Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 Au pays du paradoxe - MAROC -

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 9:48


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MAROC, PAYS DU PARADOXE

Les déjeuners qu'il y donnera seront de huit à dix couverts, mais les dîners en compor­teront parfois quarante-cinq. Le chiffre des invi­tations aux réceptions, notabilités européennes et indigènes, colons, fonctionnaires et mili­taires, dépassera souvent trois cents personnes. Et alors, en tant qu'architecte, je calculais com­bien il faudrait de mètres carrés pour abriter les ébats divers de toute cette multitude, ce, sans préjudice des garages, écuries, services et dégage­ments. Transformée en deniers comptants, cette évaluation pouvait se monter à quelques mil­lions.

La première idée qui était venue à l'esprit des familiers du général Lyautey fut, pour y abriter la résidence de Fez, d'acquérir le Dar Glaoui. C'était un beau palais qui, dès avant la venue au Maroc du Résident, avait été mis gracieusement, et tout meublé, à la disposition de l'ambassade française, arrivée dès le commencement de mars 1912. Son prix d'acquisition eût été de douze cent mille francs, ce qui n'avait rien d'excessif, étant donné l'importance de cette splendide habitation.

Mais quelque honorable que fût cette demeure du grand seigneur marocain du Sud, elle ne pou­vait convenir au Résident général. Et cela pour quelques-unes de ces mêmes raisons que j'exposais tout à l'heure.




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LA BEAUTÉ EN DANGER


Les abords en étaient horrible­ment étriqués. Les services s'y fussent trouvés entassés et à l'étroit. Il eût fallu acquérir bien d'autres immeubles aux environs, supprimer les jardins attenants, élargir les voies d'accès et dépenser des sommes considérables, désorganiser la vie de tout un quartier de la ville pendant des mois pour refaire quelque chose qui, à la rigueur, pouvait être acceptable, mais serait resté incom­mode et toujours disproportionné aux besoins.

Je connaissais, de par mes randonnées précé­dentes dans Fez, le palais qui termine, dans l'est, les jardins de Bou-Jeloud, s'étendant de Fez Djedid à Fez El Bali, Au delà de ces jardins se trouvaient, point terminus de l'emprise des domaines de la Couronne sur la grande ville, les palais de Dar Beïda et du Batha où, l'année précé­dente, le général Moinier, les colonels Brulard et Gouraud avaient été reçus avec leurs offi­ciers. Je savais les ressources que pouvaient offrir ces espaces immenses, toujours déserts bien que d'une construction assez récente, et dont les ressources de la liste civile relatives à l'entretien des palais du Sultan ne pourraient jamais cou­vrir le montant des dépenses d'entretien et de réparations.

Enfin, ce problème du logement de la Résidence ne formait qu'une partie de ce tout : l'aménagement obligatoire, de par les circonstances nou­velles, de la ville indigène.


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Paul CASIMIR




MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 9:57


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MAROC, PAYS DU PARADOXE


L'attribution à la Résidence des palais domaniaux de Dar Beïda, du Batha, des jardins attenants pouvait permettre la remise à la ville des jardins de Bou-Jeloud qui deviendraient jardins publics.

Une large voie tracée dans ces espaces à l'aban­don établirait les communications indispensables entre les quartiers du nord et ceux du sud de Fez.

Je fis valoir au Résident général l'économie pouvant résulter de la réalisation de ce projet. Avec une centaine de mille francs, il était pos­sible d'approprier à sa destination nouvelle Dar Beïda, qui offrait, par les jardins de Bou Jeloud, tous les accès désirables aux automobiles et aux escortes et laissait, en même temps, de par l'étendue des jardins et des espaces vides, toutes possibilités d'extensions futures, sans qu'il fût nécessaire d'acquérir dans l'avenir aucun nou­veau terrain.

Le général, par délicatesse et pour ne rien rester devoir au grand seigneur marocain dont l'hospitalité avait été si gracieusement dispensée, avait songé à l'acquisition du Dar Glaoui. La raison d'économie et le but pratique sur quoi s'étayait mon projet le décidèrent à ne pas don­ner suite au sien.



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LA BEAUTÉ EN  DANGER


Et ne pouvant offrir au caïd Glaoui le prix, qui fut demeuré dérisoire, d'une location pour le palais qui nous avait abrités aux jours de fastueuses réceptions comme aux nuits tragiques de la révolte, et dont les échos sonores avaient répété à quelques heures d'intervalle les rires joyeux des invités de l'Ambassade, le bruit de la fusillade et les plaintes des blessés, il décida d'acquérir et de payer royalement le mobilier composite et disparate dont nos diplomates, nos militaires, leurs hôtes et leurs protégés, avaient aussi largement usé.

C'est de ce mobilier hétéroclite, où s'affron­taient les peluches des fauteuils crapauds d'un style d'avant-hier, le brocard des bergères Louis XVI d'exportation, les satins brochés des paravents, les bois tarabiscotés des chauffeuses, qu'il me fallut tirer parti pour la première instal­lation résidentielle de Dar Beïda. Des kilomètres de cretonne habillèrent de housses moins criardes les escadrons de sièges aux tons acides où voisi­naient tous les styles.

Des lustres de Venise et de Baccarat s'entas­sèrent pendant quelques jours dans des cours qu'ils éclairèrent de leurs pendeloques de cristal taillé. Un tri s'imposait pour l'utilisation des lits de parade dont le dôme imposant et doré mena­çait de choir sur le chef d'un mauvais coucheur.

Cette installation hâtive de Bou-Jeloud répondait tant bien que mal aux données du problème touchant la création du pied-à-terre résidentiel de Fez.


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Paul CASIMIR




MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 10:02




FEZ 1912

Panorama général de la médina.


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Paul CASIMIR




MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 10:50


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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Mais autant il était indispensable que le Rési­dent eût son quartier générai dans un palais impérial situé aux confins des deux villes indi­gènes, autant il est à déplorer que les raisons qui eussent dû déterminer le choix de l'empla­cement des bâtiments devant abriter les services des Régions et ceux des Municipalités n'aient pas été nettement dégagés dès l'origine du Pro­tectorat.

Parce qu'en effet, s'il était intéressant, pour le Résident qui ne fait que passer et qui a les moyens nécessaires en hommes, qui sont l'élé­ment de représentation dont doit être entourée la personne du Chef suprême et du Sultan qu'il représente, autant il était fâcheux que les chefs des Régions et des Municipalités soient logés dans certains bâtiments maghzen des villes anciennes.

La longue liste des doléances des Européens de Fez et de Marrakech dont l'Administration fut saisie en chaque occasion propice, illustrerait abondamment, s'il le fallait, cette théorie que j'ai vainement essayé de faire triompher dès le début du Protectorat et pour laquelle j'ai rompu tant de lances...




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LA BEAUTÉ EN DANGER


Imposer aux Européens des villes de l'intérieur une installation hors des murailles anciennes, sans doter dès l'abord les aggloméra­tions nouvelles des différents services adminis­tratifs auxquels il leur faut constamment recou­rir pour la plus infime des tractations : finances, enregistrement, postes, télégraphes, téléphones, bureaux municipaux, d'hygiène, conservation foncière, tribunaux de paix, etc..., etc..., c'était la plus belle démonstration d'illogisme que l'on pût voir.

Aussi qu'est-il arrivé ? C'est que les agglomérations nouvelles des trois villes prin­cipales de l'intérieur, Dar Debibagh à Fez, le Guéliz à Marrakech, le plateau de Meknès se sont trouvés naturellement bâtis dès qu'ils furent mis à la disposition des Européens, mais que cette fièvre de construction s'arrêta net, aussitôt que les premiers occupants des nou­veaux quartiers se rendirent compte qu'il leur fallait passer le plus clair de leur temps en courses dispendieuses entre leurs magasins, leurs bureaux et les services publics, ceux-ci ayant été installés dans les cités indigènes au fur et à mesure de leur création. Par la force des choses, des quartiers entiers se sont trouvés sabotés et présentent cet aspect bâtard et lamen­table qu'il eût fallu à tout prix éviter.

La place du Mellah et le Mellah de Fez sont devenus quelque chose de hideux, dont l'incommodité n'égale que le grotesque.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 10:58

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


La place de Djemaa El Fna pour ne citer que celle-là à Mar­rakech est fort menacée. La rue Rouamzine à Meknès présente un aspect hétéroclite parfaite­ment désolant.

La spéculation contre laquelle semblaient tendre tous les efforts de l'Administration du Pro­tectorat s'est donnée là une ample carrière au seul bénéfice des Israélites et de certains autres sujets du Sultan, qu'il n'était nullement dans les intentions du gouvernement protecteur d'enrichir pour l'appauvrissement graduel de nos nationaux et l'élévation du coût général de la vie qui devait fatalement s'ensuivre.

Laissons, sans autrement insister, les détails de ces erreurs qui pesèrent d'un poids fort lourd sur le développement économique des villes nou­velles à leurs débuts et dont les répercussions financières ne seront pas apaisées avant plusieurs années... Et fermons cette parenthèse pour en revenir à l'histoire des résidences, où certains esprits prévenus ou légers n'ont voulu voir qu'une manifestation de cette fameuse « folie des gran­deurs » qui n'a jamais hanté le cerveau de ceux ayant quelque voix au chapitre dans le budget marocain. Ceux-ci se sont efforcés — les chiffres suffiraient à le prouver largement et j'y reviendrai en temps opportun — d'adopter toujours les
solutions d'économies qui s'imposaient avant toute autre.




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LA BEAUTÉ EN DANGER

A Marrakech s'élevait un palais ou plus exac­tement tout un immense quartier domanial bâti par Ba Ahmed, régent de l'Empire sous la longue minorité du sultan Abd-El-Aziz.

Le tout : une soixantaine d'immeubles groupés sans la moindre symétrie, sans aucune ordonnance, au hasard et sans plan d'ensemble bien entendu, formait le plus extravagant assemblage de bâti­ments, de couloirs, d'impasses, de jardins, de pavillons, de cours grillées qui pût se concevoir.

Il y avait de quoi rendre fou l'architecte le plus sagace et le plus rompu aux étrangetés de la construction marocaine. Et bien que passable­ment cuirassé, contre les surprises de cet ordre, mes précédentes visites aux palais chérifiens m'ayant permis de connaître l'envers du décor des grandeurs impériales et de me familiariser avec l'étonnante misère de certaines coulisses, il ne me fallut pas moins de quinze jours de pro­menades sur les terrasses et d'escalades en ter­rains variés pour avoir quelque idée exacte de l'ensemble.

J'essayai, besogne ingrate, de simplifier et d'ordonner ce dédale et d'en tirer un parti hono­rable en vue du but que je poursuivais. Au voi­sinage immédiat de la cour grandiose aux dalles de marbre blanc serties de zelliges et qu'entou­rait un quadrilatère de bâtiments pouvant servir de demeure et de salle de réception au Résident général, se trouvaient une vingtaine de maisons pouvant abriter les chefs de service qu'il amenait avec lui pour décider sur place des mesures admi­nistratives à adopter pour l'organisation rapide de la région.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:02





Marrakech : la fameuse cour du palais de BA AHMED


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:13


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MAROC, PAYS DU  PARADOXE


Leur aménagement en vue de cette utilisation, sans éventrer trop de bâtisses, sans bouleverser de fond en comble cet extraordinaire labyrinthe de jardins murés entre des maisons aveugles, de couloirs étroits et sombres comme des chausse-trappes, me prit quelque temps. Cependant j'avais pris goût à connaître en ses moindres recoins l'étonnant abri que Ba Ahmed, maire du palais et véritable souverain du Moghreb pendant de longues années, s'était fait construire pour mettre entre sa précieuse personne, les grands de l'em­pire et la multitude marocaine, ces barrières dont le nombre et la complication devaient, dans son esprit, décourager les complots possibles et faire s'évanouir les tentatives de violence.

A parcourir les corridors taillés parfois dans l'épaisseur des murs, à rêver dans ces jardinets abandonnés, à supputer l'ordonnance des con­structions et leur ajustement en vue de leur utili­sation nouvelle, j'en étais arrivé à pénétrer la
psychologie soupçonneuse du puissant et ténébreux seigneur aux caprices, aux obsessions, aux épouvantes duquel ils devaient d'exister.




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LA BEAUTÉ EN DANGER

Tous leurs détours en chicane m'étaient déjà familiers, quand j'appris, tout à fait par hasard, que le mouhendis qui avait construit la cour de marbre et les principaux bâtiments de la Bahia était encore de ce monde. Je regrettai de ne l'avoir pas connu auparavant. Peut-être m'eût-il facilité ce travail de découverte qui, jugé fort ennuyeux au début, m'avait ensuite donné un peu de ce plaisir spécial que d'aucuns éprouvent à déchiffrer un rébus ou à démêler un casse-tête chinois.

Le mouhendis Sidi El Mekki était déjà un très vieil homme dont les souvenirs encore précis s'attachaient davantage à retracer les gestes et les habitudes du maître qui l'avait employé que le détail des constructions qu'il avait bàties sous ses ordres.

Ba Ahmed lui avait confié l'édification des appartements de réception et de ceux que les gens du Maghzen d'alors pouvaient voir. Pour tout le reste, appartements privés, cours inté­rieures, couloirs à écluses, chambres secrètes et logis souterrains, Ba Ahmed s'était constitué son propre architecte. Personne n'en connaissait le plan que lui-même et encore le changeait-il sou­vent sous l'influence d'une idée tracassière, d'une crainte, d'un soupçon. Des années d'ouvriers, jamais les mêmes, défilèrent sous les arceaux de bois ouvragés, peints en bleu, délimitant l'entour du grand patio de marbre, aux soirs où se faisait la paie.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:24


172
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Ba Ahmed distribuait lui-même à chacun des maallemins et des manœuvres le prix de son travail. Des hommes sûrs l'escortaient, portant des sacs de douros et de pesetas qu'on éventrait et disposait en monceaux brillants sur le sol. Des travailleurs, debout et silencieux, formant un cercle épais d'où s'exhalait une odeur de chaux, de terre remuée et de suint. Les derniers rayons du jour mourant tei­gnaient d'orange le faîte des toits de tuiles vertes où s'étaient massés en file continue comme les grains d'un chapelet les pigeons bleus, hôtes habituel du patio aux heures chaudes du jour. Aucun bruit ne sortait de cette foule attentive devenue subitement muette à l'apparition du maître.

Un fki lisait les noms des listes et le chiffre du salaire convenu, à voix haute. L'ou­vrier interpellé se détachait du cercle et Ba Ahmed lançait à sa rencontre les pièces de monnaie représentant le prix de son labeur. L'argent tin­tait sur les dalles polies, vite rassemblé dans un geste de rapt, et l'homme portait les pièces à ses lèvres pour un remerciement muet. Un autre nom, suivi de l'énoncé d'un autre chiffre et une autre silhouette se détachait du groupe, s'inclinait et rentrait clans le cercle silencieux. Il en était ainsi jusqu'au dernier artisan.





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LA BEAUTÉ EN DANGER


Souvent la paie ne se trouvait achevée qu'à la nuit noire. Des mokhaznis poussaient hâtivement les retardataires hors de la cour de marbre, redevenue déserte et dont les échos ne répétaient plus que le bruit de cascatelle des eaux débordant de la vasque moussue...

Cette évocation des heures lointaines de la vie de la Bahia me poursuivait pendant les semaines où j'étudiai l'aménagement et l'utilisation future du palais abandonné. Je pus remettre aux Domaines une quarantaine de maisons sans grand caractère où le vieux maire du palais avait logé jadis ses femmes, ses esclaves, ses secrétaires, ses gardes et les mules qu'il employait pour se transporter d'un point à l'autre de cet étonnant labyrinthe de constructions.

Hanté par la crainte maladive d'une agression et toujours sur le qui-vive, Ba Ahmed circulait à rnule, dans les couloirs reliant ces bâtisses « parce que le cavalier est moins exposé au coup de poignard d'un assassin tapi dans l'ombre qu'un homme allant à pied ».

Tel était le cadre que j'allais adapter à la poli­tique représentative du Résident général. Partout ailleurs dans Marrakech, où, sauf le Dar El Maghzen, il n'existait aucun palais dont les pro­portions nous pussent convenir, on se fût trouvé à l'étroit. Il eût fallu construire à grands frais quelque bâtiment dont la médiocrité n'eût point manqué d'impressionner fâcheusement les grands caïds du Sud, collaborateurs de notre action au Maroc et qui nous avaient déjà offert en diverses circonstances une princière hospitalité.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:30




Magnificence d'une porte au palais de BA AHMED ! On reconnait, au fond, derrière cette ouverture, la fameuse cour de ce palais de la Bahia ( photo précédente ).


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:39

174
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Le repré­sentant de la France devait « paraître pour en imposer » dans un cadre dont le grandiose ne le céderait en rien à celui qui leur était coutumier. Car, chef d'un peuple qui goûte les beaux cor­tèges, la pompeuse ordonnance des cérémonies, les chevauchées brillantes et ne conçoit la puis­sance que parée de ses attributs de clinquant, il semble bien que le faste soit un des éléments essentiels d'une bonne politique.

Il fallait prouver, à Marrakech comme à Fez et peut-être plus encore ici que là, que prodigues et magnifiques, l'occasion nous en étant offerte, nous saurions à notre tour ordonner des fêtes dans l'esprit de la tradition marocaine et vraiment dignes d'elle.

Il en fut d'ailleurs ainsi en janvier 1914 lors des réceptions solennelles qui eurent lieu à cette époque à la Bahia. Ceux qui y assistèrent n'ont pu oublier l'aspect étrange, presque fantastique que présentait ce palais des Mille et Une nuits, éclairé par des milliers de lanternes posées à terre, des lanternes à feu rouge qui projetaient au ras du sol de grandes tâches lumineuses semblables à des flaques de pourpre et de sang.




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LA BEAUTÉ EN DANGER

Les lueurs rougeoyantes éclaboussaient l'albâtre et la mosaïque du pavé et aussi la haute silhouette des soldats noirs dressés — statues vivantes — à chaque angle des galeries. Je garderai toujours, en ma mémoire, cette vision du Résident général entrant avec sa suite dans la cour d'honneur ornée d'orangers et de cyprès, de vasques et de fontaines et passant entre les deux files de caria­tides que formaient les spahis de l'escadron de Loustal, immobiles au port du sabre avec la lame haute coupant leurs faces noires d'un largo éclair d'argent.

Par delà la zone des lumières, dans la nuit des jardins, franchissant les murailles du Palais et répandant sur la ville attentive ses brèves harmo­nies guerrières, la voix stridente des trompettes évoquait en ses accents des splendeurs de triomphe.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:43





TROISIÈME PARTIE

_______________





LA BEAUTÉ SAUVÉE


LES MÈDERSAS — LES PALAIS

LES CASBAHS DU SUD


CARNET D'UN ARTISTE

( 1911-1923 )


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:45





La médersa Bou Anania pendant une fête de Ramadan
Dessin de Th.  J. Delaye.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 9 Aoû - 11:53





XIII





LES MEDERSAS




Au cours de l'œuvre entreprise, et que mille difficultés administratives avaient déjà entravée —car ce n'est pas sans heurt que l'on crée de toutes pièces des services au rôle si complexe et gros de conséquences — un événement se produisit un jour, que l'Administration devait classer parmi les ennuis puisqu'il compliquait sa tâche : j'ai nommé la guerre.

Elle a été, au Maroc, dans tous les domaines et comme beaucoup de ces pauvres événements humains, dont l'envers rachète parfois la misère véritable, un bien pour un mal — car après le premier désarroi dû à la désorganisation des cadres, le Maroc s'est retrouvé, avec les mains libres vis-à-vis de l'Allemagne et doté, par la venue de réservistes et de territoriaux envoyés de France, d'éléments nouveaux, spécialisés dans les branches les plus inattendues et qui n'auraient jamais eu l'idée de venir au Maroc, si les traverses de la guerre ne les y eussent conduits.





Dernière édition par Paul Casimir le Dim 10 Aoû - 10:46, édité 1 fois
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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Dim 10 Aoû - 10:45

180
MAROC, PAYS DU PARADOXE


C'est chaque jour que le regard averti du général Lyautey découvrait, au hasard d'inspec­tions ou de visites de postes, des hommes, occupant déjà par la science ou le talent, des situa­tions importantes en France et que le bourgeron du territorial avait modestement dissimulées aux yeux même de leur chefs immédiats.

Un jour, c'était un jeune lieutenant qui avouait timide­ment être ancien élève de l'École des Inscriptions et Belles-Lettres de Rome, fils d'un membre do l'Institut — Châtelain — qui trouva naturellement, sa place à la tête des Antiquités. Le lende­main c'était un caporal d'ordinaire qui se dénon­çait comme inspecteur des Finances, et que l'esprit pratique du général Lyautey spécialisait aussitôt. Tels militaires au regard doux, à la petite voix tranquille, répondaient à l'appel par les noms de Pierre et Edouard Champion, Jérôme et Jean Tharaud, et il n'est pas de branche de l'activité marocaine qui n'ait à se louer et à s'enorgueillir de la collaboration transitoire mais féconde de Littérateurs, de Médecins, d'Ar­chivistes, de Savants, amenés au Maroc par un caprice singulier du dieu des combats.





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LA BEAUTÉ SAUVÉE


Pour ma part, je reçus un jour comme collabo­rateur un jeune lieutenant de Chasseurs d'Afrique, qui avait connu les premiers âges du Maroc et par cela même déjà mon ami, et que la guerre ramenait de France, malade. Poète, musicien, artiste, et cependant d'esprit clair, méthodique et précis, nul mieux que lui ne pouvait à la fois comprendre l'âme des choses marocaines en harmonie avec la manière dont je les comprenais moi-même et en même temps en réaliser l'ordon­nance et le classement. Longtemps nous parcou­rûmes ensemble le Maroc, et je n'eus pas de plus précieux aide pour la mise au point des projets de conservation des sites, dos monuments, des palais, comme pour la recherche de leurs origines. Devançant ma pensée, il en écrivait souvent la substance, avant même que je ne l'eusse déve­loppée, et, lorsque l'Administration était  par trop rétive...., il la charmait par des rapports en vers.

Il s'agit de Gustave Rouger, plus tard spécialisé dans les grandes questions de Presse, et qui depuis, a fait son chemin.

L'appropriation à leur nouvelle destination de divers palais de la Couronne mués en résidences, la détermination de remplacement des villes nou­velles, telles étaient les parties plus spécialement utilitaires et urgentes de la première besogne que j'avais assumée. Après avoir tracé les grandes lignes du travail qui les concernait, j'allais pouvoir m'occuper à tête reposée du véritable programme que je m'étais tracé, me faire ouvrir, notamment à Fez, certaines portes jusque-là fermées.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Dim 10 Aoû - 10:58



182
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Je veux parler des Médersas où je pensais pouvoir trouver comme une synthèse de ce que l'art marocain en ses manifestations archi­tecturales et décoratives pouvait avoir produit de plus précieux.

Comme l'Algérie et la Tunisie, le Maroc pré­sente le long de ses côtes, toute une collection de jolies villes blanches, posées au bord des flots bleus ainsi que des corbeilles d'argent, mais il possède aussi, à l'intérieur des terres, quelques cités pittoresques, auxquelles nulle cité d'Algérie ou de Tunisie ne pourrait se comparer, sauf peut-être Tlemcen.... Encore Tlemcen est-elle maro­caine. Le Maroc n'a pas seulement Mogador, Azemmour, Rabat. ... Le Maroc a Marrakech, le Maroc a Meknès, le Maroc a Fez; autant de villes d'un caractère distinct, autan! de trésors sans prix où nous voyons l'art dit « hispano-mauresque » atteindre maintes fois son plus haut point de perfection. Marrakech, c'est, dans toute l'acceptation du terme, la ville du Sud, comme Tombouctou ou les autres villes reines du désert, et c'est aussi une oasis au milieu de l'immense palmeraie qu'arrose l'Oued Tensift étalant largement ses maisons roses où pointe, de loin en loin, quelque hardi minaret de faïence verte.





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LA BEAUTÉ SAUVÉE

Les orangers y mûrissent, dominés par les sommets neigeux de l'Atlas. Les oiseaux y chantent dans la fraîcheur des jardins. ... Ville de plaisir où chaque soir, sur la grande place qui porte le nom significatif de « L'Assemblée des Merveilles », une foule énorme vient applaudir au récit des conteurs et à la grâce équivoque des jeunes danseurs chleuh. Ville de commerce ou affluent, pour le besoin de leur négoce, les plus farouches habitants du Sous et même les fameux hommes bleus de sinistre mémoire.

Marrakech nous retient par son grand air de capitale saharienne. Tout autre est le charme de Meknès, caprice royal de Moulay Ismaïl.

Figure étrange que celle de ce prince africain qu'éblouissaient, de si loin, les rayons du Roi Soleil. Chacun sait que Moulay Ismaïl avait envoyé, sans succès d'ailleurs, un ambassadeur à Louis XIV pour obtenir de lui la main d'une fille de Mme de Lavallière. Visiblement, il avait l'esprit hanté par l'idée de Versailles, de ses splendeurs et de ses fêtes.

Cette hantise suffit à expliquer Meknès. Les vastes proportions do ses palais, de ses cours, de ses jardins enclos de murs, de ses Aguedals aux eaux courantes, de ses magasins immenses aux arcades massives, enfin de cette pièce d'eau d'environ six hectares, dans laquelle nous pouvons saluer une cousine, un peu éloignée, j'en conviens, de la pièce d'eau des Suisses ou du Grand Canal de Versailles.




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Dim 10 Aoû - 11:03







Marrakech. - Scènes de vie sur la place Djemaa El Fna

Tableaux de J.F. BOUCHOR.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 15 Aoû - 11:57

184
MAROC, PAYS PU PARADOXE

Il est piquant de songer qu'à l'époque de Moulay Ismaïl le degré de civilisation était sensiblement le même en France et au Maroc. Depuis cette époque, l'invention de la vapeur, celle de l'électri­cité, leurs multiples applications dans le domaine de la science et de l'industrie, ont accéléré, au point de la rendre vertigineuse, la marche du progrès dans notre pays. Cependant que le Maroc, fermement attaché à ses traditions, mais fataliste et insouciant, s'endormait, au soleil, dans son rêve. Ainsi un fossé a pu se creuser entre les deux civilisations.

Au XVII° siècle (de notre ère) les sujets du sultan-chérif témoignaient souvent d'une culture sensiblement égale à celle des sujets du roi de France. Ils étaient aussi raffinés sur tout ce qui touche à l'art, la toilette, l'ameuble­ment. Ils se montraient même nettement supé­rieurs sur les questions de propreté ou d'hygiène. Les felouques aux imposantes voilures qui portaient les ambassadeurs du Sultan ne diffé­raient guère des frégates ou d'autres vaisseaux de ligne de Sa Majesté Très Chrétienne. Ainsi Moulay Ismaïl pouvait, comme Louis XIV, envoyer des missions extraordinaires auprès de la République de Venise.




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LA BEAUTÉ SAUVÉE


II pouvait, à son exemple et aussi faci­lement que lui, faire venir des marbres de Carrare pour les monuments de son royaume. A quoi bon, dès lors, attribuer, comme certains l'ont fait, une origine romaine aux colonnes de marbre qui ornent les édifices de Meknès ? Il faut simplement voir en elles des colonnes importées d'Italie par les vaisseaux de la flotte impériale.

Au milieu de ces formidables remparts, effrités par le temps, mangés de lumière, qui suivent tous les contours du sol, s'enfonçant avec lui dans les ravines, enjambant avec lui les mon­tagnes, Fez ne ressemble pas plus à Mèknès qu'il ne ressemble- à Marrakech. Une capitale ? Non pas, mais une zaouïu, un centre intellectuel de religion et de fanatisme.

C'est là, dans les Médersas, c'est-à-dire dans les Universités auprès des mosquées très saintes ( El Ouarayouine, Moulay Idriss, El Andulous) que les tolbus venaient jadis en foule et viennent encore aujourd'hui, pour se livrer, pendant quelques années, à l'étude des sciences coraniques.

Fez mérite d'être considérée non seulement par les étudiants indigènes, mais encore par les artistes du monde entier, comme le premier pèlerinage du Maroc, puisqu'elle a su conserver intact, dans ses Médersas, l'ari merveilleux des Mérinides.



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MessageSujet: Re: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 15 Aoû - 18:37

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Après la période primitive, après la dynastie des Idrissides et celle, encore mal connue, des Almoravides, les Almohades étaient venus des hauteurs de l'Atlas. Avec la collaboration de cap­tifs ou de renégats, ils avaient donné un art au Maroc. La Kutubiyya de Marrakech, la tour Hassan de Rabat — toutes deux sœurs de la Giralda de Séville — sont d'éloquents témoins de la grandeur des Almohades, et aussi la Cas­bah des Oudaïas, qui domine le Bou-Regreg, en face de Salé la Blanche, montrant sous ses vieilles murailles où nichent les cigognes, une belle Médersa aux lignes harmonieuses et d'im­posantes portes en forme de fer à cheval. Mais les Almohades aimaient avant tout le combat ; leur art était puissant, mais un peu rude, comme il convient à des guerriers.

Les Béni-Mérid, qui leur succédèrent, devaient assurer au Maroc agrandi une période de paix relativement longue. Il leur appartenait donc de remplacer le style vigoureux des Almohades par un style plus élé­gant et plus riche, tel le Mérinide qui trouve dans les universités de Fez sa plus complète expression.

Fez possède encore neuf Médersas, dont six fu­rent construites par les Béni-Mérid eux-mêmes. Aucune n'est semblable à sa voisine, mais toutes ont été construites suivant une même conception, en sorte qu'il nous suffira d'en visiter une, sinon pour les connaître toutes, du moins pour comprendre le secret de leur commune beauté.




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LA BEAUTE SAUVÉE

Ici, nous touchons au seuil du mystère. Une Médersa n'est-elle pas pour nous un peu comme le château de la Belle au Bois Dormant ? Ne vous offre-t-elle pas le même parfum aimable et vieil­lot ? Ne contient-elle pas de la légende et du rêve ? Ces portes splendidement massives, ces portes aux lourds marteaux et aux ferrures bru­nies, ces portes vieilles de six siècles et que depuis six siècles, aucun Européen n'a franchies, il nous est donné de les entrouvrir.

Silencieux, ému, le cœur battant un peu, nous les poussons douce­ment... Elles cèdent... Elles nous livrent pas­sage et que trouvons-nous ? Peu de choses, en somme ; une cour avec un bassin en son centre, une petite mosquée sur l'un de ses côtés, quelques arcades tout autour ; cependant, à cette vue, notre émotion redouble : car ce peu de choses est immense ; d'une pleine beauté, d'un art complet; car ce peu de chose peut, sans hésitation, être mis en parallèle avec les chefs d'œuvre les plus incontestés de l'Andalousie au temps des Maures.

L'art des Médersas n'est pas seulement un art de justes proportions ; c'est encore un art parfai­tement rationnel ainsi qu'en témoigne l'heureuse distribution des matériaux employés.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 15 Aoû - 18:41





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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 8:51

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Le sol foulé par le pied des tolbas, les lambris inférieurs sou­mis au frottement des burnous, sont construits en matière dure : sol d'onyx ou de faïence, lam­bris de mosaïques. Toute la partie basse de la cour où l'eau doit pouvoir ruisseler librement se montre à nos yeux comme la grande vasque d'un bassin aux revêtements céramiques. Mais à mesure que le regard monte, il rencontre des matériaux de plus en plus légers, des ornements de plus en plus délicats. Au-dessus des zelliges chatoyants et lisses rayonne toute une floraison, de plâtre, de plâtre amenuisé, travaillé, fouillé, aussi souple qu'une dentelle et rappelant les délicieuses fantaisies de ce grand artiste qu'est le givre.

Après le plâtre, le regard, montant tou­jours, rencontre le bois ; le bois de cèdre aux teintes chaudes des corniches avancées et des corbeaux aux fines sculptures. Enfin, plus haut, plus haut encore, de folles avoines courent sur les tuiles vernissées, s'échevelant en fils d'or dans l'azur ardent du ciel.

Remarquons-le bien : alors que nous ne voyons dans les musées que les reflets plus ou moins étroits de quelque époque disparue, nous nous trouvons, ici, on présence d'un art vivant. La princesse du conte de Perrault n'était pas morte; elle n'était qu'endormie. De même la Médersa a continué de respirer, d'un souffle égal, dans le calme soleil de l'Islam.




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LA BEAUTÉ SAUVÉE

Aujourd'hui comme autrefois, les tolbas, après avoir laissé leurs babouches sur le seuil, viennent faire leurs ablutions dans la vasque. Nous les voyons prier à genoux au fond de la Mosquée ou encore étudier les saints livres, étendus sur les dalles dans quelque coin ombreux. Parfois, un chat maigre, génie familier du lieu, passe en frottant son échine contre les zelliges ensoleillés et sa silhouette s'inscrit étran­gement dans l'entrelacs des mosaïques.

Ces monuments, qui n'avaient pas été touchés depuis trois cents ans, avaient encore assez de parties saines dans le gros œuvre et d'intéres­sants vertiges dans la décoration minée par la vétusté, pour pouvoir être restaurés. C'était d'autant plus intéressant que tout cela vivait. A Fez, il y avait encore des ma'almins habiles tant pour la reconstruction de ce gros œuvre que pour la réparation des détails artistiques particulière­ment atteints. On pouvait reprendre le travail dans ces lieux, qui n'avaient cessé d'être occu­pés que dans leurs parties devenues tout à fait inhabitables.

A vrai dire, les occupants étaient pour la plu­part fort misérables. Les tolbas, c'est-à-dire les étudiants qui logeaient dans les Médersas, et il s'en trouvait depuis le plus jeune âge jusqu'à l'âge le plus avancé, en étaient réduits souvent à dormir dans les couloirs, moins délabrés que les pièces prenant jour sur le patio.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 9:00

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MAROC, PAYS DU PARADOXE

Je ne crois pas que la science universelle puisse gagner beaucoup à « leurs études ». Depuis l'éta­blissement du Protectorat, en cette matière comme en toutes autres, un ordre nouveau, ou plus exactement une certaine méthode s'est peu à peu substituée à l'état anarchique qui marqua la période précédant notre arrivée.

Quand je les visitai pour la première fois, ces Médersas en ruines abritaient des individus faméliques, les étudiants qui, s'ils n'apprenaient rien, vivaient là dans une religieuse saleté et considéraient volontiers le visiteur de l'œil inquiet et hargneux qu'ont les chiens du bled brusque­ment délogés d'un gourbi. Pour pouvoir explorer ces bâtiments dans tous leurs recoins, je devais user de politique, être annoncé comme un ami, et non point comme un fâcheux. Une visite s'im­posait au roi des Tolbas, ce souverain de mi-carême, élu pour quelques semaines par ses com­pagnons et dont les prérogatives séculaires sont telles que le véritable Sultan du Maroc lui doit faire visite, et qu'il peut user, une fois, du droit de grâce.

Le Sultan des Tolbas, cette année-là, se trou­vait être originaire du Zaïan, confédération de tribus avec laquelle nous étions en guerre ouverte.



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LA BEAUTÉ SAUVÉE



II devait, muni d'une autorisation, partir prochainement pour quelque temps dans sa pro­vince. Quand je me fus enquis du genre de cadeaux dont il était convenable que je fusse muni pour entamer avec lui les relations ami­cales qui devraient faciliter ma tâche dans les Médersas, on me conseilla de lui offrir des dattes, des figues, des oranges et d'ajouter à cela, puis­qu'il partait en voyage, un cierge assez gros, qu'il était tenu d'aller offrir à Moulay Idriss avant son départ selon la coutume. Seulement, me dit mon guide, il s'agit là d'une dépense qui n'est pas à la portée de tout le. monde. Un cierge confortable vaut jusqu'à quatre, parfois cinq douros.

Quand j'arrivai chez le Sultan des Tolbas, en compagnie d'un domestique portant le cierge et, dans deux couffins, les provisions de bouche dont il m'avait été conseillé de me munir, ainsi que d'un interprète, je fus convaincu au premier coup d'œil qu'il eût été, en effet, difficile à mon hôte de trouver dans sa cassette particulière de quoi faire l'emplette du cierge confortable.

Toute visite comporte obligatoirement une tasse de thé. On quitta -- après l'échange des pre­mières politesses — une cour décorée et passa­blement entretenue pour aborder des couloirs nauséabonds. Tous les locaux étaient, à l'excep­tion du patio de la Médersa, dans un état de saleté repoussante.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 9:04





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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 9:16

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Les portes qui les fermaient — quand il y avait encore des portes — étaient rapetassées avec des bouts de planches. Elles s'ouvraient sur des réduits de deux ou trois mètres carrés, meu­blés de nattes de palmier nain dont les déchi­rures laissaient voir le sol de terre battue, jadis carrelée. La cellule du roi des Tolbas qui me fai­sait les honneurs de son home contenait un petit mejmar en terre où fumaient quelques tisons. Je dus me courber pour rentrer dans ce gîte et retins une terrible envie de me boucher le nez. Une théière d'étain, quelques verres grossiers et quelques tasses ébréchées complétaient, avec un seul coussin bourré de feuilles sèches, le mobilier rudimentaire de ce réduit.

Je demeurai seul, cependant que le roi des Tolbas, aidé de mon interprète, procédait à la confection du breuvage à la menthe. La préparation fut longue. Après un entretien touffu, prolongé autant qu'il fallait pour attendre le chauffage d'une eau réfractaire à l'ébullition, je pris congé. Mais je fus rattrapé dans l'escalier par le Sultan des Tolbas qui murmura quelques mots à l'oreille de mon interprète. Je me les fis traduire. Notre hôte priait mon interprète de dire à haute et intelligible voix, afin que nul ne l'ignorât, « à la cantonade », que les somptueux présents que je lui avais apportés étaient bien à lui et qu'il n'était nullement tenu de les par­tager avec ses compagnons.




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LA BEAUTÉ SAUVÉE

Cette visite et quelques autres cérémonies du même genre me valurent, sans avoir recours à l'ingérence autoritaire des officiels, d'être accueilli dans les Médersas avec le sourire des occupants. Il me fallait faire rapidement l'inventaire des travaux les plus urgents, parer aux catastrophes possibles, certaines parties des bâtiments mena­çant ruine.

Et ces travaux, même si j'avais eu les moyens matériels de les mener rapidement à leur fin, n'étaient point de ceux dont l'exécution pût jamais être effectuée rapidement. II n'était vraiment pas possible de substituer des mou­lages aux dentelles de plâtre disparues par endroits.

Je voulais aller très lentement, éviter l'écueil des reconstructions et des reconstitutions, ne restaurer qu'avec la plus grande discrétion, rem­placer les boiseries défaillantes par des boiseries sculptées dans du cèdre ancien et non avec du sapin. Les plâtres neufs remplaçant les panneaux disparus devaient être fouillés avec la même maîtrise et la même conscience que ceux qui subsistaient encore, et aussi avec la même méthode : un coup de canif, un coup de gouge.




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 9:29


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MAROC, PAYS DU PARADOXE

Mieux eût valu laisser ces bâtiments dans leur état de délabrement actuel que de les « rafistoler » solidement comme il avait été suggéré par un éminent chef de service, d'esprit hautement pratique qui n'eût trouvé aucun inconvénient, évidemment, à « fourrer du fer » pour étayer des murs chancelants et des carreaux espagnols à bon marché pour remplacer, dans la décoration, les frises de plâtre délicatement fouillées.

Mais laissons là ces erreurs inséparables de la soi-disant adaptation des motifs de décoration marocaine aux bâtiments utilitaires qu'il fallut construire pour abriter quelques-uns de nos services publics, à Casablanca, ou ailleurs, et retournons à nos moutons, je veux dire à la réfection des Médersas de Fez. Une étude quelque peu suivie et raisonnée eût évité aux auteurs des bâtiments modernes, soi-disant inspirés de l'ar­chitecture marocaine, sinon leurs fautes de goût, tout au moins des contresens aussi flagrants dans l'emploi des matériaux décoratifs que l'usage de mosaïques de faïence pour des frises placées li douze mètres de hauteur, par exemple.

Bien qu'étant, en général, ennemi de toute reconstitution de monuments historiques, il fallait sauver le plus possible tous ces vestiges de la plus belle époque de l'architecture marocaine.





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LA BEAUTÊ SAUVÉE



Si l'on était contraint de construire, décorer, reproduire, il fallait reconstruire, décorer, reproduire fidèlement avec les mêmes matériaux, avec la même main-d'œuvre, selon les mêmes traditions employées par les anciens ma'almins, ces parties de bâtiments que les Marocains laissaient doucement mourir et s'effriter depuis plus de trois cents ans. Et cela devait être possible, puisque la vie de la ville s'était, au long de ces trois siècles, continuée pareille, simplement indifférente au délabrement d'admirables œuvres d'un art depuis lors en décadence.

Je dois avouer que les premiers essais de restauration ne furent pas marqués d'un extra­ordinaire succès. Les premiers ouvriers quo je rencontrai se révélèrent assez inhabiles. Les premiers matériaux employés pas très heureu­sement choisis. Plus exactement il n'y avait plus le choix. Des mosaïques aux tons de tôle émaillée furent placées en bouche-trou sur certains piliers, où ils juraient passablement avec les nuances exactes de ce qui demeurait de l'ancienne décoration.

Mais ce n'était là qu'un détail, facilement réparable et qui fut effacé par la suite.

D'ailleurs, mon but était surtout politique. Je ne voulais pas entrer dans les Médersas et les lieux saints sans un prétexte plausible, ni paraître animé d'une curiosité indiscrète. 11 s'agissait simplement de faire un travail dont l'utilité ne pouvait être discutée par aucun esprit chagrin, et ma présence s'y expliquerait toute seule, par la surveillance des travaux.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 16 Aoû - 9:33






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