Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 Au pays du paradoxe - MAROC -

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Jeu 17 Juil - 19:06




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Jeu 17 Juil - 19:12


AU PAYS DU PARADOXE


- MAROC  -





Dernière édition par Paul Casimir le Ven 18 Juil - 17:33, édité 2 fois
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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Jeu 17 Juil - 19:15




A LA MEMOIRE DE MON AMI


LE CAVALIER LEON JOUINOT-GAMBETTA


Général de Division


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 10:38

PRÉFACE


________

Aimez-vous le paradoxe ?

Moi, j'en raffole. Car c'est là, sous ce masque trompeur et transparent, dans ce domino de car­naval , ironique, bigarré, scintillant, décevant et philosophique que se retranchent les seules bribes de vérité qui nous soient accessibles, à nous, la vile engeance humaine.

Cela, pour seulement vous expliquer le plaisir secret et profond que j'ai à présenter au public ce
Pays du Paradoxe et Maurice Tranchant de Lunel, son auteur et mon ami.

Du Maroc, on sait tout ce que je pense; et tout ce que je pense aussi de l'homme surhumain qui le pacifia : Lyautey... de cet Africain plus grand que Scipion ; car Scipion n'avait su que détruire Carthage au lieu que Lyautey l'eût sauvée pour l'annexer à Rome, — sans violence, — après s'en être fait soi-même aimer... comme il a su faire de Rabat et de Fez, et de Meknez, et de Marrakech...



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 10:51

8  
MAROC,  PAYS DU PARADOXE


Tout de même, une œuvre, dès qu'elle est grande, exige beaucoup d'ouvriers. Et ces ouvriers, néces­sairement, sont tous beaucoup plus petits que leur chef, surtout quand ce chef est immense. Or, toute disproportion, Bergson l'a démontre, entraîne ce certain pittoresque et ces diverses cocasseries d'où naît le rire....

C'est ce rire-là que nous allons trouver dans ce
Pays du Paradoxe, où Maurice Tranchant de Lunel nous offre aujourd'hui de l'accompagner.

Maurice Tranchant de Lunel...

Je l'ai connu vers 1905, à Nice. Il y habitait deux ou trois villas dont aucune n'était tout à fait achevée, pour cette raison péremptoire que lui-même les construisait et ne s'y intéressait qu'au­tant qu'il avait pas encore fini de les parfaire. Car il était architecte de profession, quoique n'exerçant guère que pour soi. Architecte, et peintre aussi, aquarelliste d'un talent vigoureux : rien de l'amateur, en cela comme dans le reste.



9
PRÉFACE



Et voyageur par-dessus tout. Il avait déjà visité l'Inde, la Perse et la Chine, et fouillé toutes les criques méditerranéennes à bord d'un yacht à voiles dont j'ai parlé jadis et qui s'appelait le Saint-Alban. Ajoutez, à cela son éducation purement anglaise — Eton et Oxford — et sa fantaisie, française au suprême degré, et vous apercevrez assez exacte­ment l'homme très singulier, dilettante par toutes les apparences, spécialiste et technicien par toutes les réalités, qui allait devenir mon ami d'abord, et, par la suite, l'un des plus précieux auxiliaires du maréchal Lyautey au Maroc ; celui-là même dont j'ai risqué irrévérencieusement une façon de croquis-charge dans un roman récemment paru. Toutefois, en ces années niçoises, déjà vieilles d'un cinquième de siècle, rien ne semblait pro­mettre à Maurice Tranchant de Lunel, construc­teur de villas, un destin presque épique de bâtisseur d'empire... L'occasion allait tout de même passer un jour à portée de sa main, et il n'allait pas manquer de la saisir par l'unique cheveu qu'elle a, dit-on...


En effet, l'an 1908, j'étais second du Cassini, petit croiseur de la République qui battait les atterrages marocains, de Tanger à Mogador, quand un jour, devant Casablanca, un passager inat­tendu vint escalader mon échelle de coupée.




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 11:07

10
MAROC, PAYS DU PARADOXE


C'était Maurice Tranchant de Lunel, qui revenait d'une longue randonnée en Moghreb. Notez qu'alors on voyageait là-bas à ses risques et périls : le pavillon tricolore flottait tout juste sur quelques appontements et sur quelques vaisseaux. M.ais, pour voir du nouveau, Maurice Tranchant de Lunel eût bravé pis que les déserts et pis que le fanatisme marocains. D'ailleurs se. promenades de naguère, dans le pays turc, lui avaient inculqué cette certitude, partagée par tous ceux qui ont vécu en terre d'Islam que, toutes autres choses égales, un Musulman sincère est plus honnête, plus loyal et moins hypocrite qu'un sincère chrétien.

Cet an-là, 1908, il est de fait que Maurice Tran­chant de Lunel n'eut pas à se repentir de son audace, que d'aucuns nommaient témérité. Entré par Tanger, il avait passé par Fez et sortait par la Chaouîa, pour se rembarquer sans anicroche. Mais ce Maroc, quoique encore jalousement fermé et quoiqu'il ni admît ni vagabondage, ni liberté, ce ne pouvait être, pour un errant véritable non plus que pour un homme véritablement homme, qu'une récréation brève... ce ne pouvait être encore que cela en 1908.



11
PRÉFACE

Ce pourquoi, dès 1909, j'accompagnais un jour, sur le quai de la Joliette, Maurice Tranchant de Lunel, à son paquebot. Las de l'Afrique comme de l'Europe, Maurice Tranchant de Lunel repartait pour tout là-bas, — pour l'Inde, pour la Chine, pour plus loin...

Après quoi, onze années durant, nous nous per­dîmes de vue.

Forces choses étaient arrivées, bouleversant sa vie et la mienne. La guerre, entre autres. Moi, j'avais quitté la Marine, histoire de connaître, le front, le vrai. Lui, je ne savais pas...

Mais un soir d'octobre, l'an 1920, le hasard, une fois de plus notre ami, nous devait tout à coup remettre en face l'un de l'autre.

Ce fut à Rabat, hôtel de la Tour Hassan. J'étais là depuis une heure à peine : autant dire que j'étais dans mon tub et que je pataugeais dans un pied d'eau froide... je n avais débarqué que du matin à Casa, et, de Casa à Rabat, j'avais trouvé la route brûlante et poussiéreuse. Je revenais au Maroc, la guerre finie, uniquement pour y décou­vrir et pour y admirer l'œuvre de ce géant, Lyautey...



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 11:19

12  
MAROC, PAYS DU PARADOXE

Or, on frappa à ma porte. J'étais nu et je me lavais. Mais les vieux marins ignorent la pudeur conventionnelle. Je dis donc : « Entrez ! » Et Maurice Tranchant de Lunel entra.

Il s'assit et « fit visite » le plus mondainement qu'on puisse, le plus impassiblement aussi. Nous nous serions quittés de la veille qu'il ne m'eût pas offert avec plus de calme impératif sa table, sa mai­son, ses domestiques, son auto et sa considérable compétence des choses marocaines. Et j'aurais été sur ma passerelle d'autrefois, en tenue n° 3 (épaulettes et armes], que je n'eus pas accepté ses offres avec plus de flegmatique cordialité.

Sur quoi nous vécûmes vingt jours et vingt nuits comme deux frères qui jamais n'auraient cessé d'habiter le logis paternel.

Et j'eus tout le loisir de constater que Maurice Tranchant de Lunel, modèle 1920, reproduisait exactement Maurice Tranchant de Lunel, modèle 1905. Il n'avait même pas vieilli d'un jour ! Et il continuait, à Rabat comme à Nice, de pousser l'enfantillage - ou la self-dignité - jusqu'à tou­jours " s'habiller ", n'importe l'occurrence, au Maroc comme il eût fait à Paris. Là-bas comme ici d'ailleurs, il était demeuré aquarelliste, voya­geur et architecte ; bref, tout ce qu'il avait été, toujours.




13
PRÉFACE



Seulement, le cadre du tableau s'était élargi. Et Maurice Tranchant de Lunel, trans­planté par les dieux d'une station de la Riviera dans la capitale d'un empire en train de s'enfanter soi-même, Maurice Tranchant de Lunel, de dilet­tante et de faiseur de villas, s'était changé en ministre d'État et en fondateur de villes, et de nations, et de monde : d'un nouveau monde...

Vingt jours et vingt nuits, nous courûmes en effet tout le Moghreb, d'auberge en auberge, de palais en palais, de bled en bled. Et il me souvient qu'à Marrakech, par un clair de lune fabuleux, dans le riad d'un prince de l'Atlas qui était notre hôte et qui se nommait Kaïd-el~Goundafi, nous nous promenâmes des heures et des heures sous la neige des jasmins en fleurs. C'est alors que, de notre causerie, naquit le roman dont je parlais tout à l'heure...

Et c'est alors que je compris ce qu'avait pu donner au Maroc un Tranchant de Lunel... à savoir :

Vingt ans d'expériences et de voyages, le tout condensé, assimilé et transformé par la sûre intel­ligence de cet homme très rare qui combine en soi toute la vie terrienne de ses ancêtres et tout l'ac­quis dune éducation raffinée, d'une érudition con­sidérable et d'un contact prolongé avec les mondes lointains différents. Bref, l'esprit, l'essence, la quintessence même de ce qu'on nomme, tout court, la Civilisation.

Voilà.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 11:33


14
MAROC, PAYS DU PARADOXE

Le paradoxe, en vérité, c'est qu'un voyageur se métamorphose, d'un coup de baguette, en profes­sionnel. Que dis-je, en professionnel ? En spécia­liste ! en spécialiste infiniment savant et plus labo­rieux encore. Au fait, c'est exactement là ce que les imbéciles ont appelé le miracle de la Marne : qu'un peuple tout entier, devenu frivole à force d'abdications politiques, et sociales, se régénère d'un coup et ressaisisse toute son énergie ancestrale, toute sa valeur et toute sa persévérance. Tel qui n'avait jamais essayé sa force se révèle cham­pion. Tel ouvrier, tel laboureur gagne une ba­taille. Tel gentleman à peu près oisif organise un univers.

Car c'est cette organisation-là que fut l'œuvre française au Maghreb.

L'empire chérifien, immobile depuis sept ou huit siècles, se trouvait tout d'un coup contraint à la plus soudaine transformation.



15
PRÉFACE

Pour que cette transformation fût féconde, il fallait, entre l'homme de génie qui commandait — Lyautey l'Africain — et les bons serviteurs chargés 'de transmettre ses ordres, Quelqu'un...

Quelqu'un qui fût la souplesse, l'ingéniosité, la fantaisie, le goût, la mesure et surtout l'indé­pendance ! Quelqu'un qui s'eùt obéir à propos, voire plus ou moins, selon l'heure et la circonstance ; quelqu'un qui sût fronder au besoin, et s'enthou­siasmer aux heures grises ; quelqu'un qui osât se sacrifier en prenant des airs égoïstes ; quelqu'un qui, du même ton, bavardât avec les ouvriers et plaisantât les grands seigneurs ; quelqu'un qui n'oubliât jamais rien en dédaignant beaucoup de choses ; quelqu'un enfin qui, toujours, sût tout, mais feignît toujours toutes les ignorances ; quel­qu'un, en un mot comme en cent, qui eût du tact !

Quelqu'un, mon Dieu! qui fût la France...

La France tout court : celle qui est en marge des hiérarchies, des administrations et du fonc­tionnarisme. La France tout à fait libre, tout à fait française.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 11:37

16
MAROC, PAYS DU PARADOXE

L'œuvre est aujourd'hui terminée. Et le Maroc moderne nous a prouvé sa reconnaissance en jetant aux champs de bataille d'Europe soixante mille de ses enfants. Telle jadis la légion gauloise de César, II n'en est que plus attachant de décou­vrir par le détail ce que fut l'œuvre extraordi­naire, démesurée! qui fut accomplie lâ-bàs. Et qui saurait nous la mieux révéler que celui qui y prit non pas la plus grande, mais la plus subtile et la plus mystérieuse part ?

Maurice Tranchant de Lunel fut cet homme.

Et voici son livre.....





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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 11:42

17
MAROC, PAYS DU PARADOXE


PREMIÈRE PARTIE

______________


LA BEAUTÉ INTACTE


RABAT -   FEZ  -   OUEZZAN


NOTES DE ROUTE D'UN VOYAGEUR

( 1907 - 1911 )


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Ven 18 Juil - 21:07

Note très instructive sur Tranchant de Lunel et belle reproduction de 26 de ses aquarelles sur le site "MAROCPLURIEL":




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 19 Juil - 10:47



LE  VIEUX  MAROC

Il y avait un pays de rêve et d'antique beauté, demeuré étranger aux civilisations destructrices et plongé dans le souvenir de son passé gran­diose et sanglant. Vint la conquête. Le flot envahit les villes et les campagnes, menaçant, sous prétexte d'utilitarisme et de progrès, les vestiges de tant de gloire morte.

... En ce temps-là, le Maroc était le seul pays du monde à quelques heures de l'Europe où l'on pût vivre tranquille à l'abri des lois tracassières, grâce à l'autorité élastique et lointaine d'un Maghzen, à la seule condition toutefois de pos­séder quelques-uns des défauts qu'il est d'usage chez le vulgaire de reprocher aux grands seigneurs et d'être suffisamment bien élevé pour être admis par les sauvages habitant le pays.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 19 Juil - 11:01

20
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Il était donc assez naturel que ce pays fût devenu le refuge des artistes qui comprennent mieux la vie libre où l'exercice des volontés de l'individu n'a pour limites que celles imposées par le bon sens et noncelles des conventions.

En 1908, invité à me rendre auprès du Sultan Abd el Aziz résidant à cette époque à Rabat, je décidai de passer par Casablanca.

'était la troisième fois que je venais dans ce pays es voyages précédents n'avaient eu pour mobile que la curiosité du dilettante et le goût du repos, loin des choses déjà vues, loin des pays qu'il faut avoir parcourus sous peine de manquer aux règles élémentaires de ce snobisme spécial qu'est le snobisme des voyages.

A l'époque où j'entreprenais une nouvelle ran­donnée dans le Moghreb, un conflit entre les civilisés d'Europe venait de nous fermer ce pays, où, comme je l'ai dit plus haut, il suffisait jus­qu'alors pour vivre heureux d'avoir le respect du voisin et de se conformer à quelques-unes de ces règles de politesse qui guident toute l'existence des gens de bonne compagnie.

Par un paradoxe nouveau, le dernier venu entre les innombrables paradoxes de l'histoire maro­caine, ce fut un très grand seigneu, If comte de Saint-Aulaire qui sut profiter d'une circonstance fortuite pour faire ouvrir — et à coups de canon — une porte basse du Maroc, loin de laquelle s'exer­çait la surveillance jalouse des diplomates et des militaires.



21
LA BEAUTÉ INTACTE


M. Clemenceau, qui présidait alors aux desti­nées de la France, comprit-il l'importance du geste de M. de Saint-Aulaire ? Toujours est-il que, peut-être sans vouloir en mesurer les conséquences ou fût-ce parce que ce geste correspondait à une nécessité de politique intérieure, il le fit poursuivre.

Mais il était opportun de renforcer l'énergie d'une action qui risquait de ne trouver devant elle, aux alentours immédiats de Casablanca, que le vide fait par les tribus au lendemain d'un premier et brutal contact avec nos troupes; et l'œuvre accomplie par le généra] Drude d'abord, par le général d'Amade ensuite, en harmonie avec cette nécessité, fut de celles qui brusquement modifient la destinée d'un peuple.

Mais la brèche faite par nos soldats dans les murs d'une bourgade de l'Atlantique, leur expan­sion dans les plaines de la Chaouia, avaient eui pour conséquence de fermer l'autre Maroc aux artistes et aux dilettantes. Finie l'ère des voyages au travers du bled indifférent, rarement hostile, sans autre escorte que celle d'un vague mokhazni représentant d'une autorité plus vague encore, qui tenait ses prérogatives de la tradition bien plus que de la force.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Sam 19 Juil - 11:12

22  
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Quand j'avais fait mes préparatifs de départ pour Rabat et qu'un de mes amis, sollicité par le Sultan d'installer la télégraphie sans fil au Maroc, m'avait proposé de me joindre à sa caravane, tous les vieux souvenirs de mon séjour à Fez en 1902 s'étaient brusquement réveillés. Le paradoxe amusant en soi de l'installation dans le vieil empire immobile d'un instrument que les pays d'Europe les plus avancés ne possédaient pas encore, avait achevé do me décider, C'était le pré­texte tout trouvé au voyage que, seul, j'aurais peut-être hésité à entreprendre. C'était aussi la possibilité de passer dans ce pays et d'entrer dans les villes plus hermétiquement fermées encore depuis que le bruit des disputes des hommes de la côte avec les roumis et l'écho lointain des canonnades en avaient fait vibrer les murailles.
...............................................................................................

Dans l'impossibilité où nous nous trouvions de nous rendre de Tanger directement à Rabat par la piste, il avait été entendu que nous passerions par Casablanca.

Lors, Casablanca, c'était la première plaie béante au flanc du Maroc. A cette heure de son histoire, cette ville présentait tous les caractères de l'ulcère de la laideur européenne qui allait s'étendre et menacer de dévaster tout le pays.



23  
LA BEAUTÉ INTACTE

Est-il besoin que je m'explique ?

Casablanca c'était, débordant de la plus banale des bourgades côtières marocaines, toute l'horreur des constructions en boîtes à pétrole et des bara­quements en tôle abritant les mercantis accourus à la suite du corps de débarquement.

Les barcasses venant au large, en rade, cher­cher les voyageurs les jours où l'état de la mer le permettait, déposaient leur cargaison humaine sur la plage. Les passagers débarquaient à dos de juif, c'est-à-dire que de robustes enfants d'Israël suppléaient à l'absence du matériel et transpor­taient sur leurs épaules accueillantes, de la barcasse aux dunes, les voyageurs désireux de franchir à pied sec le large ruban de sable où venait déferler le ressac.

Franchie la porte de la Marine qu'avait illus­trée en août précédent le geste vigoureux de l'enseigne de vaisseau Ballande et de ses marins, c'était la ruelle glissante, étroite et montueuse, toujours encombrée du flot des arrivants et des partants qui conduisait à la petite place trian­gulaire du Commerce. Les maisons et la muraille aux environs du port portaient encore les traces du bombardement et de la guerre de rues qui marquèrent les premières journées rouges de Casablanca. Aucun détail d'architecture, aucun caractère pittoresque ne pouvait attirer ou retenir le regard déçu et vile fatigué de là monotonie des constructions où se combinaient dans le plus disgracieux mélange toutes les banalités du style judéo-espagnol qui sévit dans les faubourgs d'Oran.

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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Dim 20 Juil - 11:08

24  
MAROC,  PAYS DU PARADOXE


Les portes des murailles s'ouvrant sur la campagne lépreuse ou sur des jardins dévastés gardaient seules quelque caractère.

Sur la voie raboteuse qui est  aujourd'hui devenue le boulevard de l'Horloge et la place de France, s'ouvrait en baïonnette la porte de Rabat. Un poste de zouaves en larges culottes de toile bise y avait remplacé la petite troupe dee mokhaznis du Maghzen en caftans rosé, et vert pistache qui l'occupait et veillait jadis à la perception du vieux droit des portes. Rien n'était encore trop disparate de ce côté ; des constructions en tôle se dissimulaient honteusement au ras de terre, à demi cachées par la végétation persistante des jardins que couronnaient des silhouettes de quel­ques palmiers anémiques et de bananiers dont les larges feuilles lacérées s'effilochaient au vent. La laideur ne s'était pas encore élevée triomphante vers le ciel. Il lui manquait le symbole qui ne devait pas tarder à surgir du sol sous les espèces de la Tour de l'Horloge.

La ville était encore défendue par les forts érigés sur l'ordre du général Drude. Était-ce pour fixer dés bornes à la laideur envahissante, l'empêcher de s'étaler plus avant et de déborder de l'océan fleuri qu'était le Maroc à ce moment, ou pour fixer aux. yeux dés diplomates de l'Europe attentive la limite tangible de notre action mili­taire ?


25  
LA BEAUTE INTACTE


Peut-être. Quoi qu'il en soit, le Maroc conquis vers le Nord, dans la-direction de Rabat, s'arrêtait à Bou-Znika.

Notre séjour à Casablanca, qui devait être limité au temps nécessaire à l'acquisition du matériel destiné à compléter notre appareil de campement et des animaux qui en assureraient le transport, se prolongea au delà de nos désirs. Les autorités, soucieuses de notre sécurité, nous avaient demandé de faire concorder notre départ avec celui d'un officier payeur qu'une escorte imposante devait accompagner jusqu'à Bou-Znika. Du temps passa. Le voyage du payeur différé, nous avions obtenu de pouvoir quitter Casablanca sans attendre davantage. Le géné­ral d'Amade nous conlïa aux soins du lieutenant du Boucheron qui, avec un peloton de cavaliers nous escorterait jusqu'à Bou-Znika. Là, suivant des instructions depuis longtemps données par le Sultan, une escorte maghzen nous prendrait sous sa protection et nous conduirait en toute sécurité à Rabat.

L'heure vint, tardive à notre gré, où mes compagnons de voyage et moi vîmes s'effacer dans les brumes du matin les minarets de Casablanca que nous venions de quitter.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Dim 20 Juil - 17:04

26  
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Autour de nous, c'était la grande plaine aux molles ondulations. La monotonie des lignes faiblement inclinées du bled vers la mer se rachetait par l'éclat de l'im­mense tapis polychrome que foulaient nos mon­tures.

De loin en loin, pareille à une flottille de barques, qui, selon les caprices du soleil et des nuées, s'inscrivait en noir sur une mer aux reflets de cuivre verdi, des silhouettes de chameaux se profilaient poussés par un homme ou un enfant, dont la tête et le buste émergeaient seuls des hautes herbes.

Au long de la piste, des cadavres d'animaux abandonnés à regret par des chiens au pelage de chacal fuyant à notre approche, diluaient dans l'air attiédi la pestilence de leurs exhalaisons putrides. Le voyageur sorti de l'orbe nauséa­bonde n'en appréciait que mieux l'enivrement sensuel des jacinthes sauvages, l'amertume des cistes, et le poivre brutal des menthes violettes.



II


Dans la direction de Rabat, Bou-Znika, casbah rouge surmontée de son minaret blanc pareille, dans la mer multicolore et diaprée de corolles, aux îlots de l'océan voisin, pareille aussi aux autres casbahs qui, tous les 20 kilomètres, à Fédalah, à Mansouriah, à Skhirat, jalonnaient le trik maghzen reliant Rabat et Casablanca. Et cela, c'était tout l'Islam, cette longue suite de khans, relais marquant les étapes du voyage.

Là, nous nous étions présentés, mes compa­gnons de route et moi, au colonel de Tirailleurs qui commandait la colonne bivouaquant autour de la casbah. C'était un homme aimable mais que les derniers faits de guerre, le récent engagement très meurtrier de la colonne Taupin aux environs, avaient rendu fort circonspect. Il ne jugea pas suffisante l'escorte des domestiques qui nous accompagnait depuis Casablanca. Cependant, il  nous avait été annoncé que le Sultan avait envoyé à notre rencontre et pour nous préserver de tout dommage une escorte maghzen qui nous attendait à trois kilomètres du camp.


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MessageSujet: HUBERT-JACQUES : Les journées sanglantes de fez, avril 1912.   Dim 20 Juil - 17:24

28
MAROC, PAYS DU PARADOXE

Des reconnaissances envoyées de Bou-Znika ne signalèrent aucune troupe maghzen ou-autre. Et les jours passaient... Au matin du quatrième, notre patience étant à bout, le colonel des Tirailleurs ayant épuisé tous les. arguments qui devaient nous retenir, nous pûmes partir et continuer notre route.

A trois kilomètres de Bou-Znika, après la tra­versée du gué de l'oued, le bruit du galop de nos chevaux sur les cailloux de la berge décida un antique « carcan » kiddar, couché sous lés lentisques, à se lever et a hennir. Le hennissement de la monture éveilla de sa torpeur un très vieux cavalier, roulé dans un burnous et couché auprès du vieux cheval. Il releva son capuchon et nous vîmes apparaître le tarbouch, pointu qui distin­guait les mokhaznis du Sultan. C'était là l'escorte que nous avait envoyée le Maghzen pour nous protéger contre toute aventure fâcheuse eu cours de route. Et le fantastique de l'histoire est que, dans ces temps miraculeux, la présence de cet homme suffisait. Celui-ci nous attendait depuis trois jours, et comme soucieux de la consigne il n'avait pas jugé à propos de quitter sa faction, il était aux trois quarts mort de faim. On le ranima.




29
LA BEAUTÉ INTACTE



II fut hissé sur sa monture et quand il eut mis son antique chassepot sur le travers de sa selle, il reprit la silhouette imposante des cavaliers du Maghzen, familière alors à tous ceux que les vicissitudes de l'existence conduisirent autrefois sur les pistes de l'Empire Fortuné.

Nous allions atteindre Rabat dans la soirée. C'était sous le ciel moiré d'une fin de jour, une immense muraille qui barrait tout l'horizon et s'étendait depuis la mer jusqu'au point culminant des collines vers le Sud. Seule la dépassait dans la nacre du couchant, la silhouette lointaine, trapue et tronquée, de la tour Hassan.

Des odeurs molles d'oranger se mêlaient par bouffées au parfum, agreste et frais des menthes, des iris subtils, des lourdes tubéreuses.

Une porte a baïonnette s'ouvrit après des pourparlers. De l'aulte cpté de l'enceinte on devinait d'impénétrables haies de cactus et bles houppes innombrables des roseaux, a droite d'une large piste de sable mangée d'herbesfolles, d'immenses jardins d'orangers. Leurs hauts taillis serrés et noirs, piqués de fruits d'or, s'étalaient dans le creux d'un vaste vallon borné par d'autres murailles gigantesques au delà desquelles s'en­fermaient l'Aguedal, les jardins du Sultan et le Palais impérial. A gauche de la piste et jusqu'aux dunes ocreuses que le soleil couchant incendiait, commençaient les cimetières, étendues sans fin où les pierres tombales disparaissaient dans une floraison profuse d'iris blancs et de mandragores mauves.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 18:10

30
MAROC, PAYS DU PARADOXE


Une seconde enceinte de pisé rouge plus haute que la première, jalonnée de tours plus massives. Une porte badigeonnée de rouge et de blanc aux créneaux de laquelle grimaçaient — chapelet noir aux grains espacés — des têtes momifiées de rebelles : telle apparaissait cette entrée de la ville : Bab El Alou.

Au delà, la ville vraie commençait, une ville dont on ne pouvait encore distinguer ni la forme ni l'étendue, dissimulée à droite sur le versant du fleuve, derrière les hautes maisons des notables d'El Alou. Large voie raboteuse, semée de mara­bouts et de koubbas blanches. A gauche, c'était toujours l'étendue interminable de la gigantesque nécropole où dorment sous leurs stèles sculptées, orientées dans la direction do la Mecque, les cent générations de croyants qui, au long du fleuve et sous l'ombre violette de la casbah des Oudaïas, vécurent tous les drames et toutes les splendeurs qui composent l'histoire d'une cité millénaire.

De profondes et étroites ruelles, enjambées d'arcatures blanches auxquelles l'ombre montante de la nuit ajoutait encore son mystère s'ouvraient à droite, après qu'on avait dépassé une porte de quartier étroite commandant l'entrée d'El Gza.




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LA BEAUTÉ INTACTE


Une autre voie, celle-là horm, interdite aux Euro­péens, conduisait à la grande mosquée dont l'en­trée s'adornait d'une vigne centenaire et d'un orgueilleux palmier, aujourd'hui disparus et avantageusement remplacés par une forêt de poteaux télégraphiques et des bataillons serrés d'isolateurs. C'était Sidi Fatah. Elle débouchait sur l'Alou entre une mosquée minuscule et le tombeau d'un saint vénéré.

Tout entière enclose entre la falaise inacces­sible surplombant le fleuve, les hautes murailles de sa double enceinte du côté de la terre et sa barre infranchissable aux clameurs de perpétuel ouragan, Rabat, ramassée sur elle-même comme toutes les villes du Moghreb, le soir venu s'enfer­mait à triple tour. Autour d'elle, comme autour de chacune des casbahs dépassées sur la route de Casablanca, le bled immense et désert appartenait aux rôdeurs, aux chercheurs d'aventure des tri­bus pillardes perpétuellement a l'affût du rapt ou du coup fructueux, aux dissidents guerroyant contre le Maghzen ou nos postes de la Chaouia, à tous les chacals, dont l'ombre complice de la nuit décuple les vieux instincts de violence et de rapine.

Quand nous y arrivâmes, Rabat, cité impé­riale, abritait dans ses murailles rougeoyantes, en plus du maghzen d'Abel-EI-Aziz, plusieurs mis­sions européennes :


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 18:22

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Les Anglais, les Espagnols, les Français. Dans la rue des Consuls, où s'éche­lonnaient les maisons abritant les quelque dix-sept Européens résidant à Rabat en dehors des représentants officiels de l'Europe, et l'unique hôtel donnant asile aux étrangers de passage, il n'y avait plus de locaux disponibles. Force avait été au Maghzen de loger diverses personnalités du monde diplomatique dans quelques-unes de ces grandes maisons de la Couronne, groupées dans El Gza.

Dispersés dans les différents quartiers d'une ville où rien n'avait été prévu pour les abriter, les gens des diverses missions diplomatiques se rendaient les uns chez les autres à chevai, car il ne fallait pas songer à aborder en souliers vernis et en robe décolletée, à pied, les canaux boueux que représentaient, l'hiver, les rues de la ville. La colonie française était relativement importante, renforcée des missions militaires qui compre­naient  pour la France, le commandant Farriau, le capitaine Hondenat, le major Fournial, Ben Sedira, l'homme canon des mehallas chérifiennes. Avec la mission anglaise se trouvaient le caïd Mac Leane, les instructeurs Redman et Holding, le docteur Verdon.




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LA BEAUTÉ INTACTE



Quand il y avait réception et bridge le soir, les personnalités du monde diplomatique se ren­daient chez leurs hôtes précédées d'un moghazni qui portait les sacs de douros pour les enjeux, cependant que quatre marins du « Du Chayla » veillant au large sur notre sécurité indiquaient, à grand renfort de signaux de timonerie et à l'aide de pavillons multicolores les endroits désignés pour le prochain bombardement.

La situation politique, en effet, n'était pas exempte de nuages. Abd-El-Aziz, fils favori de Mouley Hassan, avait vu diminuer son prestige auprès des tribus depuis l'époque où les affaires du Maghzen délivré de la rude tutelle de  Ba Ahmed s'en étaient allées peu à peu à vau-l'eau. Les missions européennes convoquées par le Sul­tan afin d'apporter à celui-ci une aide pécuniaire risquaient des conseils. Les pays d'Europe étaient peu enclins à fournir au Sultan l'argent nécessaire à relever sa puissance et à donner quelque lustre à ses mehallas. Dans le Nord, les tribus restaient loyalistes, mais il montait contre le gouverne­ment d'Abd-El-Aziz  comme une grande houle venue du Sud.

Contre la révolte  menée  par Moulay Hafid, le Maghzen avait fait appel aux tribus des envi­rons de Fez qui lui donnèrent des armes et de l'argent: de pauvres armes et très peu d'argent. Le  grand Aguedal   enfermait dans   ses  vastes murailles, clôturant cent hectares, des hordes de gens armés de bâtons pour la plupart.






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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 18:30

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MAROC, PAYS DU PARADOXE

A leur suite des femmes, des enfants, des troupeaux, débordaient en campements hétéroclites jusqu'aux environs de Chellah : population étrange où voi­sinaient tous les types du « bled » marocain et qui en présentait le caractère éternel.



III


Dans un angle de l'Aguedal se trouvait un palais qui n'offrait extérieurement aucun des caractères grandioses des monuments importants élevés par El Mansour. Les ruines de l'ancien château que ce sultan bâtit à Rabat avaient été depuis longtemps dispersées. Peut- être en aurait-on pu trouver quelques vestiges parmi les pans de muraille de pisé rouge épars dans les jardins et les vignes plantées entre les deux enceintes....

Abd-El-Aziz, qui, à Rabat, passait la plupart de ses journées dans un pavillon d'apparence modeste, devenu depuis le pavillon des officiers à l'hôpital Marie-Feuillet, et établi sur la haute falaise hérissée que viennent battre sans trêve les embruns et la grande houle du large, retour­nait chaque soir à l'AguedaL


Autour du palais, dans le vaste quadrilatère enclos entre les hautes et épaisses murailles, s'étalait le campement de la mehalla chérifienne.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 18:39

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Et cette foule, aux loques bariolées, pareille dans ses attitudes et dans toutes les manifestations de sa vie aux hordes nomades qui suivirent autre­fois les armées berbères partant à la conquête des Espagnes, débordait même hors de l'énorme enceinte.

Et là, en marge de l'immense campement qui s'étendait au pied du palais, un autre campement étalait l'agglomération de ses tentes : quatre chiffons vaguement cousus, tendus sur des bâtons et sous lesquels toute une population grouillait, vivait d'on ne sait quels détritus abandonnés par la mehalla.

Chaque soir amenait des contingents nou­veaux. Ce qui faisait dire à notre muletier chef, Abbas : « Voici encore des gens qui viennent manger le pain de ce pauvre Sultan. »

Tous les dialectes du Moghreb se mêlaient, et c'étaient les vociférations gutturales des mégères gourmandant des enfants nus qui jaillissaient tout à coup dans le soleil et poursuivaient hors de leurs taudis de toile des chiens faméliques en quête de quelque nourriture à voler.

Cette populace, suivant à l'habitude les mehallas chérifiennes pour profiter des pillages et glaner les reliefs du butin abandonnés par les askars vainqueurs, où voisinaient les prostituées, les faiseurs de tours, les conteurs, les diseuses de bonne aventure, dévalait hors de la grande enceinte jusqu'aux abords immédiats du Chellah.




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LA BEAUTÉ INTACTE


J'allais rendre visite parfois à cette étrange et pittoresque assemblée de gens, d'ailleurs inof­fensifs. Un burnous quelconque sur les épaules, mes pieds nus dans les belras, me faisaient une silhouette anonyme et suffisamment pareille à celle de quelque artisan de Rabat pour que je pusse me mêler aux indigènes sans trop attirer l'attention.

Non pas qu'un Européen eût risqué quelque mésaventure au milieu de cette tourbe, mais il eût suffi qu'un homme des Zaërs, tou­jours à Faguet dans le voisinage de Rabat, eût reconnu la présence exécrée d'un roumi pour se servir immédiatement de celui-ci, comme d'une cible.

Ce fut au cours de ces promenades qu'un soir, perdu dans la théorie de bourricotiers et de femmes qui, la cruche sur le dos, se dirigeaient vers la source où s'approvisionnent en eau claire le palais, la ville et les camps, que je me décidai à franchir la porte admirable de la cité morte.

Chellah se déploie sur le plateau qui domine le Bou-Regreg, Les murailles crénelées qui suivent, dans leurs ondulations, la pente rapide de la colline dominant le fleuve., ne sont plus que le suaire dessinant fidèlement encore la forme pri­mitive d'un cadavre de ville tombant en pous­sière.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 18:53

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MAROC, PAYS DU PABADOXE


De ce qui fut autrefois la cité florissante du XI° siècle, rien ne demeure plus que l'enceinte et la porte principale. L'une et l'autre avaient, aux rayons fugitifs du soleil déclinant, des lueurs-de braise ardente. Les tons froids que revêtent à la même heure et dans la même lumière de fin de jour les vasières lointaines de la ville de Salé en contre-bas de la plaine de Chellah ajoutent encore à l'éclat fulgurant des premiers plans.

La porte d'or, dont toutes los ciselures et les stalactites ne prennent toute leur valeur qu'aux heures du soir, lorsque le couchant creuse et avive leurs contours, s'ouvre sur un écrin vide. Aucun vestige de maisons, nul pan de mur écroulé. Nulle pierre ne subsiste où l'imagination puisse accrocher le rêve et définir le sens des existences qui s'y déroulèrent. Un sentier caillou­teux descend la pente raide aboutissant au creux du vallon, à la source sacrée qui fut le cœur de la cité défunte et qui lui survit.

Des deux côtés de la sente- rocailleuse, des cultures maigres, une terre aride, trop foulée jadis par les hommes, où l'herbe ne pousse plus qu'à regret. Des haies de cactus épineux défendent contre les passants des récoltes illusoires.



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LA BEAUTE INTACTE


Mais plus bas, toute une forêt d'arbres immenses surgit brusquement entre lesquels s'érigent les dômes blancs de quelques koubbas massives.

La végétation, plus drue à mesure que l'on s'enfonce davantage au creux du vallon, devient un fouillis inextricable aux environs immédiat de la source.

Un mur ruiné, où la pierre s'est partiellement écroulée sous l'invincible effort des racines et des rejets avides d'espace, enserre l'ancienne mos­quée dont subsiste encore, à peu près intact, un minaret délicieusement revêtu d'émaux, dont le bleu pâle ressort mieux dans le lacis doré du vieux granit sculpté.
Un nid de cigogne couronne le tout de son chaume hérissé.

Se glissait-on par une brèche dans cet enclos abandonné, c'était brusquement le décor le plus romantique qu'on eût rêvé pour le dernier des Abencérages. Au milieu des décombres gran­dioses des arceaux massifs se penchaient sous l'effort d'énormes figuiers sauvages trois fois cen­tenaires. Dans la lutte engagée entre la végéta­tion et le monument élevé par les hommes, la nature avait lentement vaincu. Enserrées par les racines turgescentes des hauts micocouliers dont le feuillage retombait comme des chevelures éployées et sans cesse frissonnantes, poussaient de travers quelques hautes et larges stèles sculp­tées, pierres tombales aux trois quarts mangées par les lichens rouges.


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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 19:01

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Plus loin, dans un champ d'orties, allongées à la mesure des défunts, des pierres tombales de marbre à reflets de vieil ivoire, portaient des inscriptions jamais déchiffrées par le passant indifférent.

Un peu plus loin encore, dans un jardin d'orangers presque abandonné, une haute ruine dont la silhouette massive cachait tout un pan du ciel.

Des stèles de marbre blanc, encore des stèles de marbre blanc.

Sur la face Sud de la ruine, des inscriptions en caractères coufiques encadraient un riche dessin sculpté. C'était la nécropole d'une dynastie disparue.

Je ne pus, d'ailleurs, m'attarder longtemps dans ce décor grandiose. Le jour déclinait; il fallait rentrer à Rabat. Dans le grand silence qui tombait sur le camp et la ville, on entendait de lointaines explosions, situant, comme une menace à cette paix et à cette beauté, l'avance progressive de nos troupes qui atteignaient déjà Bou-Znika.



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LA BEAUTÉ INTACTE


Quelque passionné que je fusse pour leur succès et leur avance je ne pouvais m'empêcher de trembler pour les trésors qui venaient de s'offrir à mes yeux, des trésors du passé qui n'aiment pas le canon.

C'est dans ce grand danger, à peine pressenti ce soir-là, que je devais retrouver le Maroc à mon voyage suivant.




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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 19:13

IV


Nous voici en 1911. Ce n'est plus l'escorte de mokhaznis du Maghzen, c'est une colonne de dix mille hommes qu'il faut maintenant pour pouvoir entrer au Maroc.

Que s'est-il donc passé ? Moulay Hafid, prison­nier de sa propre politique, n'avait pus tardé à connaître la désaffection des plus chauds parti­sans qui l'avaient porté jusqu'au trône. Les tribus, pressurées par un maghzen de plus en plus à court d'argent, s'étaient promptement révoltées. Fez était menacée, non plus seulement par les tribus de l'Est dont la convoitise sans cesse en éveil avait porté plusieurs fois sous les murs de la ville, au cours ou règne de Moulay Abd-El-Aziz, les contingents des Béni Ouarhaïn, des Tsoul et des Branès, partisans occasionnels du Roghi, mais encore les Béni M'tir et jusqu'aux Cherrarda, tribu  Guich, dont  l'appui,  jusqu'alors,  n'avait jamais manqué au Sultan.




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LA BEAUTÉ INTACTE


La cruauté avec laquelle Moulay Hafid avait  réprimé quelques désordres et les moyens odieux dont il s'était servi pour s'emparer de la fortune de quelques notables fasi lui avaient attiré l'exé­cration d'une population volontiers frondeuse; et la ville, sans faire encore cause commune avec les tribus insurgées, se dressait tout entière contre le Sultan.

Les contingents réguliers, encadrés par les officiers de la mission française, lui restaient seuls fidèles et l'heure vint où le « Sultan national », selon l'expression de Jaurès, fut assiégé dans son palais. Les tribus dissidentes, encore maintenues par l'imposant cercle de murailles, n'attendaient que l'instant propice pour donner l'assaut.

La France, alors, se décida à agir, Moulay Hafid demandait instamment du secours. Beau­coup plus que la personne du Sultan, il impor­tait pour nous de sauvegarder celle de nos offi­ciers formant le cadre de la mehalla chérifienne, celle des consuls étrangers et celle de leurs res­sortissants.

Et c'est alors que la colonne Moinier dont le premier échelon se trouvait aux ordres du colonel Brulard, parvint le 10 mai sous les murs de Fez. Quelques combats permettaient la délivrance de la ville, réduisant à néant un retour offensif des tribus.



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MessageSujet: Au pays du paradoxe - MAROC -   Mer 23 Juil - 19:37

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MAROC, PAYS DU PARADOXE


Je rentrai au Maroc sur ces entrefaites, et j'ob­tins du général Moinier la permission de me joindre à quelques amis du 1er chasseurs d'Afri­que, venant renforcer les éléments avancés de la colonne. Meknès était en notre pouvoir depuis plusieurs jours.

Après la traversée de la plaine monotone du Sebou et la chevauchée rapide dans la percée du Zegotta, l'escadron qui m'avait offert l'hospitalité se dirigeait sur Moulay Idriss. Nous avions terminé l'étape à Sidi Kassem, le soir ; mais, peu après, l'ordre parvenait de rejoindre en hâte la colonne qui, partie la veille de Meknès, allait assurer la police du Zerhoun.

J'ai gardé le souvenir fidèle de ce que fut cette étrange chevauchée dans la nuit rendue plus opaque encore par la venue d'un brouillard épais. Par des sentiers étroits, en file indienne, chacun à la tête de son cheval, nous avions escaladé len­tement des pentes broussailleuses et des forêts d'oliviers; puis ce fut, toujours dans le silence et sans pouvoir rompre l'ennui de cette promenade nocturne par la distraction d'une cigarette, la descente des hautes croupes boisées, Maintenant, nos chevaux butaient parfois contre de grandes dalles : les débris, disait-on, d'une voie romaine,




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LA BEAUTÉ INTACTE

Dans cette nuit coupée de courtes haltes, aucun détail de paysage ne pouvait nous donner l'idée de la contrée que nous traversions. La brume allait s'épaississant. Elle ne se dissipa qu'à l'aurore. Nous approchions du point où nous devions retrouver les colonnes Brulard, Dalbiez et Gouraud. Le ciel enfin se dégagea. Ce fut comme un rideau tiré sur un décor ; un grand pan de ciel bleu, tout d'abord, sur lequel se détachait, appa­rition bizarre, une énorme dent blanche : les plus hautes maisons de Moulay Idriss. Le brouillard continuant à s'effacer, la ville sainte nous apparut tout entière, vision d'ivoire et d'argent sur les pentes sombres du Zerhoun. Le camp français lui succéda, entièrement blotti au long d'un ravin. Auprès de lui, des ruines aux tons d'ambre clair. Je reconnus le portique démantelé de Volubi­lis. J'eus l'impression que le Maroc s'ouvrait à nouveau devant nous.

Mais comment allait-il s'ouvrir ? En parcou­rant du regard les détails pittoresques du camp français, dans la bigarrure amusante que for­maient le contraste des uniformes clairs et gris des chasseurs et des spahis du capitaine de Vanlay, les tirailleurs en toile bise cachetés de ronge, les cavaliers marocains au large burnous bleu clair du Goum de Mordacq, je n'avais pas manqué de remarquer l'orientation donnée aux quatre batteries de 75 qui formaient le gros de l'artillerie de la colonne. Les gueules des canons étaient toutes braquées sur Moulay Idriss.


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