Ce Maroc bien aimé

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Mémoire de la présence Française au Maroc à l'époque du Protectorat
 
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 LE MAROC ARTISTIQUE

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Paul CASIMIR




MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 16:26

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L'Avenir de l'Art Marocain



............................'un de mes plus vifs souvenirs du Maroc, c’est ma rencontre avec un vieil arabe aux mains fines, qui avait bâti quelques-uns des plus beaux palais de cet empire.
C’était en juin 1915. Le général Lyautey, en tournée d’inspection dans le Sud, s’arrêta quelques jours dans sa résidence de la Bahia à Marrakech. La Bahia!. Ce nom seul m'évoque, derrière le secret des hautes murailles, toutes les merveilles réunies d’un art raffiné.

Une fois passé le seuil, toujours modeste dans ces demeures enchantées, on ouvre les yeux tout à coup sur l’éblouissement d’un grand patio solitaire, dallé de mosaïque blanche et bleue... Au bruit des visiteurs, une nuée de colombes, posées au bord des tuiles brûlantes, s’égrènent dans le ciel; leur doux glissement d’ailes froisse l’air comme un bruit de robe de soie, puis on n’entend plus rien... La vasque, où l’eau ne chante plus, tend sa coupe sèche au soleil. Et tout alentour, dans l’ombre transparente du cloître,  rayonnent comme des fleurs, les portes des appartements innombrables, aux dessins vermillon, bleu et or.

Un peu en contrebas ouvre un patio plus petit, planté d’orangers et d’arbres odorants, un de ces jardins de serre qui poussent leur verdure dans l’étouffante chaleur sans vent. Au berceau d’une tonnelle, un jasmin constellé de fleurs mêle ses touffes aux grappes de roses. Un abricotier pleure ses fruits. Au centre, où les allées se croisent, quatre cyprès effilent leurs minces fuseaux noirs autour d’un bassin où dort un jet d’eau languissant. Ça et là, des Arabes pieds nus passent comme des ombres. Parfois, un éphèbe se penche, et, retenant l’eau avec ses mains, boit à même le jet d’eau... Jardin délicieux dont l’abandon et l’indolence sont les seuls jardiniers...

Ensuite, c’est le dédale des couloirs sans nombre où la cruelle lumière petit à petit se dégrade, et qui conduisent à des chambres secrètes, des salles de rêverie, décorées comme des coffrets de sultane. Par terre et le long des murs jusqu’à hauteur d’homme, les mosaïques multicolores, les savantes marqueteries de


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 16:33

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faïences scintillent. Les murs sont nus, mais aux cor niches commencent les plâtres sculptés, les frises de caractères arabes enlacés où l’œil du croyant retrouve les sentences du prophète... Cependant le chef-d’œuvre est aux voûtes, aux plafonds de cèdre, dont chaque poutre et chaque poutrelle, peintes comme des éventails, composent des harmonies hardies et douces. A la longue, tant de luxe vous écrase; l’on s’étonne que cet art se gaspille sur des voûtes obscures, et il faut enfin l’heure de la sieste pour comprendre... Art d’un peuple qui vit couché, sa richesse décorative est au plafond; notre art à nous, peuple debout, s’étale sur les murs.

... Je croyais vivre dans le cadre des époques anciennes. Rapprochant du faste de ce palais l’incurie et la misère des indigènes que j’avais vus roulés par terre dans leurs burnous, aux coins d’ombre d’une ruelle, je demandai : « Est-ce que cette race est encore capable de bâtir des splendeurs semblables ?

— Comment ? me dit le général. Mais ce palais a quinze ans d’âge, et l’architecte vit encore. Ici le climat vieillit vite choses et gens; les couleurs, en quelques étés, prennent la patine d’un siècle. Je ferai venir demain l’homme qui a bâti ces murs. Vous l’interrogerez. »


*
* *


Il est venu le lendemain. Et j’ai eu la rare chance de contempler pendant quelques instants l’authentique modèle de ce que dut être un de ces maîtres anonymes du moyen âge qui construisirent les cathédrales.
Celui-là tenait de sa race des gestes pleins de noblesse, les paumes des mains souvent ouvertes comme pour la prière, et un visage mobile d’artiste, au profil aquilin, au regard singulièrement vif.

«  C’est toi qui as bâti ce palais ?
— Oui, pour le grand vizir ba Ahmed qui fut mon maître.
— A quelle époque ?
— J’ai commencé en 1904 et terminé en 1910. Pendant ces six années, tous les artisans de Marrakech, et d’ailleurs, travaillèrent sous mes ordres... »

(J’ai transposé les dates, l’arabe calculant d’après l’Hégire... Donc les plus vieux de ces murs n’ont pas quinze ans ! O fragilité de cet art arabe si charmant... Déjà tout s’effrite, se délite. Ces mosaïques, faites pour les pieds nus, s’usent aux attouchements un peu rudes, les peintures des panneaux s’évanouissent, les canaux s’engorgent, il n’est pas jusqu’aux poutrelles fleuries qui ne se craquèlent et cassent... Ainsi les remparts de la ville, de boue séchée, s’affaissent et deviennent poussière, et le soir, le grand vent tiède du désert soulève au-dessus de la ville un nuage de décombres comme un rideau doré devant le couchant. Art fait de grâce, mais non de force, qui ne mord pas sur le temps, qui n’aime pas la matière dure...)

J’ai repris :
« Qui t’a enseigné ton métier ?
— Un officier du génie français, répond l’arabe avec une précipitation visible. C’est lui qui m’a appris à tracer un plan, à dessiner une épure. »


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 16:41

page 23

Photo du service des Beaux-Arts

FEZ - Portique - Médersa Attarine.


Photo du service des Beaux-Arts

FEZ - Porte de la Médersa Saharidj.



Photo du service des Beaux-Arts

FEZ - Médersa MESBAHYA

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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 16:53

page 24

Photo de France-Maroc

MARRAKECH - Fontaine et abreuvoir de Bab Doukkala.

Photo du service des Beaux-Arts

FEZ - Porte d'entrée, Médersa CHERRATINE

Photo du service des Beaux-Arts

FEZ - Médersa CHERRATINE,
Cour intérieure


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 17:01

page 25

( Il veut me flatter. Il exagère ce qu’il doit à ce Français qui ne lui a fourni qu’une technique, un procédé de travail. Mais ces modèles, ces formes d’arcades et de cours intérieures, ces plans de jardins, ces dispositions des chambres, ces dessins de plâtres, de verrières et de mosaïques, où les a-t-il trouvés? voilà ce qui m’importe.)

« Ces modèles ? Je les ai recueillis dans mes voyages à travers le Maroc. Tout jeune, j’ai quitté mes parents pour suivre la mehallah du sultan et faire avec lui la guerre sainte. Rien ne me destinait à bâtir des palais; mon père n’était pas architecte et je ne connaissais personne qui pût me donner le goût des choses d'art. Seulement, enfant, je m’amusais à barbouiller des dessins au crayon. Durant mes randonnées militaires, je continuais à dessiner pour mon plaisir. Les beaux palais surtout me frappèrent, ceux de Fez, où sont les plus belles mosaïques, ceux de Rabat et de Salé, ceux de Meknès enfin, où l’on trouve les meilleurs bois peints et les plâtres les mieux ciselés. C’est peut-être à Meknès que je fus le plus vivement ému. Le dar Makhzen m’apparut comme la perle du collier. La majesté de ses cours intérieures, l’agrément de ses jardins, ont laissé en moi des images inoubliables. Je revois ce jardin d’épais ombrages que traverse l’allée surélevée où les sultanes passent en cortège. Je n’ai pas eu d’autres maîtres que les artisans inconnus à qui l’on doit ces merveilles. J’ai trouvé là des modèles de zelliges et de panneaux peints, et de plafonds, et de charpentes, et de pavillons de jardins, à l’infini. Là, j’ai appris tout ce que je sais. Quand je suis revenu chez moi, toutes ces formes vivaient dans ma tête, et je me suis fait bâtisseur de palais pour les reproduire... J’ai formé deux élèves, et ceux-ci en ont formé d’autres à leur tour. Et j’ai renoué une chaîne qui se continuera bien après moi.

— Bien, lui dis-je, mais n’as-tu jamais modifié les dessins que tu copiais ? N’as-tu pas, toi aussi, créé des modèles? »

Il se fait répéter deux fois ma question, il ne comprend pas d’abord, puis il est manifestement scandalisé.

« Tout ce que tu vois ici, dit-il, je l’ai copié; je le tiens des anciens, nos maîtres, qui avaient atteint la perfection et qu’il serait vain de vouloir corriger. Ces dessins de plâtres ou de mosaïques qui te frappent, je les ai relevés un à un dans les beaux palais du Maroc. Ce sont des dessins qui viennent de loin. Personne ne sait leur âge. Chacun d’eux porte un nom; je n’ai qu’à dire ce nom à mes élèves et ceux-ci reproduisent aussitôt le dessin identique au modèle.

— Mais ces modèles les as-tu transcrits? As-tu des livres d’art ?

— Aucun, tous les modèles sont dans mes yeux, et je les refais de mémoire. Chacun de mes ouvriers apprend de même, par la vue seule. Et cela n’empêche que sa copie est rigoureuse et fidèle. »

Notre homme insiste. L’idée fixe où il s’entête, c’est l’invariabilité des modèles. Dirai-je qu’il s’entête un peu trop ? Il semble qu’il veuille me faire la leçon, me convaincre que l’art est avant tout une tradition, non un caprice individuel. Mais je songe : ou bien cet artiste est sincère; et alors, comment admettre que, dans l’innombrable variété des modèles qui encombrent sa mémoire, celle-ci ne bronche jamais? Ou bien il me trompe; peut-être me



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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 17:11

page 26

cache-t-il les secrets de son métier. Ce qui est sûr, c’est qu'il a foi dans une perfection immuable qui a été enseignée une fois pour toutes, à laquelle il n’y a rién à changer, comme aux préceptes du Coran ; et que cette idée, au surplus, I’enchante, bannit l’inquiétude et le trouble de son travail...

« Aimes-tu ton métier?
— Je suis heureux infiniment et je remercie Dieu de m’avoir aidé à goûter ces choses qui viennent de lui. »

*
* *

J’ai reproduit fidèlement cet entretien dans l’espoir qu il servirait peut-être à certaines discussions.
Quelques esprits se demandent si cet art marocain si élégant, peut vivre encore, pousser même de nouveaux surgeons, ou s’il est condamné à mourir, faute de sève, et parce que le contact européen achèvera de lui faire perdre ses traditions (1).

Mais d’abord il vit, ses traditions sont presque intactes; on trouve au Maroc des sculpteurs de plâtre, des mosaïstes, etc., pour reproduire les détails les plus difficiles des médersas de Fez du XIV° siècle ou de l’Alhambra de Grenade. Et l’exemple de l’architecte de la Bahia prouve qu’il y a encore de vrais artistes, nourris des grandes œuvres d’art arabe, tout imprégnés d’elles. Conserver ce qui existe, tel est donc le programme naturel d’une politique libérale, encourager, protéger l’art vivant de ce peuple. C’est ce qu’a compris le remarquable service des Beaux-Arts du Protectorat, dirigé par M. Tranchant de Lunel.

Pour quelques-uns cependant, ce n’est pas assez. Ils font un songe hardi. Qui sait si cet art a épanoui toutes ses fleurs, si l’on ne peut espérer que, brisant un jour ce culte étroit du modèle, qui, chez notre architecte, prenait la valeur d’un dogme superstitieux, il retrouve sa veine créatrice ? J’ai vu faire devant moi — et par le noble esprit qu’est le général Lyautey — ce rêve d’un risorgimento marocain.

« Ne sommes-nous pas ici, disait-il, un peu dans l’atmosphère de la renaissance italienne, avec ses petits princes absolus, constructeurs de palais, protecteurs des arts, en rivalité constante entre eux ? » Ce mot de risorgimento — même s’il ne traduit pas une réalité — doit être retenu comme une belle formule d’action.

Mais cet art, m’objecte-t-on, n’aime pas la vie; il proscrit les formes animales et humaines. Sa perfection géométrique une fois obtenue, il n’est plus susceptible de varier.

— Non, il n’est pas sûr que l’art d’Islam soit éloigné de la vie. Nous jugeons ces choses en fils spirituels de la Grèce. Or l’art grec a copié la vie servilement, on pourrait dire bassement. L’art d’Orient est plus spiritualisé, il ne vise qu’à reproduire la vie de l’esprit. Une arabesque développée à partir d’un thème défini, de l’étoile à cinq branches par exemple, est l'image de l'esprit en activité. Et ce critère nous sert à distinguer une arabesque


(i) J’ai fait dialoguer naguère les partisans du pour et du contre dans Un renouveau des arts marocains. (France-Maroc, octobre 1916).



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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 17:14

page 27

Photo du Service des Beaux-Arts

SALE - Cour intérieure de la Médersa.


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 17:22

page 28

Photo de France-Maroc

MARRAKECH - Un fondouk

Photo du Service des Beaux-Arts

FEZ - Médersa ATTARINE

Photo du Service des Beaux-Arts

FEZ - Médersa ATTARINE
Fontaine aux ablutions.


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Dim 16 Fév - 17:27

page 29

mal faite d’une autre parfaite. Il faut que le thème soit développé selon un mouvement interne, et non pas au hasard. Ainsi le moindre ornement arabe n’a pas de limites. Il ne s’enferme pas dans un cadre précis comme nos œuvres d’art, tracées pour un espace restreint, il tend à l’infini. On peut dire que sa vie est surabondante, non asservie aux limites de la nature, aussi vaste que l’esprit.

Le décor ruiné de l’Islam a fait oublier à beaucoup de voyageurs cette âme vivante. Il paraît — et des observateurs minutieux l'affirment — que les arts du Maroc se renouvellent sous nos yeux, qu’ils subissent telles influences, que les tapis berbères du Sous empruntent depuis quelques années les dessins floraux des luxueux tapis de Rabat, que les artisans de Fez, mis en contact avec les artisans de Mogador à l’Exposition de Casablanca (1915) ont été frappés de leurs procédés, et qu’ils ont modifié leurs dessins... Quelquefois cette imitation se tourne vers nous. Un maçon de Fez a déclaré qu’il voulait apprendre à bâtir à l’européenne... Quel scandale! De quel droit cependant affirmer que ce trouble que notre voisinage leur apporte sera nécessairement pernicieux ? Est-ce que toutes les grandes époques de l’histoire de l’art ne coïncident pas avec de profonds renouvellements politiques ?

Le grand art marocain du XIV° siècle, l’art des Mérinides, n’est-il pas né du contact avec les chrétiens d’Andalousie ? Je demande seulement qu’on n’accepte pas sans discussion cette formule simpliste qu’un art naît, vit et meurt comme une plante. L’art, comme tous les phénomènes sociaux, n’obéit pas aux mêmes fatalités que les organismes; il a ses longs sommeils, coupés de brusques réveils, de renaissances imprévues.

En somme, le problème se pose ainsi, et c’est surtout un problème politique ; le Protectorat a pour tâche non d’arracher, de détruire, mais de respecter tout ce qui vit et de l’aider à se développer encore. Si l’art marocain est capable d’un essor nouveau, seule peut le lui assurer une politique de libéralisme et de compréhension comme celle que la généreuse France applique au Maroc.


ALFRED DE TARDE.




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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:16

page 30



............................... ’art musulman nous charme par la curieuse harmonie de ses lignes, et par son originalité, par ce qui l’éloigne du nôtre et nous le rend étranger, par ce qui nous étonne et nous déroute.

Aucun art ne reflète peut-être aussi exactement le caractère d’une race que celui de l’Islam, aucun autre ne fut marqué comme lui d’une empreinte sociale aussi forte. La claustration des femmes en est la base. C’est dans les demeures où elles étaient condamnées à vivre toujours, derrière les murs qui ne devaient rien révéler de leur mystère, que la poésie, le luxe, l’imagination, l’art, se réfugièrent presqu’exclusivement.

Une ville arabe est une cité blanche, fauve ou grise, aux ruelles étroites, aux portes massives, aux maisons plates, sans fenêtre ni décoration. Demeures anonymes, uniformes, qui ne se distinguent pas les unes des autres. C’est vers l’intérieur qu’est tourné leur visage et leur grâce...
Trop souvent pillés par lés Berbères de la montagne, les riches habitants de Fez et de Meknès dissimulent et défendent leur opulence. Les palais les plus splendides sont terrés au fond de sombres impasses dont les hautes murailles se dégradent. Les premiers vestibules, grossièrement pavés ont un air hostile, presque misérable. Des portes succèdent aux portes, lourdes, effrayantes, blindées de fer, hérissées de clous, munies de gigantesques verrous. Certaines demeures ont cinq ou six de ces portes, capables de soutenir un siège, avant l’accès du patio. Et tout à coup c’est l’éblouissement, le palais se révèle rutilant, somptueux, avec la chaude couleur de ses bois sculptés, les mille reflets de ses faïences, l’étrangeté capricieuse de sa décoration.

Une colonnade s’élève aux deux extrémités de la cour, parfois même elle l’entoure tout entière comme un riant cloître d’amour. En certaines villes, les voûtes dentelées — à l’arc outrepassé cher aux musulmans — se haussent sur leurs sveltes colonnes de pierre ; en d’autres, les maisons plus lourdes s’appuient



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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:22

page 31

Photo Vizzavona

Lit de parade ancien
Exposition d'art marocain, Pavillon de Marsan.

Photo Vizzavona

Région de Meknès - Bijoux reconstitués par les soins de Mme REVEILLAUD.


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:24

page 32

Photo du Service des Beaux-Arts

Broderie juive d'Azemmour.

Photo du Service des Beaux-Arts

Pendentif en argent et cornaline.
( travail du Sous)


Photo Vizzavona

Bijoux en argent et émail cloisonné - Frontaux, épingles et colliers.
( Région du Sous)


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:45

page 33

sur de gros piliers carrés qui soutiennent l’entablement des poutres profondément sculptées. Quelques-unes ont au premier étage une galerie découverte dont la balustrade est une merveille de bois tournés et découpés. Le patio appartient aux femmes, séparées et protégées contre toute indiscrétion par les portes massives et le vestibule coudé ou d’éternels gardiens veillent jour et nuit sur les choses précieuses qu’ils ne verront jamais. Les chambres sont plus secrètes encore ; elles s’ouvrent en retrait de la colonnade ou de la galerie par des portes monumentales, aux verrous si pesants qu’un homme a peine à les pousser. Ces longues pièces aux murs épais donnent la sensation parfaite d’être chez soi, à l’abri de toute oreille, de tout regard curieux. La lumière éblouissante de la cour y pénètre, par la rainure des deux battants ou par des fenêtres grillées dont les astragales savamment forgées à l’enclume ne suffisent pas à dissimuler le but de leur solide armature.

Si le maître est hospitalier, après avoir bâti sa maison, il se fait élever une ou deux chambres hautes, communiquant avec le vestibule par un escalier particulier, où il pourra recevoir ses amis sans crainte que ceux-ci aperçoivent le foulard de tête ou le caftan d’une femme allant d’une pièce à l'autre. Car ces salons pour les hommes, ces menzeh ne prennent jour qu’à l’extérieur, et les habiles architectes ont soin de les orienter de façon à ce que les hôtes accroupis puissent avoir, par des fenêtres presque au ras du sol, une échappée sur la campagne.

L’eau, la verdure, les femmes, — suprêmes délices du musulman qui en fit l’attrait du Paradis réservé aux Croyants — réjouissent dès ce monde les demeures somptueuses. Les fontaines, les bassins, les vasques de marbre, gracieuses comme des coupes ou posées à terre, lourdes et cannelées en forme de conques, sont parmi les premiers motifs d’ornementation. Au centre du patio — telle la gemme qui brille au milieu de l’écrin, — l’eau s’élance et retombe dans un bassin aux rebords de mosaïques qui semble la cercler de pierreries. Les mosaïques, parure et fraîcheur de la maison; la cour est toute marquetée de leurs losanges bruns, verts, noirs bleus et blancs, dont chaque carreau, grâce aux procédés primitifs d’émails de cuisson, scintille d’un éclat différent, comme d’une individualité propre... Les piliers, les murs, sont adornés jusqu’à hauteur d’homme de dessins plus compliqués. Les mosaïques luisent doucement dans les alléès des riadh, mélancoliques jardins intérieurs où les plantes et les arbres poussent sans ordre en des parterres symétriques. Autour de la vasque, une rosace plus fine s’offre aux pieds nus des belles qui vont boire ou puiser de l’eau.

Suivant leurs dimensions, les tableaux des portes fournissent aux artistes en zelige l’occasion de varier à l’infini les arabesques de ces petits morceaux émaillés qu’ils découpent sur place avec un lourd marteau tranchant. Il semble presqu’incroyable à qui les voit manier cet instrument primitif qu’ils parviennent à tailler des étoiles aux rayons effilés. Or les menus carreaux s’emboîtent si exactement les uns dans les autres qu’on en peut à peine distinguer les rainures.
Cet art a, comme tous les arts marocains, des règles rigoureuses, des canons auxquels les maîtres-ouvriers se sont pliés depuis le temps des grands ancêtres andalous. Dans telle rosace l’étoile centrale doit être blanche, et les



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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:52

page 34

ornements qui l’encadrent seront bleus; telle bordure de cherafat dont les pointes s’incrustent de façon à reproduire en haut et en bas le même dessin, sera composée de carreaux noirs et blancs. Seulement le nombre des combinaisons, toutes bien connues des artisans, est pour le profane un nombre infini...

La technique d’ailleurs a légèrement évolué depuis les siècles glorieux de Grenade, et ceux où furent construites les plus anciennes mosquées. Alors qu’autrefois les épais carreaux se taillaient en larges dessins, les artisans d’aujourd’hui amenuisent les lignes de leurs zelige que. les potiers leur livrent de plus en plus minces. Les tours de force qu’ils réalisent ainsi font presque disparaître en un papillotement de couleurs, les grandes lignes harmonieuses qui reliaient entre eux les vieux motifs. Cette tendance à rapetisser l’ornementation en la compliquant, — signe d’élégante décadence, — se retrouve malheureusement dans tous les arts du Maroc.

Depuis fort longtemps aussi les Marocains ont employé les carreaux peints dont les dessins se raccordent les uns aux autres pour former les décors que la mosaïque tire de la juxtaposition de petits morceaux unicolores. Peut-être les maîtres potiers en avaient-ils apporté la technique d’Espagne où les plus beaux azulejos remontent à l’époque arabe. Il y eut au Maghreb un renouveau de cet art sous Moulay Ismaïl, le grand sultan contemporain de Louis XIV. Il avait fait tapisser les parois de son futur mausolée, — où il aimait à se retirer loin de ses mille fils et de ses cent mille esclaves, — de beaux carreaux multicolores, fabriqués sans doute, dans sa capitale de Meknès, par des captifs chrétiens. Et l’origine de ces derniers est clairement dénoncée : à côté de carreaux ornés de rosaces arabes, d’autres carreaux, de matière et d’émail identiques, ont de gros vases de fleurs tout semblables à ceux du Parc de Versailles, posés sur un tapis de verdure que rehaussent deux marguerites...

Par la suite, de très nombreuses demeures et mosquées furent ornées de carreaux, mais d’un style purement indigène. Au milieu du XIX° siècle le sultan Mouley Mohammed fit restaurer la koubba où dort le saint national Mouley Idriss du Zerhoun. Un habile potier de Fez, Ben Makhlouf, entoura toute la salle d’une grande décoration murale représentant une série de portes à l’arc outrepassé, au milieu desquelles s’épanouissaient des bouquets bleus.
Le travail fut merveilleux et enthousiasma tellement le sultan qu’il fit grâce de la vie à l’artisan, alors qu’une tradition constante, en cas analogue, exigeait que le trop habile artiste fut immédiatement mis à mort, pour l’empêcher d’avilir son œuvre en la répétant... Mais il interdit à tous les potiers de son Empire Chérifien de peindre désormais un seul carreau, sous peine d’avoir la main cousue dans une peau de bœuf, avec les ongles repliés en la chair vive. Ainsi finit après plusieurs siècles cet art délicat, selon le caprice d’un despote. Par bonheur, les modèles en sont restés, et les maîtres potiers, déliés de l’interdiction, reprennent à Meknès et à Rabat sous la direction des Beaux-Arts, les anciennes traditions abandonnées.

Alors qu’en d’autres pays musulmans, en Algérie et en Tunisie, la décoration céramique atteignant aux dorures du plafond est généralement la seule



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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 8:57

page 35


Collection J. de la Nézière

Anciennes poteries de Fez et poteries berbères de la région de Taza.


Collection Commandant Nancy

Poires à poudre rondes, cuivre et argent - Région du Sous.


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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 9:07

page 36



Babouches de femmes brodées d'or.
(Marrakech et Mogador)


Photos Vizzanova.

Modèles d'ornements pour la décoration des babouches.


Dernière édition par Paul Casimir le Dim 9 Mar - 10:04, édité 2 fois
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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 9:15

page 37

qui orne les murailles, les Marocains, —suivant la méthode andalouse, — ne placent leurs carreaux que jusqu’à hauteur d’homme tout au plus. Au dessus s’élève la frise pâle des stucs ciselés avec la plus étonnante finesse. Aucun art ne donne davantage la sensation d’effort disproportionné à la durée probable de l’œuvre : dans une couche de plâtre ordinaire, l’artisan, à l’aide d’un mauvais ciseau à tout faire, sculpte sans hâte des ornements géométriques ou des bouquets stylisés que le moindre choc réduit en poussière. Afin que les hôtes étendus sur les sofas, — pour les yeux desquels sont fouillés ces patients ouvrages, — puissent voir sans déformation les ornements qui s’étagent le long des murs, les astucieux ouvriers ont soin de donner une pente différente aux lamelles de plâtre qu’ils taillent, les motifs inférieurs étant creusés presqu’horizontalement, et ceux de la frise avec un angle de 45°. Cette ornementation, qui couvre une partie des murs n’est pas monotone. Des panneaux voûtés, aux dessins ingénieusement variés s’encadrent de larges bandes à l’intérieur desquelles les rosaces se font plus fines qu’une dentelle. Quelques-unes enchâssent en leurs alvéoles des verres colorés et forment des vitraux profonds à travers lesquels le jour filtre plus mystérieux. Ça et là, suivant des traditions immuables, une touche de couleur bleue, verte ou rouge fait ressortir les lignes essentielles. Dans les anciennes mosquées et médersas les plâtres étaient souvent creusés en deux épaisseurs à dessins superposés, celle de dessous formant, pour ainsi dire, le fond de la décoration supérieure.

Et c’est le plâtre ciselé, — peut-être à cause de son extrême fragilité, — que les Croyants ont choisi pour inscrire leurs phrases désabusées :
Dieu seul demeure — Il n'y a de vainqueur que Dieu —
C’est à Lui que nous retournerons — La seule paix durable.—
Ainsi, tout en buvant le thé à la menthe, en s’aspergeant d’eau de rose ou de fleur d’oranger, en imprégnant leurs blanches draperies des vapeurs odorantes du santal, les Marocains méditent, avec un sourire, sur la vanité des choses humaines... Et si, plus alangui par les subtils parfums, ou par l’espoir des houris qu’Allah réserve à ses fidèles, l’un d’eux s’allonge davantage sur les coussins, le plafond amuse ses yeux par l’inextricable entrelac de ses lignes qui semblent se poursuivre au milieu des constellations d’étoiles et de soleils d’or.

Tandis que les salles du rez-de-chaussée ont des plafonds formés de poutres horizontales ou dressées en carène de vaisseau, les pièces hautes se coiffent d’une coupole précieuse, semblable au couvercle renversé d’une châsse. Le caprice du peintre enchevêtre les arabesques sur toutes les boiseries : plafonds, portes, frises, placards, encadrements de fenêtres, volets de cèdre ciselé, creusé, peint et doré. Les grandes compositions géométriques formées de rosaces aux lignes enchevêtrées, alternent avec les panneaux plus petits sur lesquels s’épanouissent des bouquets d’influence persane. D’un vase gracile s’élance une plante merveilleuse aux tiges symétriques, supportant trois œillets blancs nervés de rouge, des guirlandes de fleurs, imaginaires à force d’être simplifiées s’enroulent le long des frises; des arcades au-dessus des portes retombent en stalactites — mgarbez,— précieusement ouvrées, où la lumière s’accroche aux pointes des peintures et des ors.






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MessageSujet: Le Maroc artistique - 1917 -   Lun 17 Fév - 9:33

page 38

Les procédés, non moins que les traditions des zaouakin (1), remontent aux maîtres andalous. Après la prise de Grenade, ils se réfugièrent à Tétouan, et c’est de cette ville que les riches habitants de tout le Maroc firent venir pendant longtemps les peintres pour décorer leurs demeures. Au milieu du XVIII° siècle un jeune homme de Meknès, le mouallem Hammadi alla étudier auprès d’eux et s’initier à leurs secrets. Il ne tarda pas à égaler ses maîtres, et retrouva même la technique des mgarbez et des étoiles creusées en plein bois, perdue depuis Boabdil. Le Hammadi forma de nombreux disciples à Fez comme à Meknès. C’est à son école, — qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours, — que sont dûes presque toutes les décorations picturales dans les grandes villes de l’intérieur.

Les descendants de Hammadi peignent encore à l’œuf, avec des pinceaux en poil d’ânes, et ils recouvrent leur travail d’une résine indigène dissoute dans l’huile de lin. Cette espèce de vernis assure la conservation presqu’indéfinie de l’œuvre et prend, au bout de quelques vingt ans, une teinte dorée qui harmonise et fond toutes les couleurs en une chaude tonalité d’ambre et de pourpre.

Les peintres marocains ignorent le modelé et les mélanges de couleurs : sur un fond uniforme, généralement rouge, parfois bleu, jaune ou vert, ils entrecroisent à main levée des lignes innombrables et symétriques, avec la plus extraordinaire virtuosité. Les taches de couleur sont posées à plat, et donnent un peu l’aspect d’une décoration au pochoir. Cette manière appelée zouak peut être complétée par des traits déliés, rouges, blancs ou noirs, cernant les principaux motifs, elle prend alors le nom de taziür. Des feuilles métalliques dorées au safran et appliquées aux creux des ciselures achèvent de rehausser la richesse des boiseries.

Dans ces salles, si ornées que les murs paraîtraient aux Européens des panneaux de musée, et auprès desquelles les plus belles pièces de nos châteaux ne sont qu’abris de barbares, les Marocains ont gardé l’ameublement sommaire qui convient à la vie nomade : matelas de laine, coussins de cuir ou de broderies, quelques plats d’épaisse poterie pour le couscous et les viandes, plateaux et cafetières de cuivre, brûle-parfums, bouillotes, théières, petits fourneaux montés sur un trépied, coffres faciles à emporter, des tapis surtout et des étoffes...

Un riche Marocain peut sans peine déménager toute sa maison en une matinée. Au reste, c’était il y a quelques années encore une sage précaution, car les sultans, jaloux des richesses de leurs sujets, leur laissaient souvent moins de temps pour la fuite éperdue loin des villes et des belles demeures... En outre, les favoris passaient la moitié de l’année à courir le bled, dans les harkas impériales, guerroyant avec les tribus inlassables à la révolte.
Sous la haute tente pointue aux ornements de cuir, les mêmes objets accompagnaient le maître tout le long de l’expédition : plateaux et théières, brûle- parfums, matelas, coussins, tapis, étoffes...
Et le guerrier, demi nomade, rentré chez lui, n’éprouvait aucun besoin de meubles plus compliqués, la beauté de sa demeure, parfaite, suffisant à ses yeux.



(1) Peintres décorateurs.



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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 7:22

page 39


Mais il voulait toutefois que ces quelques objets familiers fussent beaux et harmonisés avec la somptuosité des lieux.

Les plats de Fez, petits comme une assiette ou plus larges et profonds qu'une cuvette, sont décorés avec un art qui ne le cède en rien à celui de nos anciennes faïenceries les plus renommées. Sur l'émail très blanc se détachent en bleu cendré d'un ton inimitable, des ornements géométriques ou des fleurs, des sortes de palmes des sabots de gazelle en forme de corne d'abondance, dont les décorateurs aiment à rattacher les lignes courbes au bord du plat et à l'étoile centrale. D'autres sont rehaussés de verts, de jaunes dorés, de violets profonds, et la féconde ingéniosité des maîtres potiers était telle qu'il est presqu'impossible de retrouver deux combinaisons semblables. En quelques poteries l'influence des Delft se fait sentir, due aux cargaisons de ces céramiques célèbres, que les corsaires marocains s'approprièrent sans scrupule, et dont on retrouve encore parfois des pièces dans le pays. Une décoration très bizarre et recherchée des collectionneurs pour sa rareté a vraisemblablement aussi une origine européenne. Elle représente un bateau, une galère toutes voiles au vent, voguant sur une mer d'émeraude. Mais la grande majorité des décors reste d'une pure conception indigène dont l'originalité et le caractère sont indiscutables. Des vases, des amphores, des encriers, de hautes potiches ventrues destinées à conserver le beurre, complètent l'œuvre des céramistes marocains.

Les accessoires destinés aux boissons chaudes, — café et surtout thé à la menthe — ont offert aux artisans du Sous, de Marrakech et de Mogador l'occasion de travailler le cuivre avec la plus grande recherche. Les plateaux, cafetières et théières sont profondément ciselés de fleurs, de versets du Coran, d'arabesques ou de sceaux de Salomon. Les mechmar à fourneau de cuivre sont montés sur un trépied de fer forgé. On se servait aussi autrefois de hautes lampes à huile ornées de boules gravées comme celles qui s'étagent au sommet des minarets. Enfin l'art des lanternes de cuivre, aux coupoles finement découpées au-dessus des verres blancs ou colorés, produisit de délicats chefs-d'œuvre en ces pays privilégiés ou le réverbère était inconnu. Elles ont malheureusement été remplacées par des lanternes en fer blanc dont les entrelacs de dentelle ne parviennent pas à faire oublier l'éclat faux et vil du métal.

Les coffres, les étagères, les encoignures, les devants de lits, les tables basses autour desquelles on s'accroupit pour le repas sont à peu près les seuls meubles en bois connus des Marocains, mais le cèdre en est, comme celui des plafonds, si précieusement creusé et décoré, qu'on les croirait plutôt destinés à orner une cathédrale espagnole, qu'aux usages domestiques pour lesquels ils sont faits. Du reste, ils tiennent peu de place dans les longues salles où triomphent tissus et tapis.

Sur les matelas recouverts de brocards, qui forment des sofas moelleux tout autour de la pièce, s'amoncellent les coussins brodés par les femmes. Broderies monochromes de Fez, aux points tenus et comptés, dont les motifs arborescents s'épanouissent au-dessous de frises minutieuses ; broderies plus barbares de Rabat où les soies se heurtent en taches vives, évoquant des fleurs et des guirlandes ;


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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 7:30

page 40

broderies régulières colorées et riches de Meknès, plus originales que les premières, plus raffinées que les autres. On les retrouve au bas des mousselines tendues devant les portes afin de tamiser le jour et la chaleur, ou de protéger la pudeur des femmes contre l'hôte auquel le maître fait en hâte traverser la cour... et aussi sur des écharpes, des ceintures, des mouchoirs, des turbans de femmes.

Quelques coussins ventrus, en cuir du Tafilalet écorché de façon à ce que les parties réservées et teintes forment sur le fond plus clair des rinceaux agréables, s'égarent au milieu des autres.

Et les tapis de Rabat à la souple laine rappellent au maître les prairies du bled à l'époque féerique du printemps. Une symphonie étrange de couleurs vives, due à l'harmonieux balancement des tons, obtenus par les teintures végétales, distingue ces tapis des couvertures un peu sauvages tissées par les femmes berbères. On y sent l'influence asiatique, émanée sans doute de tapis achetés en Orient en même temps que les Circassiennes des harems impériaux. Et pourtant ces tapis sont bien marocains, ils s'attachent aux mosaïques du sol et aux peintures des plafonds. Leur décoration, comme celle des faïences et des bois est variée à l'infini; au centre pourtant la koubba effile toujours ses pointes symétriques; des bandes l'entourent, plus ou moins nombreuses suivant la grandeur et la richesse du tapis. Dans les plus anciens, les dessins qui se poursuivent le long de ces bandes sont tous différents. De ci, de là sur le fond bleu, rouge et plus rarement jaune, sont jetés des motifs : étoiles, fleurs, chameaux, aiguières. Leur haute et douce laine est une caresse aux pieds nus, qui ont laissé près du seuil les babouches d'un jaune serin.

Lorsque ses amis sont partis, le maître y fait accroupir l'idole pour qui toutes ces richesses sont faites... Ainsi que sa demeure, la femme est entièrement parée. Ses joues sont relevées de carmin, ses lèvres allongées de kohol, ses lèvres noircies au souak; ses cheveux noirs doivent au henné leur beauté et leurs reflets roux. Sur le front et le menton, des dessins bizarres, sans doute à l'origine des fleurs tatouées, sont tracés en bleu noir; les mains et les pieds sont couverts de dessins orange.

Au dessus des lourds caftans de drap et de brocard, les robes en mous­seline transparente jettent leurs reflets changeants. De hautes ceintures tissées à Fez, aux innombrables ramages d'or et de soie, montent très raides, de la taille aux aisselles. Une étrange coiffure volumineuse rapetisse le visage. Les cheveux sont enfermés dans la sebenïa de couleur éclatante ; mais seules, les vieilles dames aux goûts arriérés portent encore celles que l'on fabrique à Fez, en soie du pays, à rayures jaune orange et noires. Leurs petites-filles préfèrent aujourd'hui les foulards de Lyon semés de bouquets multicolores. Autour de la sebenïa s'enroule un turban de broderie, de gaze ou de satin lamé d'or par les ouvrières du Tétouan et de Fez. Il n'est pas jusqu'aux babouches destinées à enserrer les pieds délicats aux ongles teints de henné, qui ne soit le prétexte d'une capricieuse décoration tenant à la fois de la broderie et de la joaillerie. Sur le cuir ou le velours de nuance vive, les fils d'or et d'argent s'entrecroisent en mille dessins que rehaussent parfois des pompons de soie.


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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 7:47

page 41

Photo du service des Beaux-Arts ...
Photo Vizzanova
TEHLIL - (étui à Coran), argent avec pendentifs ...
Poires à poudre.
- Travail du Sous - ...
Région du Sous

Collection R. REYNAUD ...  
Photo Vizzanova
Reliure ancienne ...
Reliure moderne, peinte.

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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 7:55

page 42

Photos VIZZANOVA
Tapis berbère
de la tribu des Béni-M'Guild
Hambil de Salé
Couverture reconstituée par les soins des Arts Indigènes.

Photos VIZZANOVA
Tapis Glaoua
Couverture du Sous.


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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 8:03

page 43

Mais c'est dans les bijoux que la recherche la plus précieuse s'allie à une somptuosité presqu'insolente. La femme est aussi chargée de joyaux que sa maison de reflets et de dorures : grands anneaux d'oreille enrichis de rubis; pendeloques d'émeraudes et de perles qui tombent des tempes aux épaules; diadèmes éblouissants; ferronnières endiamantées en dessous desquelles tremble un léger croissant aux pointes tournées vers le sol ; innombrables bracelets d'or ; khelkhall d'argent encerclant les chevilles et surtout la masse scintillante des colliers superposés qui font sur la poitrine un réseau serré de filigranes et de pierreries.

Certains de ces bijoux révèlent un art complet, où la science des émaux et des ciselures, la combinaison des gemmes précieuses s'unit au plus délicat travail de ferronnerie.

De grandes plaques uniquement composées de lignes qui s'enroulent et se rejoignent avec une légèreté infinie, enserrent au milieu de leurs rinceaux la fleur d'une émeraude pâle. D'autres plus massives, formant une sorte d'étoile dont chaque rayon est rehaussé d'émaux verts et bleus, évoquent les somp­tueux bijoux de Byzance.

Ainsi la femme a pris à sa demeure, bâtie et décorée pour elle, l'essence de toutes ses beautés : peintures, —broderies, — or, — ferronnerie, — émaux... Parfumée d'eau de rose et des vapeurs du santal, elle arrive lentement sur les épais tapis, son maître la contemple et bénit le Seigneur des plaisirs dont il gratifie sa créature en un monde fugitif. Ensuite, il aime à se retirer dans sa bibliothèque particulière, interdite aux épouses et aux esclaves, plus sobrement meublée d'un hambal de Salé aux larges bandes de tapisserie et de tissu, de nattes où le fond doré des joncs s'agrémente d'ornements chaudron et noir, de matelas recouverts d'étoffe blanche et de quelques coussins de cuir. Dans un renfoncement de la muraille, les livres s'empilent, couchés et non debout. Une gaîne de cuir rouge protège les textes sacrés dont la belle écriture décorative se rehausse d'enluminures. La « porte » des chapitres est naturellement un motif à d'étranges bouquets stylisés qui emplissent une arcade d'or. Dans les plus vieux manuscrits, on trouve aussi des images représentant les tombeaux du Prophète et de ses successeurs.

Les cuirs renommés du Tafilalet sont profondément frappés de fers très anciens aux décors délicats où scintille une étincelle d'or bruni. Tout autour de la reliure monte une arcade d'où retombe parfois un unique et svelte ornement.
Si l'existence s'écoule très douce à la ville, dans la contemplation des beautés dues au Créateur et à ses humbles esclaves, le seigneur arabe savait s'en arracher au premier appel du sultan, pour guerroyer contre les rebelles. Il ne pensait plus alors qu'aux biens les plus essentiels, à ceux grâce auxquels un homme est libre, son cheval de guerre et ses armes.

Le cheval n'est pas, aux jours de fête, moins brillamment paré que la favorite. Des broderies scintillantes couvrent le tapis de selle et le devant de poitrail ; les brides sont garnies de plaques, de motifs et de grelots d'argent ; les sangles ont des boucles incrustées d'émaux. Des étoiles entremêlées, des bouquets d'or et d'argent s'épanouissent en niellures exquises sur le fer des étriers.

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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 8:08

page 44

Le cavalier — à qui le Coran interdit pour lui-même les tissus et les métaux précieux — s'enveloppe de simples lainages blancs, mais son fusil est damasquiné, sa poire à poudre de cuivre ou d'argent artistement travaillé, le fourreau du poignard recourbé qui passe en sa ceinture est une merveille de ciselure qu'enrichissent souvent des émaux et des pierreries.

En cet art marocain si complet et qui s'est affirmé dans les genres les plus divers, seuls n'ont pas été abordés, ce que nous, Européens, appelons « les Arts », peinture et sculpture. On ne trouverait pas dans tout Fez un seul tableau, une seule statue, pas même un seul bibelot. C'est que la piété du croyant n'admet pas l'objet d'art sans utilité. La haine des idoles, contre lesquelles Mahomet a dû lutter toute sa vie, est restée vivace après 1.300 ans, au cœur de ses disciples. Mais, éloignés par leur foi, du domaine qui accapare chez nous le talent de presque tous nos créateurs de beauté, les artistes andalous et marocains ont pu porter à un degré inconnu ailleurs, la décoration des choses usuelles. Les marchands d'épices ornent de peintures et de colonnettes leurs échoppes du souk , un pot de cuivre pour le hammam, un cachet, un simple couteau, la sacoche du berbère, les cierges, les selles, le bât même de l'âne, les sacs pour le transport des grains, la cage du canaris familier, la pelle du marchand de beurre, le cadenas des bêtes de somme, le marteau du maçon, le pot à feu des bédouines, les moindres ustensiles, si humbles soient-ils, sont décorés, plus sobrement mais avec le même souci d'art que les plafonds des palais ou les oratoires dans les mosquées.

Grâce aux anciens procédés, transmis de maallem en maallem, grâce à l'ignorance de la moderne mécanique, chaque objet lentement élaboré, a sa beauté particulière. Avec des lignes aux combinaisons multiples, quelques motifs floraux, une gamme de quatre ou cinq couleurs, l'artisan marocain est peut-être le plus habile décorateur du monde entier. Et le Maroc d'aujourd'hui, comme notre Moyen Age auquel il ressemble par tant de côtés, voit encore chaque jour sortir des échoppes de ses maîtres-ouvriers, l'humble chef-d'œuvre, produit et miroir de toute une race.


A.-R. de LENS.

Meknès, Juin 1917.


_________________

Note: A.R. de LENS est la signature de Madame Aline REVEILLAUD de LENS ( voir une partie des titres de ses publications dans la rubrique "Liste des ouvrages sur le Maroc")


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MessageSujet: LE MAROC ARTISTIQUE - 1917 -   Mar 25 Fév - 8:27

page 45


Photo Vizzanova

Panneau placard ( bois sculpté et peint, reconstitué par les soins des Arts Indigènes).


Photo Vizzanova ...
Photo du services des Beaux-Arts
Fenêtre d'un Marabout. ...  
FEZ, balcon, médersa Saharidj.
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