’est une gloire, une magnificence militaire, évoquant les triomphes des conquérants almohades.
La Kasba était jadis une petite ville à part. Il en reste la mosquée et la sévère, élégante medersa — aujourd’hui musée des arts marocains — dont le riad est le lieu le plus délicieux de Rabat. Nous ne passons pas devant la citadelle sans aller respirer les baumes de ce royal jardin. Des pergolas chargées de roses et de bleus volubilis, de longs parterres peuplés de toutes les floraisons de l’avril africain, — un trésor végétal soigneusement enfermé. Ou, plutôt, dans la rude enceinte militaire, sous les courtines rouillées qui hérissent le ciel des larges clous de leurs merlons, c’est le harem d’un Sultan guerrier, un harem dont les femmes seraient des fleurs, et dont les cyprès semblent les noirs et rigides gardiens.

*
* *

Derrière le mur de la Kasba des Ouddaias, s’étend ce grand cimetière El Alou où nous aimons à revenir.




- Les porteurs d'eau à la fontaine.






Dernière édition par Pierre AUBREE le Mer 22 Fév - 8:38, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:36

page 35



- La Kasba des Ouddaias.


Ce n’est qu’une étendue d’herbes, très hautes, en ces jours d’avril, et mêlées de soucis, de mauves, de liserons, —une longue prairie sauvage dévalant du rempart de la medina vers la plage. Un hérissement grisâtre la couvre, une armée de pierres levées qui, au loin, se confondent aux roches affleurantes. Sous le mur, quelques koubbas finissent de s’écailler. En bas, une clôture du même gris que les pierres, percée de meurtrières, ferme, au-dessus de la grève, ce grand champ arabe de la mort.
Les pierres sont des stèles, la plupart penchées, demi-tombées, aux deux bouts d’une petite cuve bordée de galets ou de schistes, à peine visible sous la profusion des graminées et des fleurs. Elles ont pris la couleur du temps qui les a rongées, quelques-unes seulement un peu dorées de rouille.
Pas une inscription ; les tombes sont anonymes. Simplement, dans la terre, l’individu s’est effacé qui, dans la vie, si pareil à ses frères, à ses pères, était à peine un individu. Combien différent un tel lieu de nos tristes nécropoles où chaque mort garde son nom, et semble s’affirmer propriétaire du terrain qu’il occupe ! La mort, au pays musulman, n’est pas affreuse; elle apparaît ce qu’elle est : un moment des rythmes invariables de la nature, comme la tombée des feuilles après les verdures de l’été. Les cimetières, le plus souvent, sont des jardins d’oliviers, de palmiers, au milieu des jardins environnants; dans les régions sans arbres, de simples espaces caillouteux que de vagues bosselures distinguent à peine du sol environnant. Ils ne sont pas hors de la vie ; des pistes y passent ; les baudets les traversent. Celui-ci n’est pas clos : simplement il s’adosse au rempart, et le petit mur d’en bas n’est là que pour le défendre de la mer. Aux deux bouts de ...




- La Kasba des Ouddaias.




Dernière édition par Pierre AUBREE le Mer 22 Fév - 8:43, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:36

page 36



- Le cimetière El Alou.


... sa longueur, on y entre comme on veut; on y vient flâner, dormir, s’abandonner au plaisir musulman de contempler sans rien faire. Je passe à côté d’un de ces rêveurs. Il est assis dans l’herbe, replié dans ses voiles; la tête penchée sur la main, il regarde les infinis. D’autres, au loin, composent des groupes blancs parmi les pierres.
A l’extrémité de la prairie, un petit cercle est assemblé, d’où monte un chant qui semble religieux. Qu’est-ce qui se passe là ? J’avance sans trop approcher. Un enterrement; voici, dans l’herbe, la herse rustique où tout à l’heure le mort était couché, sans cercueil, enveloppé comme Lazare d’une simple toile, et serré de bandelettes. Un personnage à barbe grise, de mine austère, semble un officiant. Alentour, les assistants se tiennent dans la posture voulue par le rite pour la Fatihah : les mains tendues devant eux, les deux paumes réunies et formant une coupe. Deux hommes demi-nus font tomber à coups de pioche dans la cuve ouverte un monceau de fraîche terre.
J’erre au hasard dans le grand champ vague des cippes. Parfois leur légion s’interrompt et, sur un long intervalle, il n’y a plus que de la prairie. On dirait qu’ils reposent là, les morts, par clans ou tribus qui ne se mêlent pas.
Du cimetière El Alou, on voit de grandes choses, non seulement la mer, mais des restes majestueux de l’ancien temps. D’abord, tout près, la Kasba des Ouddaias, sa ...




- Le cimetière El Alou.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Mer 22 Fév - 8:47, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mar 21 Fév - 8:37

page 37



- Le rocher des Ouddaias.




- Le rocher des Ouddaias.

Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:51

page 38



... muraille vieil or, ses lignes de créneaux, jalonnées de fortins où vingt cigognes, debout sur leurs nids de broussailles, surveillent le paysage. Au loin, par delà tout l’espace de la ville, le bloc farouche de la tour Hassan s’isole sur sa butte, entouré d’une confusion de ruines. En montant jusqu’au pied du rempart, on aperçoit l’embouchure du Bou Regreg, la nappe de sables, la lente procession des houles qui les assiègent et barrent de leurs lignes d’écume les eaux tranquilles de l’estuaire; on entend leur bruissement vaste et continuel. Au delà de ces vides, à une lieue de distance, Salé, toute petite, coiffe de blanc sa longue colline. Hors des jardins qui l’enveloppent par en bas, un dattier solitaire fuse, et son haut bouquet semble s’exhaler par toutes ses palmes dans la lumière.
Il y a pourtant ici des nouveautés. En voici une surprenante : à l’autre bout du cimetière, sous les jonchées de stèles, ces enfants qui courent à grands cris, djellabas volantes, après un ballon. Le foot-ball chez ces Musulmans, qui aurait jadis imaginé cela ? Par derrière, un boulevard moderne, flanqué d’une construction de notre génie militaire, longe la solennelle étendue. Il n’en faut pas beaucoup pour altérer l’âme d’un paysage dont la solitude faisait le grand caractère. Non, je ne retrouve pas toute l’impression que celui-ci m’avait laissée, peut-être aussi parce que c’était en automne, quand le pré des morts est brûlé, que rien n’y reste que le lapia des cippes sur une terre rocheuse et couleur de cendre. Ah ! comme tout alors était émouvant !
Je reverrai toujours le dernier soir où j’étais venu là. Un ciel d’un violet sombre où traînaient des fumées d’orage; une mer funéraire, unie au loin comme une dalle de jade. A longs soupirs espacés, elle brisait pourtant sur la grève. L’eau planétaire, l’éternel Océan, indifférent aux variétés et aux générations de l’espèce humaine, roulant ici devant ce monde arabe qui ne lui présente que ses morts et les mausolées de ses saints, comme devant les fumées d’usines et les casinos où s’annonce sur nos côtes l’âme de l’Occident moderne. Ce champ de repos, tel qu’il m’apparut par ce soir pathétique, eut satisfait Leconte de Lisle. Je me remémorais le sombre poème où il a dit sa lassitude de l’être personnel, et sa profonde aspiration :

... Que ne puis-je, couché sous le chiendent amer,
Chair inerte, vouée au temps qui la dévore,
M’endormir dans la nuit qui n’aura point d’aurore,
Au grondement immense et morne de la mer !

Splendeur aujourd’hui du ciel et des eaux. Encore une fois, l’aile du printemps a touché cette vieille terre saturée de cendre musulmane. Elle regorge de sèves neuves; les fleurs, les vertes foisons nous montent jusqu’aux genoux. Une petite assemblée de femmes est assise près de nous parmi les tombes. Elles se taisent ; calmes statues, blanc drapées, pareilles à ces pures figures du Céramique d’Athènes, où les Grecs ont exprimé leur sereine idée de la mort.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:15, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:52

page 39



- La veille de la fête de l’Aid Kebir.

III

L’Aïd Kebir, la plus grande fête de l’année musulmane, qu’on appelle aussi la fête du mouton, parce que cette éternelle victime en est le triste héros. Dans chaque famille, un porte-laine est alors égorgé, et publiquement, en chaque douar, en chaque medina, ce rite est accompli en présence du kaïd ou du pacha. Dans la ville où réside le Sultan, Sa Majesté préside à la cérémonie, et de toutes les tribus du Maroc, des chefs, chacun avec un peloton de cavaliers, viennent lui rendre un solennel hommage.
Fête religieuse surtout, qui commémore le sacrifice d’Abraham; mais nul ange ne descend alors du ciel pour arrêter le couteau du sacrificateur. Deux khodjas nous disaient hier que cinq millions de moutons sont alors occis dans le pays — un holocauste qui reviendrait à un demi-milliard de francs. Mais un administrateur français nous renseignait mieux en ramenant le nombre des animaux immolés à quelque cinq cents mille. Bombance alors par tout le Maghreb.
Dans les trois derniers jours de la semaine dernière, nous ne rencontrions guère sur les routes que des gens traînant brebis ou béliers. Les malheureuses bêtes semblent pressentir leur sort. Elles résistent obstinément; il faut les pousser de force, les faire marcher sur deux pattes, en les soulevant de terre par derrière, comme des brouettes; ou bien on les charge, bêlantes, pleurantes, sur des bourricots. Quelques-uns s’efforcent de les porter sur leurs épaules, les tiennent par les gigots, pendus autour de leur cou. Chaque indigène semble alors lutter contre un mouton désespéré. L’odeur du suint est partout dans les villages. Deux jours plus tard, on n’y voit plus que tripes qui sèchent ...




- La veille de la fête de l’Aid Kebir.




Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:22, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:53

page 40



- L'arrivée au lieu du sacrifice.


... au soleil, têtes sanglantes encore vêtues de leur toison, et qu’on dirait guillotinées.
Dimanche matin, 17 avril. De bonne heure, nous arrivons en haut de Rabat, dans la plaine fleurie où se lève, derrière les murailles du palais, la blanche msalla du sultan. Un millier de cavaliers formant un immense carré encadre de loin la clôture de toile qui cache aujourd’hui cette terrasse de prière. Cavaliers triangulaires, en vastes burnous qui s’évasent, en turbans poudreux d’où sortent les visages de cuir. Sous les draperies, on voit les pieds bruns, demi-chaussés de babouches, enfoncés dans les larges étriers de fer. Leurs longs fusils sont dressés, la crosse appuyée à la selle, rayant de tous côtés l’espace. Derrière eux se presse tout un peuple venu du bled et de la medina, une foule étrangement pâle, — le ton neutre, incertain du vieux linge.
Silence de cette multitude attentive ; silence vaste comme la plaine et le ciel autour de nous. Je n’entends que le tintement d’une clochette, celle d’un marchand d’eau qui passe, l’outre ruisselante à l’épaule. Et puis, c’est une lente polyphonie ecclésiastique, ...




- L'arrivée au lieu du sacrifice.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:26, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:54

page 41



- Porte-drapeaux de tribus.


... une grave mélopée de plain-chant, qui semble sortir de la mystérieuse tente où va s’opérer le sacrifice. On dirait un office funèbre.
A présent du rouge, un ruban rouge qui se développe, s’allonge peu à peu là-bas au pied du rempart. C’est la garde du sultan, sa garde nègre, à cheval, en habits pareils à ceux des soldats anglais d’autrefois. Ils ont des fanions, mais on ne voit pas les hampes. Silencieuse procession de petits triangles verts sur la longue muraille de chaux fanée. Ils tournent et finissent par entrer dans le grand quadrilatère, se disposent sur la prairie en deux lignes éclatantes comme des traînées de coquelicots. Et ils restent là, immobiles, leurs fusils levés droit devant eux. Des géants, ces soldats noirs; leur stature eût réjoui le grand Frédéric. Les coiffures sont singulières : des sortes de couronnes plates d’où sortent, en bouffant sur les côtés, de longs cheveux qui frisent. Mais, par derrière, le crâne obscur est strictement rasé.
Magnifique équipement de tous ces escadrons. Ceux-là mêmes qui forment le grand carré, les rudes hommes des tribus, sont montés sur des selles de riches couleurs — quelques-unes, celles des kaïds, soutachées d’or pâle et d’argent. Or et argent aussi aux broderies des brides, des têtières, des poitrails, des gourmettes. On s’étonne du contraste ...





- Porte-drapeaux de tribus.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:35, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:55

page 42



- Le mouton du sacrifice.


... de ce luxe et des simples, terreux burnous, des maigres jambes nues, des talons gris sortant des étriers.
Un éclair blanc, soudain, près de la tente que borde un peloton de gardes noirs : vingt trompettes d’argent lancées en l’air d’un mouvement qui les retourne, et puis rattrapées de la main, tout de suite embouchées. Une sonnerie retentit, une seule note, claire, vibrante, et qui se prolonge.
C’est alors qu’a surgi de la tente, égorgé, porté haut, le bélier que tout à l’heure nous regardions tranquillement brouter. Tout de suite on l’a chargé, sanglant, sur une selle et c’est à peine si j’ai eu le temps de l’apercevoir. Ventre à terre, un cavalier l’a emporté. Il s’agit de l’amener vivant encore à la mosquée du sultan. Son agonie n’est que de deux ou trois minutes. Réjouissons-nous s’il arrive à temps : l’année sera heureuse !
Aussitôt, hors des toiles, le souverain est apparu, entouré de ses gardes, suivi d’une troupe chantante (toujours l’étrange, plaintive polyphonie mineure). Très beau : jeune, mince, droit, impassible sur son frémissant cheval, le visage aussi blême que la longue draperie de mousseline qui lui couvre le front et descend plus bas que ses étriers. Vraiment il est alors le sultan chérif, le chef religieux de l’Islam marocain. Il avance, abrité par l’immense parasol rouge qu’un serviteur en culotte et caftan verts maintient au-dessus ...




- Le mouton du sacrifice.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:40, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:55

page 43



- Après le sacrifice.


... de sa tête. A cent mètres de la tente, il s’arrête en posture hiératique, les bras cachés, vivante idole qui va recevoir l’hommage d’un peuple.
Cependant, du groupe qui l’entoure, se détache un magnifique personnage. C’est le kaïd mechouar, le maître des cérémonies, autrefois l’introducteur des ambassadeurs. Aujourd’hui, sa fonction est d’annoncer les tribus représentées. Cinq fois pour chacune il répète son cri, et chaque fois un rang de cavaliers en burnous — la plupart, des barbes grises — viennent s’incliner très bas, d’un même mouvement, devant le souverain, les fronts touchant presque les cous des montures. Alors jaillit l’acclamation rituelle : « Qu’Allah protège notre Seigneur ! Que toujours il lui donne la victoire ! »
Cérémonie interminable, mais que varie pour nous un détail charmant. Tout près de moi, sur une légère charrette verte, à côté de leur gouvernante française, les deux enfants du Sultan assistaient aux solennités : un bambin de trois ans et demi, le petit Sidi Moulay Hassan, de mine pâle, très douce, si touchant, inconscient de la grandeur de son père, et qui ne demandait qu’à jouer; — et une fillette, un bébé encore, qu’on appelle princesse Lalla Aïcha — ses cheveux de jais couronnés d’un filigrane de trèfles d’or; le cou, les frêles poignets cerclés de chaînes de fines perles. Ils nous demandaient leur papa — papou, papou ! J’ai pu tenir un instant la menotte de la mignonne.
L’appel des tribus n’en finissait plus. Enfermé dans ses pâles draperies pendantes, le sultan-pape paraissait insensible aux prosternations rythmiques des cavaliers dont les rangs succédaient aux rangs.
De temps en temps une grande cigogne, surgie du rempart, venait glisser très bas au-dessus de nos têtes. Elles sont très curieuses et n’ont pas peur des hommes d’Islam, qui les vénèrent. Simplement, elles venaient voir ce qui se passait, ce matin-là, dans ...




- Après le sacrifice.




Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:46, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:56

page 44



- Le Sultan regagne son palais après la fête de l’Aïd Kebir.

- Le jeune prince Sidi Moulay Hassan et sa sœur la princesse Lalla Aïcha.


la plaine presque toujours vide. Elles ne volaient pas, elles voguaient, leurs longues ailes étendues sans un mouvement, se renversant seulement un peu pour virer et décrire une ample spire. Elles tournaient la tête en regardant. Je voyais briller leurs yeux noirs.
Une puissante, capiteuse senteur nous pénétrait depuis quelque temps. C’était l’arome des fleurs — nappes de liserons, de soucis, partout piétinées, écrasées par les sabots impatients d’un millier de chevaux.




- Le Sultan regagne son palais après la fête de l’Aïd Kebir.




- Le jeune prince Sidi Moulay Hassan et sa sœur la princesse Lalla Aïcha.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:52, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:58

page 45



- La porte de Chella.

IV

Aux abords de Rabat, le lieu le plus doux, c’est Chella, son jardin redevenu sauvage, dont les fourrés enveloppent d’antiques tombes royales et des restes de monuments religieux. Heureusement, la route que construisaient, en 1916, les prisonniers allemands passe à quelque distance. A Chella, on arrive par les sentiers d’autrefois, à travers des terrains bouleversés, dont l’herbe ne cache pas le ravage. Toujours cet aspect de ruine que présente la nature autour des vieux monuments arabes. Bel accord des choses laissées par les hommes, et du paysage qui nous parle aussi de la mort et du passé.
On commence à descendre un peu sur le pré, et tout de suite, on s’arrête. La surprenante apparition qui surgit de la pente ! Au milieu d’une branlante muraille, deux bastions de galbe insolite, un étrange château, percé par en bas d’une voûte ténébreuse. C’est l’entrée du domaine retiré, dont la solitude et le silence enveloppent les tombeaux des princes mérinides.
L’arche est magnifique, toute rayonnante de festons en saillie qui en rehaussent en la répétant deux fois, l’ogive sarrasine : une fastueuse guipure de pierre dans la fière nudité du rectangle qui l’encadre. Sur ce nimbe, trois rudes blocs, en créneaux, posent l’accent militaire.





- La porte de Chella.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 6:57, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 8:59

page 46



- Les abords de Chella.


Mais ce qui fait le caractère unique de cette porte monumentale, c’est la fantaisiste élégance des deux tours qui la flanquent et la dominent. Minces et prismatiques, elles s’évasent par en haut, évidant et dentelant leurs arêtes pour porter comme une tige qui se change en calice, la fleur superbe de leurs merlons. Le tout est d’un gris d’argent fané, le ton du lichen qui couvre les vieux murs.
Rien ici de la majesté de l’arche des Ouddaias. Un décor de légende; un grand bijou arabe où le temps a mis sa patine et ses niellures. Cela est romanesque et charmant; cela vous accueille comme une féerique sonnerie de fanfare. Le lieu qu’annonce une telle entrée doit être habité par des djinns. Ont-ils pris la forme de ces graves cigognes qui le gardent un peu partout sur les créneaux ?
La voûte ouvre sur un vallon demi-sauvage. Toute une campagne : des pentes herbeuses et bariolées de fleurs, des haies de cactus à raquettes et d’agaves, des figuiers, des oliviers; et par en bas, de nobles dômes de feuillages. De ce creux profond monte un gracieux et presque féminin minaret délicatement gaufré, où luisent de bleus vestiges de faïences.
Là, perdus dans les verdures, sont les lieux sacrés, les tombeaux et les sanctuaires dont la piété populaire vient encore vénérer les ruines.
Qu’étaient ces rois mérinides qui dorment sous les ombrages de Chella ? On sait ...





- Les abords de Chella.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 7:43, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:00

page 47



- LE MINARET DE CHELLA.




- LE MINARET DE CHELLA.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 7:47, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:00

page 48



... leurs noms, un peu de leur histoire. L’un d’eux, Abou-Youssef, qui vivait au XIIIe siècle, vainquit à Marrakech le dernier des Almohades, fonda Fez-Djdid, reprit au roi de Castille les manuscrits arabes de Séville et de Cordoue, pénétra en Algérie, et combattit à Tunis les croisés de Saint-Louis. Son fils, Abou Yacoub, qui fut célèbre par tout l’Islam pour son faste, périt victime d’un complot de harem, assassiné par un eunuque. Un autre, qui régna en paix pendant vingt-et-un ans, est loué par les chroniqueurs arabes d’avoir cultivé les lettres et les arts, et protégé les universités : c’est de lui que datent les plus merveilleuses médersas de Fez. Un quatrième, l’un des plus grands de la dynastie, conquit toute l’Ifrikya, et fit, à Tunis, au milieu de ses cavaliers et de ses drapeaux, une solennelle entrée dont Ibn Khaldoun a décrit les pompes. Cet Aboul Hassan fut magnifique, et a laissé de farouches et religieux poèmes. « Je fais librement des largesses, et je tranche de mon sabre le cou des infidèles au ras des épaules ». Tous ces Mérinides ont aimé la poésie, la musique et les parfums.
Les quatre rois dont on a trouvé les sépultures — il y en a peut-être d’autres à Chella — reposent, comme les Saadiens de Marrakech, à côté de leurs reines et de quelques-uns de leurs rejetons. Si minces, si pures, ces tombes de femmes et d’enfants, simples lames de marbre superposées, de plus en plus étroites jusqu’à la plus haute, qui n’est qu’une simple ligne. Une broderie de versets coraniques les entoure, pâle enlacement de sinueux jambages, dont le blond relief, à peine distinct du blond de ces marbres, y flotte comme un rêve, le rêve sans fin de ceux qui dorment là. Dans la koubba démantelée d’Aboul Hassan, ces féminines tombes sont modestement couchées parmi les débris d’une nappe de mosaïque, et comme aux pieds du maître. Le monument a perdu sa coupole; un figuier l’a envahi, dont le beau feuillage trilobé, tamisant par en haut des rayons, entretient à l’intérieur du mausolée un frais demi-jour d’émeraude.
Au dehors, le grand tombeau en est presque enveloppé. Là, au milieu des sauvages foisons se lève le décor qui glorifie le Sultan Noir. Quelle splendeur et quelle gravité ! Sous les guillochures de l’auvent, c’est une somptueuse draperie de grès rouge, trouée de grands trèfles qui s’y rangent en découpures d’ombre. Au-dessus d’un filigrane d’arabesques, elle se suspend, dessinant par en bas, de ses franges, trois ogives précieusement lobées que portent de byzantines colonnettes. Deux bandeaux scripturaires, proclamant la grandeur d’Allah et les titres du prince qui fut « son ombre sur la terre », encadrent de leur impérieuse précision cette voluptueuse et religieuse harmonie de pierre et de majolique. Les beaux rythmes ! Et comme tout cela vibre et chante ! Pourquoi faut-il toujours le vocabulaire de la musique pour traduire un peu ce que nous dit le décor musulman ? Sans doute, c’est que ne représentant rien du monde extérieur, il n’exprime que de l’âme, — âme islamique, bornée à ses modes invariables et simples : orgueil, élancements de volonté, ardeurs lyriques et sensuelles, inflexible fidélité à soi- même et au Dieu unique.
A toute chose de beauté l’approche de la mort ajoute son pathétique. Ici, les forces de destruction sont partout à l’œuvre. L’arête verticale de ce mur où frémit encore la chaude vie de l’esprit est à demi-disloquée ; le soubassement ne montre plus que des blocs disjoints par la poussée des racines, presque enfouis sous les agaves, les fouillis d’herbes et de fleurs. Silencieusement, la vie toujours jeune de la nature est en train de tout reprendre.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 7:54, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:01

page 49



- Le tombeau du Sultan noir.


A côté, cachée sous de basses ramures, stagne une eau morte, verte nappe de lentisques dans l’ombre verte de la feuillée.
Errant au hasard à travers les fourrés, nous débouchons dans la lumière sur un autre champ de décombres, — tout ce qui subsiste d’un monastère qui fut exhumé, il y a trois ans, — les restes de vingt-huit chambres de tolba entourant le damier disloqué d’une cour. On a ramené l’eau dans la vasque centrale qui servait aux ...





- Le tombeau du Sultan noir.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 7:57, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:02

page 50



- Dans les sanctuaires de Chella.


... ablutions; dans ce miroir, dorment les reflets des grands arbres et des pierres environnantes.
C’est ici, à l’angle d’une muraille qui n’est plus que terre pulvérulente, que se dresse le délicat minaret qui met dans le paysage de Chella le signe ancien de la religion. Appartient-il au monastère ou à la mosquée dont on a récemment déterré les arceaux ? La mosquée, la zaouïa, les tombeaux se touchent ; le tout formait un sanctuaire comme il y en eut dans toute la Chrétienté du moyen âge. « Une chapelle, des tombes, des religieux pour prier sur ces tombes » (1).
A deux pas des ruines musulmanes, des voûtes effondrées, d’un appareil très différent ont attiré l’attention des chercheurs. On a fouillé, et l’on a mis au jour les restes d’une ville romaine, la Sala Colonia mentionnée par Pline l’Ancien. Les étages de deux civilisations se superposent à Chella. Un grand fossile était enfoui sous les ossements d’une espèce demeurée vivante.

*
* *

Je suis revenu plusieurs fois dans ces lieux de silence, pour le plaisir, sans plus m’inquiéter d’archéologie, d’être seul, à la tombée du soir, au milieu des fleurs et des vertes choses. Du haut des pentes, au débouché de la romantique porte, le regard embrasse d’amples espaces. Par delà le rempart où Chella s’isole, le ravin s’élargit en descendant vers le Bou Regreg. En bas, où luit le grand ruban lisse, c’est la plaine, l’étendue sans lacune des avoines et des orges, si claires en cette saison. Elle se relève mollement au ...

(1). Borelli : Chella.






- Dans les sanctuaires de Chella.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 8:03, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:03

page 51



- SUR LES REMPARTS DE CHELLA.





- SUR LES REMPARTS DE CHELLA.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 8:05, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:04

page 52





... loin, montant vers le plateau ras qui, au nord, tend sur le ciel sa longue barre obscure.
Nous étions là dans la compagnie des oiseaux. Il y en a de toutes sortes : des « chasseurs d’Afrique » tout bleus, de ce bleu clair et métallique dont brillent les martins-pêcheurs et les papillons du Brésil. Et des palombes, et par centaines, les petits faucons qui planent sur place, les ailes frissonnantes, suspendus autour des créneaux de l’enceinte, et tout d’un coup se laissent tomber comme une pierre. Et des martinets qui tournoient en criant dans l’air tiède, comme ivres de la magie du soir ; et ces candides pique-bœufs, qu’on prendrait pour des ibis. Vers la fin du jour, ils s’envolent, les pique-bœufs, et filent à tire d’ailes vers la rivière. Là-bas, au baisser du soleil, les petits saules qui la bordent en sont chargés; on croit voir des buissons d’aubépine en fleurs. Quand ils se posent sur le sol, leurs essaims font penser à ces nappes de narcisses qui, en Juin, couvrent de leur blancheur certains prés du Jura au-dessus du Léman. Quand ils s’essorent par milliers, tous à la fois, on dirait un tourbillon de neige que le vent soulève de la terre.
Mais, au printemps, c’est aux cigognes qu’appartient Chella. Sur leurs grands nids, elles trônent ou s’érigent en des attitudes souveraines, dédaigneuses du menu peuple qui voltige alentour. Vers six heures, elles occupent tous les hauts points du paysage, les merlons et les fortins du rempart, les beaux arbres qui cachent le sanctuaire, — des arbres vêtus de telles robes de verdure que pas une branche n'en est visible, et que les grands oiseaux blancs et noirs paraissent étrangement portés sur la mollesse du feuillage.
Il en est un, sûrement toujours le même, qui pour station a pris le minaret. Au sommet du lanternon qui surmonte la tour, sa silhouette, dressée à contre-jour, semble, comme un fleuron hiératique, faire partie du monument. Celui-là doit être le roi de tous les autres. Il a choisi ce poste pour plus de solitude. Quand j'approche pour l'interroger, il reste indifférent à ma présence. Comme tous ses frères, en ce moment, ...


Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 12:17, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:05

page 53



... il tient sa tête tournée vers le soleil qui tombe. La disparition de l'Astre les occupe. Leur fixité, leur attention quasi rituelles rappellent l'attitude unanime d'un rang de Musulmans tournés, à la mosquée, vers La Mecque.
Et voici, là-haut, quelques-uns de nos amis, les moutons. Ils ont échappé aux égorgements de l'Aïd Kebir ; ils broutent en paix au pied du rempart, ignorants de l'holocauste, oublieux des hommes, dont les mains leur sont si dures. Quelques semaines de liberté sur l'herbe printanière les rendront dignes du couteau du boucher. Rien autour d'eux que de rassurant. Ils sont heureux; n'allons pas les déranger.
On n'est pas longtemps tout à fait seul ici. Des enfants surgissent toujours, venus on ne sait d'où, comme les oiseaux. Ce soir, ce sont deux fillettes et un petit frère. Quel nouveau bouquet ils mettent sur la prairie ! Orange, safran, vert de scarabée, ils sont habillés de splendeur. Les deux gamines n'ont pas peur; elles viennent tout de suite me trouver, et se pelotonnent à côté de moi. Le corail et l'argent brillent à leurs cous; sous leurs guenilles mirifiques, leurs pieds menus ont le gris de la terre. Elles me tendent des iris blancs en roucoulant de l'arabe. J'en sais tout juste assez pour leur demander leurs noms : Fatma, Aïcha. Le marmot en caftan vert qui se tient à l'écart, en suçant son doigt, c'est Arbi. Et les cigognes, comment s'appellent-elles ? - - Berc'hami. En voilà une, à vingt mètres, qui, sans s'inquiéter de nous, son long bec dans l'herbe, chemine à pas comptés sur ses pattes d'échassier. J'ai fait semblant de lui jeter une pierre, ce qui ne l'émeut pas du tout. Mais, d'effroi, les petites ont levé les mains. Les berc'hamis sont marabout. Malheur à l'impie qui leur ferait du mal !
L'aînée est bien amusante avec sa frimousse de souris et la frange de cheveux qui lui tombe jusqu'aux yeux, -- des yeux que remplit le noir des prunelles, et qui lui dansent dans la tête, ou soudain nous fixent pour nous couver d'un regard intense. Très observatrice, m'étudiant de près, avec de petits rires aigus qui s'ouvrent sur des quenottes éclatantes. J'étais en train de dessiner quand ...


Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 12:21, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:06

page 54



- La petite Fatma.


... elle m’a découvert. Elle me demande pourquoi j’ai fait « comme cela »; et elle ferme comiquement un œil en tendant le bras devant elle, — un geste que j’ai dû faire pour mesurer sur la longueur de mon crayon quelque morceau du paysage. Elle veut absolument voir mon dessin, qui doit être drôle pour exciter de telles fusées de gaieté.

Bien entendu, nous ne partons jamais sans aller revoir les belles choses anciennes. Non pas la ville romaine — un pêle-mêle ennuyeux de pierres renversées. — mais les tombes perdues, au crépuscule, dans la nuit verte du taillis, celles des reines, qui ne sont plus alors dans l’herbe que de vagues lignes laiteuses. Le monument du Sultan Noir a perdu ses couleurs, et semble plus hautainement se retirer du présent.
Aux abords de la mosquée, le ciel reparaît, et dans ce qui reste de jour, un grand portique ouvre son fer à cheval. Il est tout écorché ; son pied ne montre plus que le grain rouge du toub. Mais autour de l’ogive, s’enroulent encore des entrelacs bleu vert. La plupart ne sont plus que des traces ; mais comment dire le charme de ce décor éteint ? C’est, dans le soir, comme un chant solitaire qui meurt, le dernier, le plus tendre d’un chœur dont toutes les autres voix se sont tues...
Mais, subitement, qu’est-ce que ce bruit singulier qui nous dérange — Tac-tac-tac ?... Les cigognes encore. Je me retourne et j ’en découvre plusieurs couples dans les frênes et les micocouliers qui bordent la cour. Chaque ménage est posé sur sa corbeille, la femelle couchée, couvant le nid que son corps blanc déborde — le mari debout sur une longue échasse. L’un des mâles s’est mis à parler — pour dire quoi ? — dans le langage de son espèce. On aperçoit le mouvement rapide du long bec qui claque à coups secs et creux, comme d’une boîte dont on ne cesserait de rabattre le couvercle.
Son discours est fini. Il revient à son infatigable immobilité. Mais pourquoi toujours cette pose sur une seule patte ? Tête basse, le bec enfoncé dans les plumes de sa poitrine, il a l’air d’un vieux rabbin triste qui médite dans sa barbe.





- La petite Fatma.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Jeu 23 Fév - 12:29, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:07

page 55



- Les factionnaires de Chella.


... Quand nous arrivons au pied de leur arbre, la dame se décide à partir. Tapage d’ailes battantes; et puis, déployées, immenses, elles l’emportent sans remuer. D’une spire silencieuse et glissante, elle disparaît derrière les cimes.
Mais son instinct de mère est plus fort que sa peur, et la voilà déjà qui revient. Quel émoi, alors, quelles salutations de son compagnon ! Il se cabre, retourne son cou sur son dos, et recommence son cliquetis; mais, cette fois, avec une passion extraordinaire. De sa tête renversée, on ne voit que les deux branches du long ciseau creux qui bat bruyamment vers le ciel.
Singulières créatures, plus surprenantes dans les arbres que dressées sur les murs et les terrasses. Au milieu des feuilles, ces oblongues silhouettes montées sur des perches si hautes, prennent des proportions démesurées. Elles semblent avoir grimpé là plutôt ...




- Les factionnaires de Chella.



Dernière édition par Pierre AUBREE le Ven 24 Fév - 8:28, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Pierre AUBREE
Admin



MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   Mer 22 Fév - 9:08

page 56



- Terrasses à Rabat.


... venues, comme les colombes et les corneilles, s’y poser en volant. Elles ont quelque chose de fabuleux. Dans ce demi-jour, elles font penser aux harpies, aux génies à corps d’oiseau des mythologies antiques.
Un soir, en quittant Chella, nous avons compté celles qui montaient leur faction sur les créneaux. Elles n’étaient que quarante-deux ; mais si importantes, profilées en noir parmi les grands clous du rempart, elles paraissaient une légion.
Sur son minaret, au creux de la vallée, veillait toujours le solitaire.






- Terrasses à Rabat.

Revenir en haut Aller en bas
http://www.cemaroc.com
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.   

Revenir en haut Aller en bas
 
VISIONS DU MAROC, André CHEVRILLON.
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 7Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7  Suivant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Ce Maroc bien aimé :: BIBLIOTHÈQUE :: Revues et Livres : -1- "MAROC Traditionnel" :: VISIONS DU MAROC-
Sauter vers: