Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Ven 2 Mai - 19:32






Un fondouk à Salé.



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Paul CASIMIR




MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Ven 2 Mai - 19:39

page 33

Hélas ! vous ne répondez rien ! Votre tête se détourne dédaigneusement de mes questions, et vos lèvres mouvantes continuent de pétrir je ne sais quels discours inconnus. Seriez-vous par hasard stupides ? Vos longues randonnées au désert ne vous ont-elles rien appris ? Ah! que de savants vous ressemblent ! Combien de voyageurs du passé et des livres qui, d'un pied lent, ont tra­versé l'histoire et n'ont jamais rien ramené des contrées parcou­rues ! O pèlerins de toute sorte, quel espoir on met dans vos yeux, mais quel silence sur vos lèvres ! Faut-il donc que ce soit presque toujours ceux qui n'ont rien à dire qui voyagent ?... Hier encore, sur le front du Soissonnais, j'étais l'ami d'un vieux navigateur, un armurier de la marine, qui lui aussi avait roulé sa bosse dans tous les pays de la terre. Très souvent, je l'inter­rogeais sur les choses qu'il avait pu voir; mais jamais il ne m'a rien dit qui valût d'être retenu, que cette phrase étonnante : " Lorsqu'on revient du tour du monde, il y a deux choses qu'il faut entendre pour se refaire une âme : la Mascotte pour l'inno­cence et Faust pour la grandeur !... "

De tous côtés, les petits ânes entravés par les pattes de devant se roulaient dans le fumier, ou bien sautaient comiquement, avec des gestes saccadés de jouets mécaniques, pour dis­puter aux poules les grains d'orge ou la paille hachée qui avaient glissé des couffins. Les pauvres, comme ils étaient pelés, teigneux, galeux, saignants ! Vraiment le destin les accable. Un mot aimable du Prophète et leur sort eût été changé. Mais le Prophète a dit que leur braiment est le bruit le plus laid de la nature.




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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Ven 2 Mai - 19:42

page 34

Et les malheureux braient sans cesse ! Tandis qu'ils vont, la tête basse, ne pensant qu'à leur misère, un malicieux Génie s'approche et leur souffle tout bas : « Patience ! ne t'irrite pas ! Sous peu, tu seras nommé sultan ! » Un instant, la bête étonnée agite les oreilles, les pointes en avant, les retourne, hésitant à prêter foi à ce discours incroyable; puis brusquement sa joie éclate, et dans l'air s'échappent ces cris que le plus vigoureux bâton n'arrive pas à calmer... Ane charmant, toujours déçu, toujours frappé, toujours meurtri, et pourtant si résigné, si gracieux dans son martyre ! Si j'étais riche Marocain, je vou­drais avoir un âne, mais un âne pour ne rien faire, un âne qui n'irait pas au marché, un âne qui ne tournerait pas la noria, un âne qui ne connaîtrait pas la lourdeur des couffins chargés de bois, de chaux, de légumes ou de moellons; un âne que j'aban­donnerais à son caprice, à ses plaisirs, sultan la nuit d'une belle écurie, sultan le jour d'un beau pré vert; un âne enfin pour réparer en lui tout le malheur qui pèse sur les baudets d'Islam et pour qu'on puisse dire : « II y a quelque part, au Maroc, un âne qui n'est pas malheureux... »

Si j'étais riche Marocain, je voudrais avoir une mule. A l'heure où la chaleur décroît, je m'en irais avec elle, assis sur ma selle amarante, goûter la fraîcheur de mon jardin. Mais j'au­rais surtout une mule pour prendre d'elle une leçon de beau style. Ce pas nerveux et relevé, ce train qui ne déplace jamais le cavalier, laisse à l'esprit toute sa liberté pour regarder en soi-même et les choses autour de soi. Jamais il ne languit, et s'il n'a pas le lyrisme du cheval, il n'en a pas non plus les soudaines faiblesses.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Ven 2 Mai - 19:44


La noria.




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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Ven 2 Mai - 19:48

page 37

Entre le coursier de don Quichotte et l'âne de Sancho Pança, c'est la bonne allure de la prose. Sans avoir pressé sa monture, sans qu'elle soit lassée de vous, sans que vous soyez lassé d'elle, on est toujours étonné d'arriver si vite au but.





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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 8:56



LA  FANTASIA


C'est un plaisir homérique de suivre dans la pous­sière brûlante le galop de la fantasia. Là-bas aussi, jadis, sur les plages de Troie, au son des lyres et des cithares, et couverts d'huile par­fumée, les chefs, les prêtres, les devins se réjouis­saient sous les tentes, en regardant se divertir les guerriers. Ils sont deux cents peut-être qui se livrent, sous le grand soleil, au jeu de la guerre et de la poudre. Par groupe de trente ou quarante, rassemblés devant la porte d'une kasbah ruinée, on croirait voir des combattants qui font une sortie hors des murs. Cavaliers de tribus pour la plupart, ils ont des longs visages maigres, où la ruse paysanne s'allie à la fierté que donne la vie au grand air. Les uns portent autour de leur tête rasée une simple corde de chanvre, d'autres un voile enroulé, d'autres un fez entouré de mousseline.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:01

page 40

Une chemise transparente, jetée sur le caftan de couleur, laisse à découvert l'intérieur brillant des manches et le bas des robes éclatantes sur les étriers de fer ; une sacoche de cuir jaune ou rouge est pendue à leur épaule par une cordelette de soie.

Leurs petits chevaux blancs ou noirs, au cou épais et court, chargés de hautes selles et de multiples tapis, s'alignent sous les murs de la kasbah ruinée. Quelques-uns somptueusement harnachés, la plupart assez misérables et n'ayant pour tapis de selle que des lambeaux de soie, des étoffes usées mais de tons infiniment doux et agréables à l'œil. Des gens de la tribu, un esclave, un ami, bourrent le fusil, tassent la poudre dans le tube argenté, tandis que les mendiants, qui savent qu'au moment de s'élancer dans l'arène un cavalier est toujours généreux, circulent au milieu des chevaux et tendent la main en disant :

« Que ta main, ô cavalier, frappe le cœur de ton ennemi ! »

Un cri : « O Dieu ! ô Prophète ! » et les chevaux s'élancent au galop. Un autre cri : « O nos pauvres enfants ! » comme si tout ce monde se jetait à la mort, et les chevaux précipitent leur allure. Les cavaliers brandissent leurs fusils, aban­donnent les rênes, portent les mains à leurs têtes, pour montrer qu'ils ne tiennent plus les bêtes et témoigner qu'ils se placent sous la protection de






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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:04






Cavaliers un jour de fête.




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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:14

page 43

Dieu, mettent en joue un ennemi imaginaire, déchargent leurs armes tous ensemble, les lancent en l'air, les rattrapent, tournent au galop et s'arrêtent... La fantasia dure sept minutes, l'amour dure sept secondes et la misère toute la vie...

Au pas, la troupe des cavaliers regagne la muraille rouge. Des mendiants encore les accompagnent, en célébrant leur éloge :

« Vous avez fait une belle chevauchée. Où est un plus noble Seigneur que le Caïd des Séouls?... »

Dans le vent de la course, une bande de mousseline s'est détachée d'un front et descend lentement dans la poussière comme un fil de la Vierge. Au petit trot un cavalier revient, et penché sur sa selle du bout de son fusil ramasse la mousseline blanche. Déjà une autre fan­tasia s'est élancée dans la poussière, jette ses cris, excite ses chevaux, brûle la poudre dont on voit briller la flamme, s'arrête brusquement, s'en retourne et inlassablement recommence.





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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:19






LA FORÊT DE CÈDRES



Dès qu'on entre parmi ces arbres, qui dépassent en magnificence tous les arbres de nos bois, on a l'impression d'avoir soudain rapetissé, d'être devenu lilliputien, de pénétrer dans un règne de la nature où tout est de proportions plus vastes, où la vie des hommes, des animaux et des plantes a plus de force et de durée. Tandis que nos grandes futaies nous accablent de leur ombre et de leur mélancolie, ici au contraire la forêt, aérée et lumineuse, respire moins le mystère de la légende que la sérénité des hautes pensées claires. Au-dessus d'une brousse épaisse de thuyas et de chênes verts, les troncs énormes, large­ment espacés, portent leurs ramures étagées comme les gradins d'une immense architecture végétale. Chaque arbre, royalement isolé dans un domaine qui n'appartient qu'à lui, fait songer à



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:23

page 46

quelque palais d'été aux multiples terrasses superposées et verdoyantes. Les uns s'achèvent en pyramide de quarante mètres de hauteur. D'autres, brisés par le vent ou par l'âge, forment à leur sommet des nappes de verdure, pareilles à des prairies aériennes. D'autres, plus étonnants encore, sans aucune verdure sur leurs branches, se dressent comme de grands cadavres d'une blancheur sépulcrale. Surprenantes momies d'arbres, embaumées dans la résine qui les garde pour des siècles contre la pourriture et les laisse debout indéfiniment dans la mort !

Au milieu de cette forêt si empressée à vivre, ces géants pétrifiés ont la solen­nité du temps, l'indifférence d'un obélisque au-dessus d'une foule humaine occupée à ses besognes d'un jour. La plupart ont succombé à la vieillesse ; beaucoup aussi ont été les victimes d'un drame fréquent dans ces forêts. Pour abattre ces colosses qui atteignent cinq ou six mètres de tour, c'est l'habitude des bûcherons de mettre le feu à leur pied. Il n'est pas rare qu'on brûle la moitié de ces arbres magnifiques, la plus puissante, la plus belle, afin d'avoir l'autre moitié. Fréquemment le cèdre résiste, le feu s'éteint, l'homme s'en va. L'arbre meurt, mais toujours debout, bravant les orages et le temps, il devient à son tour un de ces grands corps de pierre qui mettent au milieu de ces verdures une blancheur de statue. D'autres fois il arrive que le feu vienne à bout de sa besogne : l'énorme fût craque et se brise à trois ou quatre mètres du sol : mais sa masse trop puis­sante lasse très souvent la cognée, ou bien les moyens font défaut pour emporter ce corps trop lourd. Alors le blanc cadavre reste allongé sur place, et sa base charbonneuse, toujours enracinée dans la terre, semble un gros cierge funèbre qui s'est éteint près de lui ...



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:27


La forêt de cèdres. - Azrou.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:32

page 49

Ces forêts de l'Atlas forment dans la montagne de longs rubans étroits, sépa­rés par des cuvettes profondes, remplies d'énormes cailloux ronds qui semblent avoir été roulés par des ruisseaux de feu. Les cèdres ne s'aventurent guère au-dessous de quinze cents mètres. Dès que le terrain se creuse, ils s'arrêtent. Il faut à leurs racines un sol couvert de neige la plus grande partie de l'année, et qui en conserve pendant l'été l'humi­dité et la fraîcheur. D'en bas, on les voit tout là-haut, penchés au bord des cirques, comme les sentinelles géantes de l'immense troupe forestière qui se presse derrière eux. On dirait qu'ils redoutent la tristesse de ces dépressions stériles, auxquelles les indigènes donnent souvent le nom de vallées de la peur ou de la mort, et qui semblent emprisonnées dans leur grand cercle tragique.



Il y a, ça et là par le monde, d'autres forêts de cèdres, au Liban, en Kabylie, Celles-là sont des forêts condamnées, mortes pour toujours à l'espérance. Elles ne se reproduisent plus et sont en train de disparaître, comme s'il n'y avait plus pour les nourrir, dans un univers appauvri, assez d'air, de lumière et de fraîcheur souterraine. Mais ici la forêt vit. Elle meurt et renaît sans cesse. Voilà peut-être la plus grande merveille de cette forêt merveilleuse !




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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:35

page 50


Au pied de tous les arbres surgissent, entre les pierres, des pousses d'un vert bleu, qui dans quelques centaines d'années deviendront ces chefs-d'œuvre forestiers dont je vois les nappes paisibles s'étager autour de nous. Et quand partout ailleurs les cèdres ne seront plus qu'une grande image de souvenir et de poésie, les hommes pourront venir contempler longtemps encore dans l'Atlas, au milieu de ces troncs superbes, de ces pousses vivaces et de ces patriarches blanchis, les témoins de la Bible et du Cantique des Cantiques !





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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Sam 3 Mai - 9:54




M A R R A K E C H



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 7:46




LA PLACE FOLLE


Un dédale inextricable de ruelles, d'impasses, de longs couloirs voûtés, ramifiés à l'infini, qui vont se perdre comme des racines dans la masse confuse des maisons; partout des blocs éboulés où se dessinent encore les formes d'une habi­tation, des vestiges de vie semblables à des coquilles vides; de grands espaces à demi abandonnés et où pourtant on vit encore comme après un cataclysme; et à côté, de solides demeures qui ont un air de forteresse et de mystérieuse puissance, avec des vestibules profonds où dorment les esclaves, entre les grandes jarres pleines d'eau et les marches de brique qui servent de montoir aux cavaliers. Partout des portes mystérieuses, dont on ne sait jamais si elles vont s'ouvrir sur un palais, une masure, une écurie ou le tombeau d'un saint;




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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 7:53

page 54

de petites armoires de murailles, protégées par un auvent, où tout le long du jour un marchand vient s'incruster au milieu de ses pains de sucre, de sa bougie, de son beurre rance, derrière sa balance rouillée. Parfois un fronton magnifique, avec tout un riche décor de zelliges, de fleurs et de cèdre sculpté : ce n'est qu'une fontaine, dont la splendeur étonne dans cette ville où se marque si peu le goût de séduire le passant, et qui semble quelque sou­venir d'une cité disparue, de proportions grandioses si tout avait été ainsi à la mesure de ces fontaines.

Des quartiers couverts de roseaux qui menacent de vous tomber sur la tête, comme tout le reste de la ville, abritent du soleil une activité primitive qui n'a pas varié depuis des cen­taines d'années. Depuis des centaines d'années, les vendeurs de babouches brodées comme des mitres, sont accroupis dans leurs armoires semblables à des tabernacles étincelants d'argent et d'or; les dévideurs de soie font tourner leurs roues légères au milieu de leurs écheveaux couleur d'oiseaux des îles; les tein­turiers suspendent au-dessus de la rue leurs laines et leurs soies multicolores. Depuis des centaines d'années, le marchand de dattes, de noix, d'amandes, de henné, pareil à quelque idole rustique, trône au sommet de ses denrées, sa cuiller de bois à la main pour servir de loin le client; des forgerons dignes de Velasquez, le torse nu, les cuisses nues, déjà sombres de peau, rendus tout à fait noirs par la poussière du charbon, ruissellent de sueur devant leur forge et dépensent la force d'Hercule pour battre quoi ?  le petit fer d'un âne; des enfants pleins d'adresse, gracieux en dépit de la teigne qui les ravage presque tous, tiennent jusqu'au milieu de la rue l'extrémité des longs fils avec lesquels leur patron, assis dans l'ombre de l'échoppe, fabrique la couture d'un burnous...



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:17

page 55

Depuis des centaines d'années ! Et peut-être demain toute cette petite activité va s'effondrer en poussière .... Je ne sais pourquoi les peintres, éternellement tour­mentés de vastes ambitions, dédaignent, comme des sujets trop au dessous de leur génie, ces petits métiers charmants. Ah ! puisse-t-il venir tout de suite, l'humble peintre génial de ce vieil Orient familier ! Tous les petits métiers l'attendent; et dans le moment même où j'écris, j'entends la voix de cet autre artisan de la vie marocaine, la voix de l'âne qui l'appelle !



Parmi ces trafics puérils, sous ces treillages de roseaux dont les lumières et les ombres font les délices du photographe, circule une foule prodigieusement vivante, fruste, primitive, souple et brutale à la fois, d'une familiarité plaisante que rien de vulgaire n'enlaidit, l'œil éveillé, les dents blanches, le corps divinement à l'aise dans sa demi-nudité ou ses lainages aux grands plis.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:21

page 56

Gens venus de tous les coins du bled, de la mon­tagne et de la plaine, avec leurs ânes, leurs mulets et leurs chameaux, Berbères, Arabes, nègres et demi-nègres. Tout ce monde vaque à ses affaires, le poignard au côté, avec des pensées, des désirs, des besoins que je traverse sans les com­prendre. Et toujours le flot me ramène à une place étrange, où cette population rustique, chaque jour renouvelée, s'arrête et s'accroupit autour de choses qui l'enchantent et me retiennent, moi aussi, pendant des heures, attentif comme un ignorant devant un grand livre ouvert.

Oui vraiment, une place étrange, sur laquelle les mon­tagnes, accourues du fond de l'horizon, penchent leurs têtes neigeuses pour regarder ce qui se passe. Toute l'âme du Sud est là, dans ces cercles de curieux qui, du matin au soir, se font et se défont autour de quelque bateleur, avec la mobilité des fumées. Il y a le cercle du charmeur de serpents qui s'agite, l'écume aux lèvres, les cheveux dénoués, devant un sac de cuir d'où sortent des cobras noirs et luisants. Le charmeur bondit autour d'eux, les excite avec sa baguette, célèbre en litanies violentes et rapides les mystérieuses vertus de la terre, dont les serpents sont pénétrés plus qu'aucun être vivant. Furieusement, il fait rouler sur son cou sa tête aux longs cheveux épars, pendant que les tambourins s'exaspèrent et que les bêtes, dressées sur leur queue, suivent ses gestes frénétiques d'un lent mouvement imperceptible et souverainement orgueil­leux de leur tête plate et gonflée. C'est une cérémonie sacrée, avec vingt péripéties, dont je ne saisis que le dehors, qui se développe devant moi.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:24






Le charmeur de serpents.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:28

page 59

A tout moment, le magicien laisse là ses reptiles, pour s'intéresser aux secrets d'un homme ou d'une femme qui sort de l'auditoire, s'approche et lui murmure quelques mots à l'oreille. Enfin, dernier acte du drame, le furieux mord le serpent et mord ensuite son client, ou bien saisissant le cobra, il le lui place dans les mains, puis sur le cou, comme un foulard glacé, puis sur la poitrine, entre le burnous et la peau, et l'abandonne là, tandis que dans le délire des tam­bourins déchaînés et de tout le cercle qui prie, il se démène, vocifère et couvre son patient de la bave magique qui mousse en abondance à ses lèvres...

Il y a les cercles des conteurs, toujours élégamment vêtus, qui débitent d'interminables poèmes, en frappant à intervalles réguliers deux ou trois petits coups nerveux sur un petit tambourin, pour bien scander le rythme et réveiller les esprits. Les longs gestes des doigts, de la main et des bras, les attitudes du corps si parfaitement élégantes, les longs glissements sur les pieds nus ou le passage balancé d'un pied sur l'autre, toute cette mimique est fixée par une caïda séculaire, comme dans une figure de ballet. Et les fureurs voisines du charmeur de serpents ne gênent ni les auditeurs, ni le protagoniste de ce divertis­sement raffiné et, mon Dieu, tout académique...

Il y a le cercle du commentateur aveugle, qui arrive, vers les cinq heures du soir, du lointain Sidi-Bel-Abbés, une petite gaule d'une main, et s'appuyant de l'autre à l'épaule de l'enfant qui voit pour lui. Au pied d'une haute muraille nue, devant laquelle se tient chaque matin le marché aux pigeons, ses auditeurs accroupis, immobiles et silencieux ...



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:33

page 60

l'écoutent réciter sa leçon sur les Traditions du Prophète, d'une voix monotone, toujours pareille à elle-même comme les lettres d'un alphabet, sans s'arrêter une seconde ni faire un autre mouvement que de remuer du haut en bas, avec une autorité mécanique, la petite baguette dont il s'accompagne en marchant, et qui semble le conduire dans ses explications comme elle le conduit dans la rue...

Il y a le cercle des danseurs chleuh, petits garçons ou jeunes gens vêtus de longues robes aux manches largement ouvertes, sur lesquelles est jetée une chemise blanche, transpa­rente, qui tombe jusqu'à leurs pieds nus. Avant la représen­tation, enveloppés des pieds à la tête dans leurs djellaba grisâtres, le capuchon rabattu sur le visage, ils se dérobent aux regards comme des objets d'un grand prix. Aux premiers sons du tambourin ils se lèvent, se dépouillent de leur terne chry­salide et apparaissent dans tout l'éclat de leur toilette équi­voque. Une ceinture de femme, en cuir brodé de soie, marque légèrement les hanches. Au côté, le poignard et la boîte d'argent où l'on enferme les amulettes, suspendus à l'épaule par une cordelette brillante dont la teinte s'harmonise avec la couleur de la robe. Les sourcils, les yeux peints ; un anneau d'argent à l'oreille ; sur le front, une frange de cheveux bien lustrée avec de l'huile ; deux grosses touffes sur les tempes ; le reste de la tête rasé, à l'exception de deux longues tresses noires, emmê­lées à des fils de laine qui se balancent sur le dos ou sont retenues à la ceinture. Les uns chantent d'une voix de tête suraiguë, ...


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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:35





Le conteur.



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:40

page 63

que je n'ai entendue qu'ici, en s'accompagnant de rebecs à la musique aigrelette ; les autres dansent, en faisant sonner entre leurs doigts trois castagnettes de bronze, grandes comme des pièces de deux francs. Ils dansent ou plutôt tournent en rond, dans une promenade rythmée par un léger mouvement des chevilles et des hanches que vient rompre tout à coup une volte rapide, un brusque tournoiement du corps, un battement plus pressé des pieds nus sur la terre fraîchement arrosée. Par moments, ils dessinent quelque figure compliquée de ballet, s'emmêlent, se perdent, se retrouvent, tombent aux pieds les uns des autres, se relèvent, s'offrent et se refusent dans un mouvement un peu sauvage, plein d'harmonie, de grâce, de sensualité voilée. Puis tout revient à son rythme paisible, et la lente promenade à petits pas frémissants reprend sa cadence balancée, dont le charme monotone tient l'auditoire envoûté. Envoûté, jusqu'au moment où l'un des petits danseurs, aper­cevant dans le public un personnage, qu'à sa mise il juge fortuné, bondit, s'élance hors de la ronde, va danser pour lui seul, et reçoit, un genou en terre, une piécette d'argent, mouillée de salive sur le front.

Vingt autres cercles se font et se défont autour de quelque extravagant, qui avale à longs traits de l'eau bouillante ou s'enfonce dans la bouche un cierge de poix enflammé. Et ces danses, ces chants, ces musiques, ce bruit sourd de tambourins, ces contorsions et ces sorcelleries, tout ce plaisir primitif dans ce qu'il a de plus égaré, de plus trouble, de plus voluptueux, s'accompagne inlassablement de gestes religieux, de mains tendues pour la prière, ...



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MessageSujet: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   Dim 4 Mai - 8:44

page 64

d'invocations à Allah et à tous les saints de l'Islam, d'amen et d'amen encore, mille fois répétés, de doigts qu'on porte à sa tête, puis à son front, puis à ses lèvres, de saluts et de baisers à l'infini mystérieux , en sorte que cette place folle entend, au long de la journée, plus de prières qu'une mosquée.

Ce lieu de la frénésie et du plaisir, on le nomme Djema El Fna, la Place de la Destruction, soit pour rappeler le sou­venir d'une formidable tuerie qui aurait eu lieu en cet endroit, soit à cause de l'habitude qu'on avait jusqu'à ces dernières années, d'accrocher là les têtes des rebelles, au-dessus d'un mur bas et ruineux. Mais les indigènes l'appellent plus ordinai­rement la Place du Trafic, pour éviter le mauvais sort qui ne manque jamais d'accompagner certains mots de fâcheux augure, et parce qu'en effet cent commerces s'agitent autour de ces spectacles et de ces sorcelleries. Marchands de tout et de rien, d'orge verte, de pierres à chaux, de bois ou de paille hachée; marchands d'oranges, de citrons, de cédrats, de grenades, de tous les produits d'une terre qui abonde en fruits admirables, dès qu'un peu d'eau vient la toucher ; vendeurs de cotonnades, qui se promènent en tenant étalée, comme un épouvantai!, entre leurs bras étendus, quelque chemise à la mode maro­caine, où l'on voit, peinte en bleu, la marque de fabrique, un lion, une locomotive, ou une Liberté avec sa torche et ses rayons ; fripiers et brocanteurs, qui surveillent de l'œil une quincaillerie sans nom, des caftans usagés, de vieilles soies passées, des restes d'uniformes qui ont vu la Somme et Verdun, ...



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MessageSujet: Re: Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -   

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Jean et Jérôme THARAUD, LE MAROC - 1923 -
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